‹ Jean-Marie de la Mennais, 1780-1860Chapitre 63 sur 260 · INTERVENTION DE M'>« DE TRÉMEREUC · texte numérisé non relu

INTERVENTION DE M'>« DE TRÉMEREUC

celui qu'elle appelait toujours le cher abbé Féli, c'est spécialement sur elle qu'il fallait compter.

De concert avec l'abbé Jean, elle proposa à l'écrivatm de lui céder quelques pièces de son appartement, au n** 54 de la rue des Postes. Celui-ci y eût retrouvé sa vie calme et son recueillement de l'impasse des Feuillantines. Mais peut-être craignait-il de rencontrer là trop de visiteurs portant la robe qu'il avait dépouillée; il préféra un modeste logement dans la rue de Vaugirard, oii son neveu, Ange Blaize, toujours étudiant en droit, vint bientôt le rejoindre.

Il fut entendu, au moins, qu'il irait, chaque semaine, dîner chez sa vieille amie, qui garda avec lui son franc-parler.

L'abbé Jean, dont Féli ne voulait même plus entendre prononcer le nom, était réduit à exciter, par de fréquentes et touchantes adjurations, le zèle des u bonnes Feuillantines ».

L'intervention de M"^ de Trémereuc ne fut pas heureuse. Sur l'avis du supérieur de Ploërmel, elle adressa,' un jour, au malheureux prêtre, qui avait autrefois dirigé sa conscience, une réprimande en règle.

Voici cette lettre, vraiment éloquente dans sa simplicité :

« Ninette (1) me dit toujours, trop cher abbé.Féli, que votre cœur est le même pour vos vieilles amies. Cette douce assurance me porte à vous parler sans détour de ce qui m'occupe continuellement. Mais oii mes faibles paroles iront-elles vous chercher^ Ce ne sera pas aux Feuillantines, séjour de paix et de bonheur. Ce ne sera pas même au n^ 54, où il nous était si doux de vous voir comme au sein de votre famille. Ce ne sera point à la Ghesnaie, dont l'amour fraternel vous a fait longtemps une fraternelle demeure. Hélas! ce n'est plus qu'un désert aujourd'hui. Séparé de tous vos vrais amis, poussé dans une voie effrayante, votre santé se détruit. Il me revient de tous côtés que votre changement ne l'annonce que trop. Cependant vos travaux littéraires sont continuels.

(1) Nom familier de W^" de Lucinière,

Quel en est le but? Quel en sera le terme? Pourquoi donc, excellent ami, des jours si différents de ceux oii vous nVcriviez que pour la gloire de Dieu et le triomphe de l'Eglise? Quelle noble et sainte carrière s'ouvrait devant vous! Que de bien produisit le premier et admirable volume sur Y Indifférence!

J'étais alors témoin de la satisfaction que vous en éprouviez. Présentement, toute joie, toute consolation a fui loin de vous; votre existence est triste et pleine d'angoisses; je n'en saurais douter : jugez de ma douleur!

« Puis-je jamais oublier que, dans une circonstance déchirante pour nous (1), vous êtes devenu mon consolateur, et que mon cœur, d'accord avec ma foi, choisit pour guide dans les voies du salut celui qui me semblait avoir le plus de rapports avec l'ange tutélaire qui venait de nous être enlevé?

« 0 mon père, c'est en son nom que, me jetant à vos pieds, j'ose vous conjurer de redevenir vous-même. Il ne m'appartient pas d'exprimer tout le bien que ferait votre retour : il est incalculable. Un fleuve de paix inonderait votre âme, cette âme si bien faite pour tout ce qu'il y a de beau et d'héroïque dans le christianisme. A quelle époque Fénelon a-t-il paru plus grand?.... Mon père, pardonnez à mon amitié de plus de vingt années ; mais voici le temps favorable [2). Jésus-Christ, du haut de sa croix, va parler à son ministre, il l'appellera d'une voix forte, à laquelle ce ministre, plein de foi, ne saurait résister. Que je l'apprenne, cher abbé Féli, et vous prolongerez ma vie, malgré les années qui s'accumulent sur ma tête, et notre bonne Villiers se sentira renaître au milieu de sa douleur. Tels sont les sentiments qui nous attachent à vous comme à un frère et au meilleur des amis (3). »

Cet émouvant appel ne pouvait rester absolument sans

(1) La mort de M. Carron.

' (2) C'était à la fin du carême.

(3) Cf. A. Laveille, Lamennais et les catholiques après 1830. Revie générale, n° de septembre 1897.

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