PROJET RELATIF A LA GHESNAIE
•ce{ pauvre Féli, au fond de l'abîme, ne croyant plus, ni en Jésus-Christ, ni en ses mérites, ni en sa parole, ni en ses miracles, ni en sa grâce !... Cela fait frémir !... Ah ! mon Dieu, quelle chute ! quelle terrible punition de l'orgueil (1) ! »
Il ne se défie pas de la miséricorde infinie, mais il commence à craindre que cette âme superbe en repousse jusqu'au bout les avances.
On dit qu'un jour, en prêchant sur l'enfer, dans une de ses retraites bretonnes, il eut une vision lugubre. Après avoir fait frissonner l'auditoire à la peinture des supplices qui attendent les rebelles obstinés, il s'arrêta haletant : « Et dire, s'écria-t-il, que de pareilles tortures sont destinées peut-être... » La phrase s'acheva dans un sanglot.
Les dernières semaines de 1841 s'écoulèrent, pour lui, dans ces douloureuses pensées.
A peine libre, au mois de janvier suivant, Féli alla se loger au n^ 13 de la rue Tronchet, dans un appartement situé au quatrième ou cinquième étage. Ses douze mois de réclusion l'avaient fort affaibli. Il avait besoin d'air pur, de verdure et de soleil ; or, la seule végétation sur laquelle il pût reposer ses yeux était une petite plante qu'il avait placée sur sa fenêtre, et que son propriétaire l'obligea d'enlever.
11 se souvint alors des beaux arbres de la Ghesnaie. Il avait bien fait serment de ne jamais reparaître en Bretagne. Mais comment, au sortir de prison, résister au désir de quitter Paris et ses maisons noires, pour les allées ensoleillées du parc qui entourait la vieille demeure tant aimée?
Il eut l'idée de s'assurer, moyennant indemnité payée à son frère, la jouissance exclusive de la Chesnaie, et M. Marion fut chargé par lui de négocier cet arrangement.
(1) Lettre inédite, du 24 septembre 1841, à M^'« de Lucinière. — Collection Kertanguy.
L'abbé Jean refusa d'abord. Outre que le manoir papaternel était le seul lieu où il pût prendre un r^pos absolu après ses retraites et ses visites de Frères, il craignait que la présence en Bretagne des nouveaux amis de Féli augmentât le scandale de sa défection.
Mais il ne tarda pas à se raviser. Si, au prix d'une dernière concession, il pouvait enfin reconquérir Faffection de son frère ! Réconcilié^ encore une fois, avec l'espérance, il n'hésita plus. Le 8 juillet 1842, il écrivait à son beau-frère, M. Blaize \ « Je vous prie de charger Ange de dire, de ma part, à Féli que je lui laisse la jouissance pleine, entière et absolue, sans la moindre réserve, de la Ghesnaie. Qu'il en dispose donc seul comme il voudra, et comme si je n'étais plus de ce monde ! La seule chose à laquelle je ne consentirai point, c'est à recevoir un centime pour cela... Pauvre Féli, que je serais heureux de le savoir près de vous, dussé-je être condamné à ne jamais lui dire, os ad os^ combien je l'ai aimé toujours et combien je l'aime (1) ! »
Mais, de son côté, l'écrivain avait réfléchi. Accepter la proposition de Jean, c'était consentir à un rapprochement ou, du moins, devenir l'obligé de son frère. Or, ses rancunes inexorables le faisaient tenir à « la résolution très ferme prise depuis sept ans, de ne jamais renouer aucune relation (2) », et son orgueil lui interdisait d'accepter une faveur de celui qui ne tenait plus aucune place dans sa vie (3).
11 renonça de nouveau, et cette fois pour jamais, à revoir la Ghesnaie.
( 1) Cité par^I. de la Villerabel. — Confidences de La Mennais,p.2&l,en note
(2) C'étaient ses propres expressions, dans une lettre adressée par lui à M.Marion,le 21 juilletl842.— Confidences de La Mennais, p. 2&9, en note.
(3) L'abbé Jean sencxblait prévoir ce dénouement, lorsqu'il écrivait à M"^ de Lucinière, le 10 septembre 1842 : « Les arrangements qu'il a désiré prendre avec moi au sujet de la Ghesnaie sont signés. J'ai souscrit à tout ce qu'il a voulu ; je lui ai ""offert la jouissance gratuite de cette demeure ; et, sur son refus, elle me reste, moyennant payement. Je prévois bien qu'il ne me tiendra aucun compte de cette délicatesse, et qu'il ne m'en remerciera même pas ; mais c'est un souvenir de plus que je jette dans son cœur. Peut-être l'y retrouve rai- je un jour. » — Lettre inédite.— Collection Rertanguy.