‹ Jean-Marie de la Mennais, 1780-1860Chapitre 61 sur 260 · TRANQUILLITE DU PRETRE DECHU · texte numérisé non relu

TRANQUILLITE DU PRETRE DECHU

donnement confus des sottises qui vous entrent à la fois par les deux oreilles, dans un salon (1). »

Cette liberté d'esprit, cette paix profonde du prêtre déchu, qui n'apprécie plus que les jouissances de l'homme de lettres et les émotions de la lutte pour la démocratie, étonnent et déconcertent. On s'est demandé s'il était, en son for intérieur, aussi calme qu'il all'ectait de l'être. Une quiétude aussi absolue, dans de pareils moments, fait songer à l'aveuglement de ces grands coupables qui s'avancent dans le crime la tête haute et que le remords ne trouble plus. Or, comment penser qu'un prêtre qui avait éclairé et fortifié tant d'âmes ait été si vite livré par Dieu à son sens réprouvé?

Gardons -nous de scruter les mystères de l'infinie justice. Rappelons seulement que, plus un homme a été élevé en dignité, plus sa chute est profonde et effrayante. L'auteur de V Essai sur V indifférence connut-il la nostalgie de l'autel déserté, les reproches de la conscience trahie? Peut-être; mais rien, ni dans son laMgage, ni dans son attitude, ne permet de l'affirmer. Depuis sa sortie du monde ecclésiastique, il affecta constamment un calme parfait et une assurance intrépide (2). Malgré certaines habitudes et certaines démarches propres à illusionner les catholiques, il devait les conserver jusqu'au bout.

Désolé de cette attitude impassible, l'abbé Jean n'osait la troubler par des reproches. Il comptait, avant tout, sur la prière et sur les remontrances d'amis "éprouvés. Malheureusement, il n'en était pas de même de tous ceux qui s'arrogeaient, auprès de Féli, la mission de convertisseurs.

(1) Œuvres posthumes, etc. Correspondance publiée par Forgues, t. II, p. 436.

(2) M. Emile Oilivier, qui fut son. dernier secrétaire , nous a affirmé que jamais Lamennais, à en juger par son langage, n'a eu un regret pour ie passé, ni un doute sur la légitimité de son évolution.

On se rappelle la visite de Mgr Brute à la Cliesnaie (1) . Bien loin de ramener Féli vers l'Eglise, elle devait l'éloigner davantage encore de son frère.

Celui-ci paraissait l'avoir prévu, lorsqu'il écrivait, le 17 octobre 1835, à l'abbé Rohrbacher : « Mgr l'évêque de Vincennes doit venir me rejoindre à Dinan, mardi prochain; il ira à la Ghesnaie ; il parlera à celui qui nous est cher et qui nous cause tant de peines. Je n'ose me flatter du succès de cette démarche : hélas ! vous savez pourquoi ! » Et il ajoutait, dans un mouvement d'espérance surnaturelle bien digne de sa piété : « Mais les paroles d'un saint font toujours une impression heureuse, qui, plus tard, peut se réveiller. Prions; ne nous lassons point de prier, surtout à l'autel (2) ! »

Mgr Brute n'était pas le premier évêque qui eût proposé à Féli une conférence sur les questions religieuses récemment agitées. Dès 1834, Mgr de la Romagère avait fait, dans ce but, plusieurs voyages à la Ghesnaie: il avait subi un refus poli, mais absolu. Le solitaire eût bien souhaité se débarrasser à aussi bon compte de l'évêque de Vincennes. Mais celui-ci était un ami de vingt-cinq ans, contre lequel il n'avait jamais eu le moindre grief ; il se résigna.

Mgr Brute fut reçu avec cordialité. On parla, à la veillée, des vieux parents que le prélat n'avait pas retrouvés à Rennes ; on donna un souvenir aux amis vivants et morts, puis il fut question des missions américaines. Le lendemain matin, l'évêque dit la messe au petit autel où le malheureux prêtre avait si longtemps célébré la sienne. Gelui-ci, par courtoisie, y assista.

Il fallut bien ensuite, quoique Féli n'en eût guère envie, « parler d'affaires » (3). Mgr Brute l'entreprit vigoureusement sur l'obéissance due aux actes du pape, particulièrement aux deux Encycliques, sur la déférence à l'égard

. (1) Voir tome i", p. 535.

(2) Cf. A. Roussel, op. cit., t. II, p. 292.

(31 C'est-à-dire, selon le langage de l'écrivain, parler de ses démêlés avec l'Eglise.

VAINE TENTATIVE DE Mgr BKUTE 191

des évoques, sur le scandale de sa défection et la nécessité d'y mettre fin.

Sa dialectique, malhejureusement, était loin d'égaler son zèle. Il parlait d'un ton âpre, dans ce style décousu et incorrect qu'il avait adopté en Amérique, par suite de l'abandon prolongé de la langue française; son raisonnement se réduisait à des plaintes affectueuses, bizarrement coupées d'exclamations indignées ou de textes des saints Livres appliqués un peu à l'aventure.

Rebelle aux préoccupations de liberté qu'affichait l'écrivain démocrate, « 0 folie ! s'écriait-il, faire de la liberté civife avec Jésus-Christ !» — A quoi son interlocuteur répliquait :

« Pourquoi non? La liberté civile n'est-elle pas, de l'aveu de tout le monde, un des bienfaits de l'Evangile ? » On parla du procès d'Avril. — « 0 vanité ! dit Mgr Brute . Eussiez-vous, comme avoca't, réussi à faire acquitter des hommes quelconques, pour quelque cause que ce fût , qu'est-ce que cela fait aux âmes ? »>

C'eût été le cas de se rappeler le précepte du Maître : Hœc oportuit facere, et illa non omittere (1). Indigné et poussé à bout, Féli ne put maîtriser une explosion de colère, et, tournant le dos au prélat :

« Voyez donc ces gens-là ! s'écria-t-il, ils abjurent l'humanité ! Un acte d'humanité est, à leurs yeux, un acte de vanité et de folie ! »

Puis, s'exaltant et se grisant de sa parole, il se mit à invectiver de la façon la plus méprisante contre les personnes et les choses dont Mgr Brute voulait lui imposer le respect.

Pour lui, Mgr de Quélen était « un homme faux » ; Mgr l'évêque de Rennes, «^n vilain ». Quant aux Encycliques du pape, « On sait, disait-il, comment cela se fait : quatre personnes, et, pour celle qui concerne la Pologne, un roué, s'assoient à une table, etc. »

On en vint à parier de Tenfer. « Je ne crois pas, dit

(1) « 11 fallait faire ceci et ne pas négliger cela. » — Math, xxiii, 23.

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Fëli, que l'enfer soit éternel : cela mène au dualisme

miné (1). »

gT Brute était consterné. On se quitta froidement, et Féli garda de cette matinée un souvenir des plus amers. L'incident n'eût pas eu d'autres suites, si le bon évéque avait gardé le silence. Malheureusement, il n'en fut rien. Etonné et révolté des thèses de Féli, que peut-être il n'avait qu'imparfaitement comprises, il fit part à plusieurs anciens amis des conversations de lu Chesnaie, et ses dires revinrent^ amplifiés sans doute et dénaturés, aux oreilles de l'écrivain.

Celui-ci, qui soupçonnait déjà son frère de lui avoir envoyé cet étrange apôtre, lui fit adresser par son secrétaire, Elie de Kertanguy, une lettre où, tout en se plaignant très haut des procédés de l'évêque, il le priait d'obtenir de lui le silence.

L'abbé Jean doutait un peu de son influence sur Mgr Brute. Il pria Mgr de Lesquen de lui faire les représentations convenables, et celui-ci s'en chargea volontiers.

Mais l'évêque missionnaire n'était déjà plus en Bretagne. Au commencement d'avril 1836^ il arrivait à Rome, but principal de son voyage en Europe. Admis à l'audience de Grégoire XVI, il crut devoir lui communiquer ses impressions sur le pauvre écrivain breton. « LaMennais^ s'écria le pape,... super bia satanica ! (2) »

Cette parole sévère n'eût jamais dû parvenir au malheureux que l'on voulait ramener à l'Eglise.

L'évêque de Vincennes commit l'imprudence de la citer à Féli, dans une lettre où, de nouveau, il le pressait de se convertir. Il n'en fallait pas tant pour porter au comble l'exaspération du solitaire. 11 avait déjà invité, par lettres, Mgr Brute à cesser tout rapport avec lui (3). Cette

(1) Tous ces détails sont extraits d'une lettre inédite adressée, par Mgr Brute lui-même, le 17 avril suivant, à l'abbé Féli, et d'une lettre également inédite de l'abbé Jean à M'^* de Lucinière (19 décembre 1835). — Collection Noël Gharavay, à Paris, et archives des Frères.

(2) Lettre inédite de Mgr Brute. — Collection Noël Gharavay.

(3) Voir ces deux lettres, extrêmemeut sévères, dans la Correspondance publiée par Forgues, t. Il, pp. 444 et 450.

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