ESPÉRANCES DÉÇUE-S
dans sa voie, je marcherai dans la mienne : c'est le moyen de voyager en paix (1). »
Les choses en étaient là, lorsque parvint à Jean la lettre de M. Martin de Noirlieu. Féli tenait moins qu'autrefois à ses fatales doctrines ; il paraissait sur la voie du retour : quelle douce espérance ! Sans doute, il méconnaissait toujours les vrais sentiments de Jean ; mais qu'importaient les joies de l'affection fraternelle, pourvu que cessât le scandale d'une révolte contre le pape et l'Eglise ?
On redoubla de prières dans toutes les écoles que dirigeaient les Frères enseignants et les Sœurs de la Providence ; de saintes âmes, comme les deux nièces des La Mennais, s'unirent aux « bonnes Feuillantines » pour obtenir de Dieu la grâce décisive ; l'abbé Jean lui-même s'offrit en victime pour la conversion du prodigue.
Hélas ! Torgueil, ce mur d'airain qui arrête l'effusion des grâceis divines, eût raison^ cette fois encore, du bon mouvement qui avait éveillé tant d'espoirs.
Six semaines après son entretien avec l'abbé Martin de Noirlieu, Féli s'était ravisé ; l'abbé Rohrbacher luimême n'espérait plus guère. « 0 mon Dieu, s'écria Jean, en apprenant ce revirement lamentable, ô mon Dieu, ayez pitié de lui ! 0 Marie, douce Mère de miséricorde et de clémence, ne laissez pas périr celui qui a été si longtemps votre serviteur fidèle (2) ! »
Sans doute, de tels élans ne montaient point en vain vers le ciel. Dieu et sa sainte Mère sollicitaient encore le cœur du prêtre égaré; mais ce cœur s'était fermé, trop longtemps peut-être, aux appels de la miséricorde. Gers appels ne sont plus maintenant que des voix lointaines, qu'étouffe le tumulte de l'impérieuse passion. Pour réveiller
(1) Confidences de La Mennais. Lettres inédites de 1821 à 1848, publiées par Arthur du Bois de la Villerabel, p. 214. — Féli avait dit à M. Marion, dès le 28 mai 1837 : « Mon ami, J'ai une grâce à vous demander: c'esf^ pendant que nous serons ensemble, de ne me parler, ni de la Chesnaie que je suis résolu à ne pas revoir, ni de la personne que vous savez (l'abbé Jean'i. »
(2) Lettre inédite à M"'' de Liicinière, 29 juillet 1830. — Collection Kertanguy.
ce mort, il faudrait un coup de foudre. Le Très-Haut n'a point jugé, sans doute, qu'un tel éclat dût servir ses desseins. Tout en offrant au coupable le pardon jusqu'à la dernière heqre^ il laissera cette âme de prAtre descendre jusqu^aux abîmes de Tin crédulité et du blasphème, afm qu une telle chute défende de la présomption quiconque a reçu le don redoutable du génie.
Huit i;nois après, au mois de mars 1840, le supérieur des Frères était à Paris. Il alla frapper à la porte de Féli : on réconduisit sans pitié. N'importe ! Résolu à vaincre à force de bonté, s'il était possible, les cruels préjugés de son frère, il lui fit tenir le billet suivant : « Mon cher Féli, je quitte Paris avec un bien vif regret de ne t'avoir pas vu. Tu n'avais pas à craindre cependant que je t'eusse dit un mot qui pût te faire la moindre peine. Sois sûr que rien au monde ne pourra jamais altérer mon amitié pour toi, qiie je serai touiouTs, quoi qu'il arrive, ton ami le plus tendre et le plus dévoué (1). »
Pas un mot de réponse ne vint lui prouver qu'il avait trouvé le chemin du cœur, et il repartit tristement pour Ploërmel.
La coupe d'amertume n'était pas épuisée. Il était dit que, de tous les côtés à la fois, l'affliction fondrait sur le supérieur des Frères, jusqu'à l'écraser.
Au moment même où Mgr de la Romagère lui interdisait^ comme à un prêtre indigne, de monter à l'autel, et où Féli, non content de mettre son cœur à la torture, compromettait plus que jamais son nom aux yeux de& catholiques, des événements inattendus vinrent l'éprouver dans ses affections de famille.
Son neveu, Ange Rlaize, engagé à fond dans l'opposition au gouvernement, fut jeté en prison comme membre d^un comité électoral républicain.
(1) Lettre inédite, du 25 mars 1840. — Collection NoëLCharavay.
FELI A SAIiNTE-PELAGIE 211
L'abbé Jean estimait ce jeune homme qu'il avait éleve\ et qui, de son côté, malgré l'influence de Féli, lui témoignait toujours un vif attachement. Il fut désolé de le voir subir ce traitement,, surtout pour une cause qui ne lui paraissait pas mériter tant d'intérêt.
Du côté de Féli, ce fut de l'indignation: « Je suis las, s'écria-t-ilj de cette infâme tyrannie, et, dût-elle me jeter à mon tour dans les cachots, parmi les voleurs,' je n,e me tairai pas, je le jure (1). »
Il parla, ou plutôt il écrivit, pour dénoncer ce qu'il appelait un attentat. Le 30 octobre 1840, la brochure Le Pays et le Gouvernement parut chez l'éditeur Pagnei're. Signalée aux poiirsuites'de la police par la presse ministérielle, elle fut immédiatement saisie, et l'on ordonna des poursuites contre l'auteur et l'éditeur. Pagnerre fut acquitté ; mais la cour condamna l'écrivain à un an de prison et à deux mille francs d'amende.
La nouvelle du procès avait bouleversé le supérieur des Frères. Méconnu, rejeté, méprisé par Féli, il n'en sentit pas moins .son vieux cœur s'alarmer pour le malheureux menacé d'un si sévère châtiment. Il écrivait alors à M'i*" de Lucinière : « Je n'ai point lu sa brochure ; elle ne m'est connue que par les journaux. Je présume qu'elle est d'une violence extrême, et je ne doute pas que, s'il est jugé d'après la loi de septembre, il ne soit condamné très durement. Or, avec une santé comme la sienne, la prison, ce sera la mort. Cette idée me fait frissonner (2) ! »
Quelques mois après, enfermé sons les toits de Sainte- Pélagie, dans une chambre carrelée dont il pouvait toucher le plafond de la main, Féli exhalait ses plaintes dans des pages tantôt mélancoliques et suaves, tantôt véhémentes et pathétiques (3), qui créèrent en sa faveur un immense mouvement de sympathie.
Pour le moment, d'ailleurs, il n'avait d'autre conso-
(1) Lettre à M. de VitroUes, citée parle R. P. Mercier. Lamennais, p. 252.
(2) Lettre inédite, du 25 octobre 1846. — Collection Kertanguy.
(3) Cf. Une voix de prison.
lation que le travail et la visite de quelques amis, car, sous prétexte que la police décachetait ses lettres, il avait refusé d'en recevoir.
M"® de Lucinière montait, le plus souvent possible, les sombres escaliers de la geôle, pour aller passer avec lui quelques heures.
Toujours reçue avec affabilité, elle n'osait guère aborder maintenant les questions religieuses, car elle le voyait travaillera des écrits franchement hostiles à TEglise. C'est de Sainte-Pélagie qu'il devait dater un certain nombre d'œuvres impies, comme les Discussions critiques, qui renouvelèrent toutes les douleurs et toutes les craintes de l'abbé Jean : « Je n'ai lu, écrivait-il à sa vieille amie, que quelques extraits de son dernier livre, et tous mes os en ont frémi. Oh ! qu'il est à plaindre et qu^il est coupable ! Je n'ai point de paroles pour exprimer ce que je sens ; je n'ai que des larmes (1). »
Sa patience est-elle à bout, cette fois ? Après tant de peines, d'essais et de démarches, après tant d'avances repoussées, de mépris essuyés, de duretés subies, lassé d'attendre et de conjurer en vain, le saint prêtre va-t-il se détourner du pécheur désormais désespéré? Il n'en a pas même la tentation. Plein de foi en la puissance du Dieu qui laisse descendre au fond des abîmes et qui en ramène (2), il ne perd pas un instant l'espérance, il ne cesse pas un instant de la prêcher aux autres.
M^*'^ de Lucinière continue d'aller voir Féli, mais le cœur du prisonnier, toujours sensible aux marques d'attachement, semble se fermer de plus en plus aux souvenirs de sa vie d'autrefois. L'abbé Jean craint qu'une telle obstination ne la déconcerte : « Courage et patience, excellente amie ! lui dit-il. Ne vous lassez pas, ne vous rebutez pas !... Sainte Monique n'obtint, par ses prières, la conversion de son cher Augustin qu'au bout de dix-huit ans ! Cependant l'état de la santé de Féli m'inquiète, car les accidents
(1) Lettre inédite du 2o mai 1841. — Collection Kertanguy.
(2) Deducit ad inferos el reducit. I lyeu,., IL 6.
TEiNTAÏIVE DE M'"^ DE VILLIERS 213
qu'il éprouve sont graves, et cinq mois de captivité seront si longs, si pénibles pour lui ! Prions avec plus d'ardeur que jamais. Ce matin encore, je disais à son intention la belle prière qu'il a composée lui-même pour demander à Dieu la conversion d'une personne chère (1). »
M'i^ de Lucinière continua de voir le prisonnier. Elle fit plus : elle invita ses deux anciennes compagnes, jy[iies(jp Trémereuc et de Villiers, à redoubler de tendres prévenances. Cette dernière, épuisée de vieillesse et de souflrance, trouva encore la force d'écrire « au cher Féli » une lettre qui fut communiquée à l'abbé Jean, et qui lui tira des larmes. L'écrivain fut ému lui aussi, et répondit de manière à autoriser, encore une fois, l'illusion sur ses vrais sentiments.
« Je me hâte de vous dire combien ce souvenir de votre part m'a été doux... Je ne suis pas de ceux qui oublient ceux qu'ils ont aimés, et comment surtout aurais-je oublié une amie aussi tendre, aussi bonne que vous le fûtes toujours pour moi ? S'il est peu probable que nous nous revoyions jamais sur cette triste terre, au moins ai-je l'espérance que nous nous retrouverons ailleurs, làoùl'on ne se sépare plus. Je n'ai jamais douté qu'après avoir tant aidé, tant consolé les autres, Dieu n'environnât votre lit de douleurs de ces consolations et de cette paix auprès desquelles tout ce qui ne vient que des hommes n'est rien. Je ne désire pour vous que ce qu'il voudra lui-même, et vous ne voulez que cela non plus. Toutefois, j'espère qu'il vous conservera quelque temps encore aux malheureux à qui votre vie entière fut consacrée, et à vos vieux amis, qui, si Dieu vous appelle la première, ne combleront jamais le vide que vous laisserez dans la leur (2). »
Sensibilité délicate et profonde ; préoccupation de consoler une sainte âme, dont le dévouement pour lui s'affir-
(1) Lettre inédite du 8 août 1841. — Collection Kertanguy. — La prière dont parle Tabbé Jean est, en effet, très belle et très touchante. Elle se trouve dans la Journée du chrétien^ p. 329, édition de la Librairie grecquelatine-allemande, Paris, 1820.
(2) Cf. A. Laveille, La Mennais et les catholiques après 1SS0. — Revue GÉNÉRALE, N" de Septembre 1897.
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mait jusqu'à la dernière heure ; espérances vagues, fondées sur un déisme assez mal défini, c'est tout ce qu'on pouvait trouver dans cette lettre d'un homme hien élevé, s'adressant à une femme pieuse et distinguée.
L'abbé Jean y vit autre chose. Une fois de plus, son intrépide optimisme ou^,. pour mieux dire, son indomptable confiance en Dieu, s'autorisa de ces paroles pour prévoir un retour : u Je suis on ne peut plus content Te cette réponse, déclarait-il. Ce n'est pas qu'elle soit décisive, mais enfin elle est bonne, et elle ranime nos espérances quasi éteintes. Les visites désirées de l'excellent curé de Saint-Jacques (1) achèveront, j'aime à le croire, ce qui est si heureusement commencé, et, Dieu aidant, après avoir répandu tant de larmes amères, nous chanterons enfin le cantique d'actions de grâces (2). »
Dieu permettait ces illusions pour soutenir le courage de son serviteur : touchant exemple des condescendances de la Providence, qui soulève parfois la croix sur l'épaule du chrétien, sauf à la laisser retomber plus lourde, lorsqu'un instant de repos Ta réconforté.
La justice du Très-Haut semblait avoir pris comme victime expiatoire l'excellent prêtre^ qui souffrait si patiemment et si généreusement pour son frère. Ses coups ne se faisaient jamaifs longtenips attendre. L'abbé Jean eut bientôt à courber la tête sous de nouvelles rigueurs.
En septembre 1841, parut le premier volume de /'^'sç'^^m^ (Tune philosophie . Cette fois, il n'y avait plus à se méprendre sur la profondeur de la chute. L'auteur s'attaquait à la personnalité de Dieu, aussi bien qu'à la divinité du Christ et à la Révélation.
En parcourant ces tristes pages, le supérieur des Frères jeta un cri de douleur. « La publication de ce malheureux livre achève de me briser le cœur, déclare-t-il. C'estcomme un coup de marteau qui tombe sur des plaies vives. Après cela, qu'espérer, qu'attendre désormais?... Le voilà donc,
(1) M. Martin de Noirlieu, devenu curé de Saint-Jacques du Haut-Pas.
(2) Lettre inédite, du 31 août 1841, à M"* de Lucinière. — Collection Rertanguy.