‹ Jean-Marie de la Mennais, 1780-1860Chapitre 66 sur 260 · LES K AFFAIRES DE ROME · texte numérisé non relu

LES K AFFAIRES DE ROME

anciens rapports ; leur correspondance sera publiée, et jugez des suites !... Sans doute, Féli a trop d'esprit et trop de tact pour manquer à certaines convenances ; tout sera mitigé, du moins en partie, sous des formes de politesse et de style ; mais le fond, voilà ce qui m'effraye ! Qu'importe qu'une blessure soit faite d'une manière ou d'une autre? C'est toujours une blessure. Et puis, comment justifier la résistance à un jugement de l'Eglise, puisqu'enfm il y a jugement ? Qu'est-ce que des anecdotes de détail, le récit de quelques faits personnels, des traits de génie même, pour attaquer et ébranler la sentence du successeur de Pierre et des successeurs des Apôtres ? 0 mon Dieu, quel aveuglement ! prions, prions... J^attends ce livre avec une bien douloureuse anxiété ! »

Le livre redouté parut deux mois après. Il justifiait toutes les appréhensions des catholiques. La magie ^du style dissimulait mal, dans les Affaires de Borne, la haine méprisante et froide pour cette Eglise à laquelle l'écrivain tenait toujours, malgré lui, par le caractère du baptême et celui du sacerdoce. Sans doute, quelques-uns des abus relevés dans ce réquisitoire étaient réels ; plus d'un reproche adressé à tel personnage de la cour romaine était fondé ; mais cette habileté implacable qui, selon le mot de Lacordaire, « dépouille l'Epouse divine de tous ses restes de gloire, pour la montrer à tout Tunivers, nue^ pauvre, souillée de plaies et toute crucifiée comme son Maître (1) », laissait dans l'âme du lecteur une impression terrifiante ; ce cri de l'ange déchu faisait frissonner. On devine la consternation de l'abbé Jean.

« J'ai lu, écrit-il à sa pieuse amie, j'ai lu le livre déplorable ; il m'a fait une impression de chagrin que je ne puis rendre. Les jugements qu^en ont portés des hommes plus habiles que moi, et dont vous me rendez compte, me semblent bien indulgents (2).

(1) Correspondance du P. Lacordaire avec M"*' Sweichine, p. 93.

(2) Le coadjuteur de Nancy, Mgr Donnet, était de ceux qui voyaient surtout dans le livre le talent de Fauteur. Rohrbacher, son protégé, écrivait à l'abbé Jean : « Dans les Affaires de Rome, il trouve des choses

(( Le mien serait plus sévère, et je ne le crois que juste ; mais, mon Dieu, qu'il m'est pénible de parler ainsi ! 11 y a aujourd'hui, dans tout ce quMcrit ce pauvre Féli, un travail de sophisme, et je ne sais quelle amertume de paroles qui afflige. Ce n'est pas que tout cela ne soit voilé quelquefois avec infiniment d'art et avec un talent prodigieux ; mais c'est un mal et un danger de plus. Oh ! ce n'est plus notre Féli d'autrefois ! Cependant aimonsle toujours comme autrefois, et même plus s'il est possible, car, plus il s'égare, plus il est malheureux (1). »

La patience compatissante du prêtre fidèle allait être mise à de nouvelles épreuves. La Préface des Troisièmes Mélanges suivit de près les Affaires de Rome, C'était une application à la politique de la théorie du consentement universel développée dans l'Essai sur ^Indifférence .

Avec sa nature de prophète passionné pour les thèses absolues et retentissantes, celui qui désormais signait « Lamennais », ayant rompu avec l'Eglise, ne demandait plus q;i'à la démocratie ce qui fut toujours son premier besoin : une cause héroïque et grandiose, pour laquelle il pût combattre et souffrir. Redisons-le^ l'intérêt qu'il affichait pour la cause du peuple n'eut jamais rien de feint ni de calculé, et si les réformes sociales qu'il avait «n vue se fussent inspirées du vrai christianisme, nul doute que le supérieur de Ploërmel, ce grand bienfaiteur du peuple, ne lui eût tendu une main plus que jamais fraternelle.

Hélas ! le Livre du Peuple^ qui parut à l'automne de 1837, rendit impossible toute illusion. L'opuscule contient de beaux préceptes de morale sociale, mais sans base. Selon l'auteur, il ne faut pas confondre la religion essentiellement une et impérissable, avec les formes qu'elle revêt selon les temps et lieux, et il donne à entendre

admirables. Il en fait des extrait!, pour être bien au fait de la chose. Il <îroit que le mal de votre frère, c'est qu'il est fâché, et que souvent il exagère. » — Lettre inédite, du janvier 1837.

(1) Lettre inédite, du 23 décembre 1836.

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