ARRIVÉE DES FRÈRES A LA BASSE-TERRE
La traversée, très longue alors, s'effectua sans fâcheux accident, et, le 7" février suivant, les cinq disciples de M. de la Mennais abordaient an pays qui devait remplacer pour eux la Bretagne.
Quel contraste entre la terre des ancêtres et la nouvelle patrie !
Au lieu des brises tempérées des rivages bretons, une atmosphère brûlante, des vents chargés d'humidité et soufflant la fièvre ; au lieu des. tranquilles bourgades assises autour des églises de granit, un ramassis étrange de maisons de hois, basses et laides, accroupies sans ordre au milieu d'une opulente forêt de palmiers, d'arbres à pain et de manguiers ; sur les quais et dans les rues, des bandes de négrillons demi-nus barrant le passage à des groupes de hlancs ou de mulâtres aux costumes bariolés et criards, tel est le spectacle qui s'offrit aux premiers regards des Frères débarqués à la Basse-Terre.
On les conduisit au bâtiment désigné pour servir d'école. C'était une suite de cabanes construites en appentis autour d'une habitation de douze pieds de large, délabrée et remplie de vermine. Le gouverneur de l'île, l'excellent M. Jubelin, eut beau leur promettre de faire exécuter les réparations urgentes : là encore, grâce au mauvais vouloir de fonctionnaires subalternes, la déception fut complète.
Il fallait prendre contact avec les prêtres de la colonie . Nouvel étonnement ; on pourrait presque dire nouveau scandale. Peu nombreux, chargé de paroisses très étendues ( l ), le clergé de la Guadeloupe était surveillé et dirigé par un préfet apostolique dont l'autorité, beaucoup trop faible, était souvent entravée par l'administration civile .
(11 En 1844. la Guadeloupe, y compris les dépendances (Marie-Galante, les Saintes, la Désirade et la partie française de Saint-Martin) comptait 32 paroisses desservies par 47 curés et vicaires, pour une population de près de 130.000 habitants.
Sans être infidèles à leur vocation, ces prêtres, trop livrés à eux-mêmes, atteints par l'influence débilitante du climat, avaient senti peu à peu diminuer leur zèle ; quelques-uns n'étaient pas insensibles au désir de thésauriser ; d'autres partageaient Taversion de la classe blanchie poui- les hommes de couleur ; T)ref, il ne fallait guère compter sur leurs encouragements. Ils accueillirent les Frères avec indifférence.
Ceux-ci avaient bien poijr eux le gouverneur ; mais, au-dessous de ce haut fonctionnaire, qui ne pouvait avoir l'œil à tout, que d'employés malveillants ou même franchement hostiles !
C^est dans ces conditions inquiétantes que les envoyés de M. de la Mennais prirent possession de leur premier poste. Selon les intentions du gouvernement, ils n'ouvrirent d'abord leurs classes qu'aux enfants de familles libres. Quant aux jeunes esclaves, ils durent les écarter provisoirement : les préjugés étaient encore si enracinés, que, s'ils avaient admis un seul enfant appartenant à la caste méprisée, les blancs, et même les affranchis de couleur, eussent immédiatement déserté l'école.
Les élèves, qui se présentèrent en grand nombre, étaient intelligents, quelques-uns même assez instruits. Bien qu'il y eût fort peu d'écoles à la Guadeloupe, la ville de la Basse-Terre possédait un établissement d'enseignement mutuel, dont le titulaire se retira devant des maîtres qui promettaient d'instruire gratuitement.
Du reste, l'ignorance religieuse était absolue et la corruption effroyable parmi cette jeunesse, composée en immense majorité d'enfants naturels.
Les Frères se mirent à l'œuvre. Hélas ! ils n'étaient pas également propres à une besogne aussi lourde que délicate. En les choisissant, M. de la Mennais avait eu égard, avant tout, à la vertu et à la science ; la pénurie de sujets l'avait obligé à sacrifier un peu le savoir-faire pratique, si utile néanmoins pour toute nouvelle fondation.
Le frère Antonin, directeur de la petite communauté,