‹ Jean-Marie de la Mennais, 1780-1860Chapitre 64 sur 260 · RÉPONSE DE FÉLI · texte numérisé non relu

RÉPONSE DE FÉLI

effet. Le cœur du vieux prêtre fut touché, mais sa volonté ne fut point ébranlée. Voici sa réponse :

« Je connais trop bien, et depuis trop longtemps, votre cœur, mon excellente amie, pour ne pas reconnaître dans ce que vous m'écrivez l'expression de la plus sincère et de la plus tendre affection. Sous ce rapport, je vous en remercie avec reconnaissance. Souffrez toutefois que je vous l'avoue : je regrette que le désir de causer avec les personnes que j'aime perde une partie de sa douceur par un mélange de remontrances dont l'unique effet est de fatiguer. Car enfin, vous devez penser que, quelles que soient mes convictions, elles reposent sur des motifs pesés mûren;ient, et qu'on ne peut guère me dire làdessus rien que je ne me sois dit moi-même. Qu'on me laisse donc le repos qu'il m'est si doux de laisser aux autres ! Gomment, d'ailleurs, ne se dit-on pas que, s'il est certainement possible que je me trompe, il n'est pas impossible non plus que ceux qui me sermonnent se trompent aussi? Mais les hommes, hélas ! sont ainsi faits. Votre opinion diffère de la mienne, donc vous avez tort, et souvent on ne pourrait pas même expliquer de quoi il est question. 0 misère humaine !

« Ce qu'on vous a mandé à mon sujet n'a rien de vrai. Je travaille, sans doute. Il faut bien travailler en ce monde, et je suis loin de regarder cette nécessité comme un mal. Du reste, ma santé n'est ni meilleure, ni pire qu'elle ne l'a été depuis plusieurs années, et, par ailleurs, je ne fus jamais si heureux ni si tranquille. Je ne sache point de vie que je préférasse à celle qui est la mienne. De l'occupation, de la paix, des affections autour de moi, que voudriez-vous de plus? J'occupe, rue de Rivoli, un appartement fort élevé, d'oii la vue est charmante. Soleil, lumière, il n'y manque rien. Aussi faut-il toujours que je fasse un effort pour sortir. Je dîne en ville le moins que je peux : non que je n'aime un peu de conversation, le soir; mais cette sorte de fatigue nuit au travail du lendemain... (l). »

0) Cf. Revue GÉNÉRALE, même livraison.

Et il terminait par quelques paroles caressantes, ^ui ne •pouvaient faire oublier la vivacité de la riposte. La pauvre sermonneuse se le tint pour dit, et ne se permit plus que de timides insinuations.

VU

Mgr de Quélen, bien que suspect à Féli et le sachant, surveillait ses démarches avec un intérêt dans lequel on devinait toujours une vive affection.

Un jour, quelqu'un rencontra Fécrivain dans une église de la banlieue de Paris, et crut remarquer qu'il priait. On rapporta le fait à l'archevêque, qui, tout joyeux, se hâta d'écrire à M^'^ de Lucinière : « Je viens d'apprendre, — et j'espère qu'on m^a dit l'exacte vérité, — que votre, je devrais dire notre pauvre ami s'est rapproché des consolations de la religion, les seules qui puissent* faire supporter les maux sans nombre de la vie présente. J'ai entendu assurer qu'il allait à la messe ; c'est un pas pour la dire un jour. Oh ! que je serais heureux d'apprendre qu'il se met en état de célébrer les saints mystères (1)! »

L'abbé Féli priait-il encore en particulier ? Nous l'ignorons. Ce qui est certain, et ce qui fit concevoir à Mgr de Quélen des espérances trop tôt démenties, c'est qu'il continuait d'assister à la messe du dimanche et de pratiquer les abstinences prescrites par l'Eglise. Par une singulière inconséquence, il conserva même cette dernière habitude jusqu'à la lin (2).

Tout en gardant, par convenance, certains dehors, et

(1) Lettre du 30 août 1836. — Cf. A. Roussel, op. cit., t. II, p. 319.

(2) Voici, à cet égard, un témoignage assez curieux. II émane d'un parent de Lamennais, bien placé, pendant sa jeunesse, pour être exactement renseigné sur ce qu'il raconte :

« C'était ma fonction lorsque j'étais chez mon père, dit M. Emile Blaize, de choisir la morue pour la provision de quelques personnes, et, en particulier, pour M. Féli de la Mennais. Son neveu, M. Ange Blaize, m'avait dit, dans un de mes voyages à Paris, que, malgré la défense de son médecin, qui lui disait que le poisson salé était contraire à sa santé, son oncle Féli continuait toujours de faire maigre. On trouve sur les registres de mon père, M. Louis Blaize, les lignes suivantes :

« Le 24 octobre 1846, expédié à M. Félicité de la Mennais, n» 1,

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