LES VISITES DE ROHRBAGHER
-sa porte à ses confrères d'autrefois, faisait une exception €n sa faveur.
Rohrbacher avait conquis ses bonnes grâces en favprisant la vente de la bibliothèque ecclésiastique dont l'écrivain venait de se débarrasser. L'abbé Jean profita de ces dispositions pour agir indirectement sur son frère.
Les premières visites donnèrent au candide Lorrain les meilleures espérances. Il écrivait à l'abbé Jean, le 26 janvier 1838 : « Mon cher Père, j'ai vu votre frère à Paris. Ne l'ayant pas trouvé une première fois, je lui ai laissé un mot de salutation, avec mon adresse. Le jour même, il m^envoya un billet, où il me dit qu'il me recevrait avec beaucoup de plaisir. J'y allai ; il m'embrassa fort amicalement à mon entrée et à ma sortie. Nous causâmes une heure, sur l'état actuel de l'univers, {plaisantant et riant comme autrefois, au point que, si je n'avais pas su ce qui s'est passé dans l'intervalle, j'aurais dit : «Mais, c'est le bonhomme de toujours ! » Je remarquai, par sa conversation, qu'un certain ensemble d'idées, qui précédemment ont contribué à son égarement, sont tout à fait modifiées. Bref, je ne vois plus les obstacles si grands (1). »
L'année suivante, môme accueil, et, delapartdu visiteur, même excellente impression. Après une heure et demie de conversation, au bout de laquelle R6hrbacher lui affirme que, loin de le maudire, bon nombre de catholiques éminents n'ont cessé de l'aimer, l'infortuné embrasse son vieux frère d'armes, en disant: « Adieu, mon cher ami ! Adieu, père Rohrbacher ! »
Ces nouvelles, immédiatement transmises à Ploërmel, mirent en joie l'âme du supérieur.
D'autres lettres vinrent bientôt fortifier des espérances auxquelles il se rattachait de toute l'énergie de sa foi. 11 avait rencontré à Paris, probablement pendant son séjour à la Grande-Aumônerie, un prêtre d'un mérite universellement reconnu. Ancien aumônier de l'Ecole Polytechnique, ancien sous-précepteur du duc de Bordeaux,
(1) Cf. A. Roussel, op. cit., t. II, p. 337.
l'abbé Martin de Noirlieu était un des rares ecclésiastiques dont les connaissances, le tact et le savoir-faire pussent disposer favorablement Féli. Par Tentremise d'amis communs, le supérieur de Ploërmel ménagea à son frère une rencontre avec ce prêtre d'élite. Féli fut charmé, et accepta de recevoir chez lui M. de Noirlieu.
Au mois de mai 1839, ils eurent ensemble un entretien de deux heures, qui se termina par cette déclaration de Lamennais : « Je vous avouerai que j'ai renoncé à certaines idées que j'avais exprimées il y a quatre aas. » Assurément, ce n'était point là une profession de foi catholique ; mais on avait conféré de questions fort graves sans qu^une parole d'aigreur ou une marque d'impatience fussent échappées à l'écrivain ; de plus, en prenant congé de soa visiteur, il lui avait serré la main et l'avait invité à revenir. C'étaient là autant de motifs d'espérer. M. Martin de Noirlieu se hâta d'en informer Tabbé Jean ; mais il ajoutait : « Il estessentielque vous gardiez pour i;o?/s5ez^/ cette confidence, car si votre frère savait que je vous ai écrit à son sujet, je pourrais lui inspirer de la défiance (1). »
D'où venait une si tenace animosité ?
Les déclarations de Tabbé Jean contre les erreurs mennaisiennes et toutes les causes d'éloignement que nous avons rappelées ne suffisent point, ce semble, à l'expliquer. Des faits d'ordre plus vulgaire, que nous révèlent diverses correspondances inédites, vont nous en livrer le secret.
A la différence de Jean, l'abbé Féli avait toujours été d'une maladresse prodigieuse en affaires. Homme de spéculation et de rêve, il se croyait, avec cela, doué d'aptitudes hors ligne pour les opérations financières. Gomme si tous les contrastes devaient se rencontrer dans cette existence, l'austère philosophe qui pratiquait^
(1) Lettre inédite, du 11 mai 1839, — Collection Kertanguy.