‹ Jean-Marie de la Mennais, 1780-1860Chapitre 65 sur 260 · LES « AFFAIRES DE ROME · texte numérisé non relu

LES « AFFAIRES DE ROME

en évitant d'avouer aux anciens amis qu'il avait perdu la foi, le malheureux préparait, dans le secret, un acte de rupture ouverte et violente avec son passé. Bientôt les journaux parlèrent d'un livre dans lequel il se proposait « d'attaquer de front l'Eglise ».

Peu rassurée par ses vagues dénégations. M'** de Lucinière écrivit à Ploërmel, afin d^amortir le coup que devait porter au pauvre Jean cette nouvelle entreprise du prêtre apostat (1). Elle reçut de lui, le 5 octobre 1836 la lettre qui suit :

avenue Biron, aux Champs-Elysées, à Paris, par la voiture de M. L ,

un ballot de morue sèche pesant brut vingt kilogrammes ». — Archives «des Frères.

Sur les opinions religieuses de Lamennais, on lira aussi avec intérêt une lettre inédite, où se dessine à travers d'étranges préoccupations d'opportunisme, ridée qu'il se faisait du catholicisme, en 1840. Cette lettre est adressée à une dame Clément, dont il avait fait la connaissance par l'intermédiaire de Napoléon Peyrat, et qui l'avait consulté sur le projet de faire préparer son fils à la première communion. « Paris, 20 avril 1840.

« J'ai réfléchi à ce dont vous m'avez écrit/touchant le désir qu'a Charles de faire sa première communion. Il est très certain que l'absence de religion laisse dans Thomme un vide immense, et que le devoir ne se conçoit pas sans cette sanction nécessaire. Point de difficulté donc sur cette première question, si grave en soi et si importante. Mais, à l'époque où nous vivons, lorsque la vieille foi affaiblie, presque éteinte, tend à se modifier profondément, il y en a une grande pour suppléer à ce que la société ne nous offre plus, je veux dire une croyance en harmonie avec les instincts impérissables de l'homme et l'état général des esprits

aui cherchent, sans 1 avoir trouvée, la doctrine qui les satisfera, et dont s sentent chaque jour plus vivement le besoin. Elle aura, je n'en doute nullement, sa racine dans le christianisme, dont elle marquera une nouvelle phase. Mais jusqu'à ce qu'elle se soit produite, le catholicisme étant, comme je le crois, la communion chrétienne qui, sans aucune comparaison, a le mieux conservé l'esprit essentiel de l'institution de Jésus-Christ, je ne vois aucune solide raison de se priver de la satisfaction intérieure et de l'appui que l'on peut trouver dans l'accomplissement des rites religieux établis. Si donc vous aviez dans votre voisinage un prêtre vraiment évangélique, qui inspirât de la confiance à Charles, et comprit que la droiture du cœur, étant ce que Dieu demande avant tout, renferme, avec l'amour, avec la charité, toutes les dispositions qu'il exige pour s'approcher dignement de lui, je penserais que Charles, non seulement peut suivre le désir qu'il éprouve, mais qu'il ne saurait rien faire de mieux. Les lieux où vous êtes présentent, pour cela, plus de facilité et de commodité que Paris. Le tout est de rencontrer un prêtre sensé, éclairé, bon et simple de coeur, qui écoute plus l'instinct naturel de sa conscience d'homme et de chrétien, qu'il ne défère aux règles d'une théologie absolue ; mais ceux-là sont bien rares partout !....»

(1) Sa lettre contient d'intéressants détails sur les habitudes et l'état d'esprit de Lamennais. La voici :

« Je vous envoie ci-joint, mon respectable ami, une lettre de Mgr l'archevêque de Paris, lettre dont, en partie, j'ai pu faire part à ce pauvre Féli.

(c Mon excellente amie, les nouvelles que vous m'annoncez sont bien tristes : c'est de l'absinthe à peine mélange'e de quelques gouttes de miel. Sans doute, la foi n'est pas entièrement éteinte dans le cœur de celui dont nous déplorons les égarements ; mais qu'en reste-t-il, et, quand elle n'est pas entière, le principe n'en est-il pas détruit ? Cependant, de ^râce, ne Tabandonnez pas. Je crains que votre charité ne se fatigue ; il est dur de voir ceux qu'on aime s'obstiner à se perdre eux-mêmes, malgré tout ce qu'on fait pour les sauver ! Ah ! ces efforts de tous les jours, et qui, le lendemain, sont aussi inutiles que la veille, font horriblement souffrir ; il n'y a pas pour le cœur de supplice pareil.

« Je vous remercie mille fois de m'avoir envoyé l'excellente lettre de l'excellent archevêque ; mais, puisque l'ouvrage s'imprime, nécessairement il y sera question de leurs

Elle n'a produit rien d'apparent, non plus que celle que le bon prélat lui adressa directement deux jours après. Oh ! que cet aveuglement est long et opiniâtre ! Tout ce qu'on lui écrit, c'est par pure politique ! Et si mon langage ne fâche pas^, parce qu'il vient du cœur, il est du moins inutile. Je n'entends rien à ces matières, je suis dupe, et on ne veut pas me détromper.

« Cependant, je parle à tort et à travers, le plus que je puis. Je rappelle l'heureux passé, l'orage présent, et le triste, 1 épouvantable avenir ! Tout cela, comme Dieu me l'inspire, sans ordre ni méthode. Tout passe, et Ton s'attendrit, et l'on me revient toujours, mais sans avoir changé d'un iota. Néanmoins, on va régulièrement à la messe, on garde l'abstmence. Onadoncde lafoi, un reste de foi! Tout n'est pas perdu ! Nous tremblons de l'ouvrage qu'il va livrer au public ; les journaux l'anathématisent déjà. Je lui en parlai dimanche, qu'il vint dîner avec moi ; je lui témoignai mon inquiétude et la douleur que j'aurais, ainsi que ses vrais amis, si, comme on le disait, il attaquait de front l'Eglise. 11 me répondit que personne ne connaissait positivement le fond de son ouvrage, qu'il envoyait feuille par feuille à l'impression, et qu'il fallait laisser dire. Voilà où nous en sommes. Marie-Ange me conta, avant son départ, qu'elle avait été présente à un entretien de son oncle avec un protestant, et quil vengea les prêtres et les religieux de l'Eglise romaine, avec beaucoup d'ardeur, des inculpations alléguées contre eux. Ceci me fit grand bien : c'est une goutte de rosée dans le désert. Ce pauvre Féli est brouillé avec M. de Montalembert. 11 veut ravoir son portrait. Je crois aussi qu'il n'existe pas d'intimité entre lui et M. Eugène Bore. Le baron de VitroUes est un des fidèles : on dîne toutes les semaines chez lui. J'en ai prévenu l'archevêque, pour voir si on pourrait en tirer parti, mais il ne le croit pas. Je me reproche d'avoir été aussi longtemps sans vous écrire ; j'espérais toujours avoir quelque chose de meilleur à vous mander. Excusez mon griffonnage. Vous connaissez mon fidèle et respectueux attachement. Priez pour la pauvre Lucinière, qui voudrait devenir meilleure. » — Citée par Ropartz, p. 462.

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