FÉLI QUITTE DEFINITIVEMENT LA CHESNAIE
fois, il ne répondit rien, mais l'abîme se creusa plus profond entre lui et ses anciens frères du sacerdoce.
Pendant le long séjour qu'il venait de faire à la Ghesnaie, du mois de mai 1835 au printemps de Tannée suivante, il n'avait pas cessé, malgré une défiance, toujours croissante, de recevoir Tabbé Jean.
Toutes les cinq ou six semaines, celui-ci venait à Dinan, et s'échappait quelques instants à la Ghesnaie. L'entrevue était morne et triste. Que pouvaient se dire ces deux prêtres qui, par un accord tacite, s'étaient interdit de parler religion, et cela dans cette maison où ils avaient composé jadis tant de savants écrits pour la défense de l'Eglise?'
Le malheureux incident de bibliothèque que nous avons rapporté fut le coup de grâce. Lorsque Féli quitta pour oujours le vieux domaine, en mai 1836, son frère n'était plus pour lui qu'un étranger, presque un ennemi.
Ge qui le chassait de la Ghesnaie, c'était l'horreur de l'isolement. Elie de Kertanguy marié, il restait seul, absolument seul, sous le toit du logis héréditaire, au milieu de ces bois que son imagination refroidie ne savait plus peupler.
La plainte de l'exilé, dont il avait chanté l'infortune avec une si poignante éloquence, il pouvait se l'appliquer désormais. C'en était trop. Lui qui avait tant maugréé contre la vie de Paris et ses affligeantes servitudes, lui qui avait marqué sa tombe au bord de Tétang de la Ghesnaie, il crut pouvoir, à cinquante-quatre ans, se créer, dans le monde libéral, des relations capables de remplacer les amitiés éteintes, et il partit.
Qu'allait faire l'abbé Jean pour l'infortuné qui, cette fois, paraissait lui échapper sans espoir? Totalement impuissant sur son esprit, il ne pouvait même plus recourir à des dévouements qui n'étaient plus acceptés. Mgr Brute était odieux à Féli; Mgr de Quélen lui était suspect;
Gerbet et Montalembert s'étaient franchement soumis à l'autorité de Rome, et, pour ce fait, il n'était pas loin de les considérer comme des traîtres ; un de ses anciens disciples, Eugène Bore, gardait avec lui des relations cordiales, mais c'était un jeune hommede vingt-sept ans; quant aux abbés Rohrbacher et Houet, s'il les voyait encore avec plaisir, l'occasion leur manquait de le rencontrer.
Restaient les vieilles amies de Bretagne, auxquelles Féli paraissait demeurer fidèle.
Pas plus que M"^ de Lucinière, M'^*^ de Trémereuc, établie à Saint-Brieuc, et M"^ de Villiers, retirée à Avranches, n'avaient oublié le prêtre pieux, l'hôte aimable de l'impasse des Feuillantines.
L'abbé Jean leur demanda de commencer en faveur de son malheureux frère une croisade de prières, et d'activer leur correspondance avec lui.
A mesure qu'il vieillissait et que l'isolement du cœur se faisait plus douloureux, Féli paraissait tenir davantage à ces très rares amitiés qui avaient survécu aux orages de son existence. « Croyez bien, écrivait-il, dès 1835» à M^^^ de Trémereuc, que je n'ai pas changé, ni ne changerai jamais à votre égard ; au contraire, il semble qu'à mesure qu'on avance dans la vie, les anciennes affections deviennent plus chères et plus précieuses. Rien ne l^s remplace, rien n'a la douceur de ces attachement^prouvés qui sont devenus l'âme même. L'avenir si court qu'on a devant soi est trop étroit pour des désirs et des' espérances nouvelles, et tout ce qu'on peut attendre de bonheur, — pauvre et faible attente ! — on ne le cherche que dans ses souvenirs (1). »
Il écrivait dans le même sens à M^^^ de Villiers, qu'une maladie de langueur clouait sur son lit, mais qui trouvait encore la force de lui adresser, de temps à autre, une lettre pleine de foi, de résignation et de tendresse.
Mais M"^ de Lucinière habitant la capitale, pouvant distraire, consoler, et, par suite, sermonner à son aise
(1) Cf. Forges, t II, p. 421.