‹ Jean-Marie de la Mennais, 1780-1860Chapitre 69 sur 260 · INEXPÉRIENCE FINANCIÈRE DE FÉLI · texte numérisé non relu

INEXPÉRIENCE FINANCIÈRE DE FÉLI

par goût, la pauvreté la plus rigide, qui, à l'occasion, donnait sans compter, fut constamment mêlé à des entreprises industrielles ayant pour but de l'enrichir.

C'est la ruine qu'il rencontra, au lieu de la richesse, faute d'esprit positif et de prévoyance.

Aucun des désastres financiers dont il fut victime ne parvint à le guérir. Après avoir englouti son dernier écu dans des spéculations de librairie, il eut l'idée de s'intéresser à une exploitation d'huile de schiste ; plus tard, presque à la veille de sa mort, on devait le voir encombrer son logis de vieux tableaux qu'il espérait revendre avec profit.

Bien des fois^ son frère le tira d'embarras, en lui prêtant des sommes importantes. Malheureusement, il n'était point exact à inscrire les avances qui lui étaient faites, et sa mémoire infidèle lui faisait paraître fautifs les comptes que l'abbé Jean était parfois obligé de lui présenter.

Une autre source de différends devait bientôt aggraver la situation. La Ghesnaie et les métairies avoisinantes étaient restées indivises entre les deux frères. Ils se partageaient les revenus des fermages et des coupes de bois pratiquées périodiquement dans les taillis (1). Il arriva que Fabbé Jean, à court d'argent pour ses œuvres, retint sur la part de Féli une partie des sommes que celui-ci ne se décidait pas à lui rembourser. L'écrivain ne le lui pardonna jamais.

Jean eut beau faire établir par le gérant de la propriété, M. Marion, des comptes aussi nets que possible, prouvant à l'évidence qu'il abandonnait en pur don à son frère d'importantes valeurs sur lesquelles il avait un droit incontestable, tout resta inutile : l'infortuné, objet de tant de dévouement, continua de se poser en victime (2). Il croyait que ses droits étaient lésés, ou que, du moins,

(1) Voir, à la fin du volume, {Appendice D.)

(2) Voici une lettre inédite, adressée par l'abbé Jean à M. xMarion, et qui montrera de quel côté étaient les justes réclamations.

« Ploërmel, le 15 février 1837. « Mon cher ami, la réponse de mon frère m'a blessé profondément. Je n'ai pas voulu vous écrire au lîioment où je l'ai reçue, parce que j'ai

on différait sans raison de le satisfaire. De là, une sourde colère, qui se traduisait par Féloignement farouche dont nous avons parlé.

M. Marion, excellent chrétien et plein d'admiration pour l'abnégation de l'abbé Jean, essaya plus d'une fois do rapprocher les deux frères. Il avait, pour y réussir, plus de chances que personne, car Féli le traitât en ami. Il échoua misérablement. S'obstinant à changer les rôles, l'offenseur ne craignit point de lui faire des déclarations comme celles-ci. « Je ne crois pas que l'estime et l'affection, sur lesquelles seules peuvent se fonder des relations étroites et durables, puissent renaître jamais. On ne renoue point ce qui a été brisé si violemment... Mieux vaut laisser les choses comme elles sont... Qu'il s'en aille

craint qu'il ne m'échappât quelque expression trop vive; aujourd'hui même, je ne puis me défendre d'un sentiment pénible, en voyant que, plus j'ai fait de concessions, plus on m'en demande. Ces dernières seraient-elles mieux appréciées que les autres ? Hélas ! non : on ne m'en accuserait pas moins d'injustice. Voyons donc jusqu'à quel point je mérite ce reproche.

'< 1» Mon frère faisant de grandes dépenses d'embellissement à la Ghesnaie, je lui ai abandonné, depuis longtemps, les rentrées successives de nos revenus communs, en lui déclarant que ma position ne me permettait pas de contribuer autrement à ces dépenses extraordinaires. Au mois de juin 1836, il a voulu que nous réglions tous nos comptes, et, par conséquent, je pouvais fort bien fixer au terme Saint-Jean l'époque à laquelle nous aurions partagé également le produit des fermages ; cependant je lui laisse six mois de plus de jouissance entière, puisque je consens à ne rien toucher qu'à dater du 25 décembre dernier.

« 2" J'avais une moitié dans la valeur des bois abattus : j'y renonce en sa faveur.

« 3" L'arriéré des fermiers est d'environ 8.000 francs ; sur cette somme, on présume qu'il n'y aura pas plus de 4.000 francs remboursés en terres et les 4 autres mille francs seront remboursés en argent ; deux mille m'appartiennent: j'y renonce encore.

« 4" Parmi les livres transportés à Paris, un grand nombre étaient à moi, cela est incontestable, et si on en doutait, il me serait facile de le prouver, en indiquant l'origine de chacun, où et de qui je les ai achetés ; leur valeur est d'au moins 7.000 francs. J'ai réduit cette valeur de moitié pour rendre toute discussion impossible ; mais enfin, évidemment, ils ont une valeur quelconque, qui doit être déduite de ce que je redois à Féli pour la créance de 7.500 francs ; il ne peut, par conséquent, réclamer le payement intégral de ces 7.500 francs, sans avoir aucun égard à ceci, ni à ce que je cède par ailleurs, et sur tous les points de notre traité.

« Soyez donc assez bon, mon cher ami, pour lui mettre de nouveau ces détails sous les yeux; il ne vous saura pas moins de gré que moi, soyezen sûr, de cette nouvelle preuve d'amitié que vous nous donnez à tous les deux, en faisant tout ce qui dépend de vous pour terminer paisiblement une affaire si triste et si fâcheuse sous tant de rapports.

u Je vous embrasse du cœur le plus reconnaissant et le plus tendre. »

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