MAUVAISE SANTÉ DE FÉLI
que le christianisme n'est qu'une de ces formes locales et passagères. Après l'obéissance sacerdotale, c^était la foi chrétienne qui s'en allait. L'abbé Jean lut quelques-unes de ces pages, les larmes aux yeux, se demandant quel sacrifice suffirait à apaiser Dieu pour cette consommation d'apostasie.
Il n'était pas au bout de ses angoisses. Ce frère, qu'il avait tant aimé et qu'il chérissait toujours d'une tendresse passionnée, ce prêtre, apôtre d'erreur, qui reniait l'Eucharistie (1) et jetait l'injure à l'Eglise, ne lasserait-il pas la patience divine ? Sa frêle santé, les approches de la vieillesse, n^étaient-elles pas une perpétuelle menace ? Et quel déchirement, si le temps lui était refusé pour le repentir !
L'abbé Jean connut spécialement cette cruelle inquiétude au mois d'octobre 1837. Après un séjour de quelques mois en Bourgogne, Féli venait de rentrer à Paris j vaincu par un mal d'entrailles qui le cloua bientôt sur son lit. Son frère se hasarda à lui écrire. Pas de réponse. « 0 mon Dieu, s'écriait l'excellent prêtre, je tremble quand je songe qu'il peut mourir sans avoir personne auprès de lui, pour lui parler de Dieu et du salut de son âme (2) 1 »
L'heure n'était pas venue, mais le retour de Féli à la santé n'apporta à l'abbé Jean que de vagues espérances. Des amis nouveaux. Déranger, Didier, George Sand, l'entouraient, et, dans ce cercle de républicains plus ou
(1) Bien qu'il admit encore la communion comme un « rite religieux » respectable, Féli, dans mainte conversation, rejetait la présence réelle.
(2) Lettre inédite, à Mi^» de Lucinière, 19 octobre 1837. — Collection Kertanguy. — Il écrivait, le lendemain, à son beau-frère, Ange Blaize. « Mon cher Ange, j'apprends avec peine que Féli a été sérieusement malade, et je crains bien que cette inflammation d'entrailles ne se renouvelle. Dans ce cas-là, s'il y avait le moindre danger, je voudrais bien que Mii« de Lucinière allât le voir. Je vous en prie, marquez à Ange (a), qui, sans doute, serait prévenu de l'état de Féli, d'en donner connaissance à notre excellente amie, car elle-même était inquiète de trouver un moyen d'en être instruite, afin de se transporter aussitôt près de lui. >» — Ropartz, p. 464.
(a) M. Ange Blaiza, le Gis, neveu des La Mennais.
moins socialistes qui exploitaient son talent tout en flattant ses manies, il avait oublié, un instant, jusqu'à sa vieille amie de la rue des Postes. Sans doute, ses sermons, longtemps e'coutés avec patience, avaient fini par le fatiguer.
Un jour, il lui prit fantaisie de quitter Paris, sans la prévenir, et d'aller faire un voyage en Bretagne. A[>rès une huitaine passée à Trémigon, chez sa sœur, cr, à Pleudihen, chez son fidèle ami, M. Marion, il qu tta brusquement le pays, sans avoir vu son frère, sans avoir mis les pieds à la Chesnaie.
Quelque temps auparavant, il avait projeté un voyage en Berry, oii l'appelait George Sand. M^^^ de Lucinière était consternée. Pour la première fois, elle adressa à l'abbé Jean une lettre pleine d'alarmes : « Je ne saurais vous dire à quel point les rapports littéraires de Féli avec George Sand, autrement M'"® Dudevant, l'ont déconsidéré dans tous les partis. Quel sujet de gémissement de voir un tel génie se perdre dans la boue ! Le cœur s'oppresse à cette idée, et plus encore à celle de tout le bien qu'il aurait pu opérer pour la gloire de Dieu. Tout, tout, tout est anéanti... Oh ! misérable orgueil (i) ! »
Ces appréhensions étaient exagérées. Féli ne se rendit point chez George Sand. Plus tard même, il refusa de la recevoir à la Chesnaie. Tout devait se borner, entre eux, à des relations assez banales de confraternité littéraire. Mais l'écrivain n'en restait pas moins rebelle à toutes les influences catholiques dans lesquelles Fabbé Jean avait espéré.
Mgr de Quélen, Mgr Brute, les « Feuillantines », tous échouaient les uns après les autres.
Au lieu d'abandonner la partie, le supérieur de Ploërmel résolut de mettre sur pied d'autres anciens amis, s'il en était encore, afin de tenter un effort désespéré.
L'abbé Rohrbacher venait souvent à Paris pour ses affaires de librairie. Lamennais, qui fermait si obstinément
(1) Cf. A. Laveille. Lamennais et les catholiques après 1830 — Rçvue GÉNÉRALE, 11° de Septembre 1897.