MESURES ÏRACASSIEHES DE M. DE SALVANDY
deux^ aux moins, qui soient propres à fonder la seconde école principale projete'e, après avoir passé un peu de' temps dans la première, oii ils acquerront l'expérience de cette sorte d'établissements, dont le régime différera, sans aucun doute, de ceux qu'ils ont dirigés jusqu'à présent.
« C'est ainsi que j'ai dessein de marcher toujours. Les Frères arrivant de France devront, sauf quelques exceptions, en remplacer d'autres déjà habitués au pays^ lesquels seront nommés, de prc^férence, chefs des écoles nouvelles. Ce n'est qu'à l'aide de ces précautions, et par ces moyens, que je me flatte de réussir (1). »
Il n'y avait rien à objecter. M. de Saint-Hilaire consentit à attendre.
D'autres motifs obligeaient à temporiser. Héritier du portefeuille de M. Guizot, M. de Salvandy n'avait ni sa largeur d'esprit, ni sa clairvoyance. Dans son zèle pour les intérêts de l'Université, il ne reculait point devant les mesures tracassières quand il s'agissait des maisons rivales, M. de la Mennais en savait déjà quelque chose ; il allait l'éprouver de nouveau. Les Frères qu'il destinait aux Antilles étaient des hommes dage mûr' et d'intelligence ouverte, dont plusieurs étaient brevetés pour l'enseignement primaire. Les difficultés de l'œuvre à accomplir dans les colonies lui imposaient ce choix.
Malheureusement, il a'avait pu encore obtenir des commissions d'examen assez de diplômes pour remplacer par des Frères brevetés ceux qu'il enlevait aux écoles bretonnes. Il demanda au ministre des autorisations provisoires en faveur des jeunes maîtres destinés aux postes vacants. Il se heurta, nous l'avons vu, à un refus poli, mais formel, et l'on se rappelle combien il fallut de pourparlers et de hautes interventions pour lui obtenir satisfaction.
Lorsque, au mois de septembre, les Frères se trouvèrent réunis à Ploërmel pour la retraite annuelle, les difficultés
(1) Lettre inédite du 29 janvier 1837. — Archives des Frères.
avaient pris fin ; un contrat passé entre M. de la Mennais et le ministre de la Marine réglait les conditions d'établissement des écoles coloniales.
Que fut cette retraite au cours de laquelle la parole enflammée du Père fit passer dans l'âme des fils l'ardeur d'apostolat que réclamait, plus que jamais, leur vocation?
On en peut juger par le résultat. Les exercices à peine terminés, M. de la Mennais fut obligé de quitter Ploërmel.
Lorsqu'il rentra à la maison-mère, une soixantaine de Frères s'y trouvaient encore réunis.
Il leur apprit ses engagements récents avec le ministre de la Marine, et leur annonça qu'il lui fallMt cinq hommes de bonne volonté pour fonder une école à la Guadeloupe.
Le vœu d'obéissance , tel que le faisaient alors les Frères, ne pouvait les contraindre à s'expatrier, car l'exil ne faisait point partie des éventualités prévues lors de leur entrée au noviciat. Le Père leur déclara donc qu'ils étaient entièrement libres de partir ou de rester en France; il les engagea même à sérieusement réfléchir avant de prendre un parti.
Il leur représenta les dangers d'un climat torride, les résistances d'une population de planteurs qui spéculait sur l'ignorance des humbles, les pièges qui attendaient leur vertu, en un mot toutes les difficultés de la tâche qu'il s'agissait d'assumer pour .la gloire de Dieu, sans récompense humaine. On l'écouta en silence, et, quand il eut cessé de parler, quelqu'un demanda pour combien d'années on devait ainsi renoncer à son pays : « Pour toujours, » déclara-t-il. Cinquante-deux Frères s'inscrivirent pour cet exil sans fin.
Il en choisit cinq, que leur qualité de directeurs d'école, leur intelligence et leur bon renom paraissaient désigner pour ce hasardeux essai.
Quelques jours après, au mois d'octobre 1837, il les accompagnait à Brest, et, après les avoir bénis, assistait à leur embarquement sur la Girafe, qui faisait voile pour la Basse-Terre.