LETTRES DE DIRECTION
Nous l'avons vu, dès les origines dej'inslitut, stimuler la générosité du frère André. 11 en usa de même envers un autre de ses fils, qui devait raconter plus tard ses travaux de fondateur, le frère Hippolyte (1). C'était un sujet dont l'intelligence et la piété lui inspiraient de grandes espérances. Il s'appliqua à développer chez lui l'énergie qui fait les saints. Voici la lettre qu'il lui adressait, au début du carême de 1829 :
« Mon très cher Frère, ranimez votre piété, à cette époque de Tannée où l'Eglise nous rappelle les mystères les plus propres à l'exciter et à la nourrir. Voyez ce que votre Sauveur a fait pour vous, et apprenez, par ses exemples, ce que vous devez faire pour lui.
<( Il vous a aimé jusqu'à répandre, pour votre salut, la dernière goutte de son sang. Est-ce trop que de vous gêner un peu pour le servir? Lui refuserez-vous les. légers témoignages de reconnaissance et d'amour qu'il attend de vous? Votre Chef est couvert de plaies, couronné d'épines; vivrezvous dans Ja mollesse, et, comme lui, ne mortifierez-vo«s pas vos sen&? Voilà, mon cher enfan^t, ce que vous devez vous dire souvent, et particulièrement dans l'oraison. Et puis, considérant votre misère, ne vous troublez point, mais ayez recours à l'immense miséricorde de votre Sauveur; embrassez de temps en temps ses plaies sacrées, et priez-le d'avoir pitié de son pauvre serviteur. Je vous recommande encore d'être fidèle au saint exercice de la présence de Dieu. Ce moyen et la considération de la passion de Jésus- Christ sont tout ce qu'il y a de plus propre à ranimer dans votre cœur le feu du divin amour. »
Il ne se lasse pas de prêcher à ses disciples le renoncement et l'amour de la croix. « Tant que vous serez attaché à quelque objet temporel, écrit-il à Fun d'eux, vous ne pourrez être parfaitement uni à Dieu. Ne cherchez pas trop les consolations sensibles dans vos exercices de piété : le bon Dieu nous met quelquefois au
(1) Auteur du manuscrit intitulé : Chronique des Frères de Vlnsùiniction chrétienne, qui nous a fourni de nombreux renseignements.
pain sec, et nous le méritons bien. Il permet toutes nos épreuves, afin d'augmenter notre mérite et notre vertu. Le temps des afflictions n'est qu'un instant par rapport à l'éternité. Vous avez à souffrir pour Notre-Seigneur : réjouissez-vous (1)1»
A Texemple de plus d'un^ fondateur, il s'est contenté d'imposer à ses disciples le vœu d'obéissance. Ce vœu les conduira à la plus haute perfection, pourvu qu'ils l'observent exactement ; aussi comme il s'applique à les fixer dans la voie du saint abandon ! « Marchez avec simplicité dans les humbles voies de l'obéissance. Allez au jour le jour, sans trop de prévoyance, et sans jamais vouloir autre chose que ce que Dieu veut; réjouissez-vous dans la certitude de faire son adorable volonté, en faisant ce que vos supérieurs voiis disent; par conséquent, que leur jugement soit toujours votre règle (2) î »
Et encore : « Un bon religieux se plaît partout oii l'obéissance l'appelle, parce que partout il trouve Dieu et des âmes à sauver. »
Mais c'est l'humilité qui, maintenant, comme jadis, est le thème préféré de ses exhortations.
« 0 mes Frères, s'écrie-t-il dans un entretien de retraite, Jésus-Christ a triomphé du monde par ses abaissements, par sa croix ; il a dit que sa gloire n'est rien ; il a été foulé aux pieds comme un ver de terre, frappé, méprisé,/ anéanti... et vous, vous prétendez que le monde vous applaudisse ! Vous voulez qu'il ait une haute idée et de ce que vous pouvez faire, et de ce que vous êtes !... Voulez-vous donc perdre les récompenses qui vous sont promises dans le ciel, pour vous nourrir follement de quelques illusions mensongères et d'une gloire trompeuse ? »
« Je crains, mes chers enfants, disait-il encore, je crains que, dans le détail de votre conduite, vous ne laissiez l'orgueil, la présomption, la vaine gloire dominer sur vos actions et vous en enlever le mérite.
(1) Lettre inédite au frère Etienne, du 27 avril 1843.
(2) Id. 3 novembre 1842.
LETTHES DE DIRECTION 13
« Croyez-moi, cachez le bien que vous faites ; une vertu cachée est un vrai trésor. La vanité est comme un voleur domestique, qui dérobe tout ce qui se présente à sa vue. »
Il ne craint pas, en pareille matière, d'opposer les plus vives remontrances à un défaut qui commence à poindre : « Oh! demandez donc à Dieu, écrit-il à un jeune Frère, la grâce de mieux comprendre votre vocation! Que vous importe d'être chargé d'une classe plutôt que d'une autre? Quel pitoyable amour-propre! Votre but n'est-il pas d'enseigner la religion aux petits enfants, et de faire votre salut en travaillant au leur (1)?»
Ces conseils, dont le ton affectueux corrige l'austérité, se retrouvent dans les lettres qu'il adresse, pendant cette période, aux Frères placés à la tète des petits noviciats. Ils doivent être, eux aussi, les guides et les modèles des futurs maîtres. Aussi quelle sollicitude pour donner à ces âmes récemment formées à la vie religieuse les vertus que requiert une si délicate fonction !
Le frère Paul, de Dinan, est doué d'un esprit souple au service d'une âme candide. 11 entre facilement dans les vues du Père. Il n'en est pas tout à fait ainsi du frère Ambroise, directeur du noviciat de Tréguier.
Le lecteur connaît déjà ce tempérament à la fois sensible et énergique, dont la règle n'a pas corrigé toutes les aspérités. Ce qui lui coûte le plus dans son nouvel état, c'est le sacrifice.de ses vues personnelles. Aussi, malgré son culte pour l'obéissance, entre-t-il parfois en discussion avec le Père, qui, pour couper court à toute tentative d'opiniâtreté, le renvoie après une déclaration sans réplique.
Un jour que le pauvre Frère a quitté la chambre du supérieur, le cœur gros, après une assez verte réprimande, il reçoit de M. de la Mennais la lettre suivante : « Mon très cher Frère, à peine fûtes- vous sorti de ma chambre, lejour de votre départ de Ploërmel, que je me reprochai de vous ivoir parlé un peu trop vivement. Mon intention n'était
(1) Lettre inédite au frère Ephrem, 21 avril 1843. — Archives des Frères.
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nullement de vous faire de la peine, et je suis bien fâché que vous ayez été centriste ; mais le bon Dieu s'est chargé lui-même de vous consoler, et vous y avez bien gagné. ¥oilà ce que c'est que de recourir à lui quand on a du chagrin. Une autrefois, faites toujours de même (1). » C'est ^insi que l'humilité du fondateur faisait accepter ses plus nécessaires sévérités.
Le frère Ambroise était dévoué, plus que personne, à l'œuvre commune; mais parfois, réduit à un personnel insuffisant, à bout de forces et peu initié encore aux difficultés de l'administration, il ne réprimait pas assez son impatience, et s'échappait en plaintes. M. de la Mennais, qui le savait accablé de travail, lui adressait alors des billets comme celui-ci : « Mon très cher Frère, vous avez grand tort de croire que je vous ai refusé un Frère par dureté. Je sais très bien que vous en avez besoin; mais je sais aussi que je n'en ai pas un seul disponible qui puisse vous convenir. Il n'en sera pas de même à la retraite; mais il faut nécessairement attendre jusqu'alors. Je ne suis pas excepté du proverbe qui dit : « A Timpossible nul n'est tenu. » Et l'impossible, dans ce cas-ci, était absolu pour moi (2). »
Cette franchise dans ses rapports avec les Frères lui attirait de plus en plus leur confiance.
Quant au frère Ambroise, il eut bientôt un véritable culte pour le Père, dont les affectueuses remontrances allaient droit à son cœur.
(1) Lettre inédite du '23 septembre 1827. — Archives des Frères.
(2) Letére inédite du 11 juillet 1830. ^ Ibid.