‹ Jean-Marie de la Mennais, 1780-1860Chapitre 78 sur 260 · L^ÉCOLE DE LA POINTE-A-PITRE · texte numérisé non relu

L^ÉCOLE DE LA POINTE-A-PITRE

dans l'île entière, et la ville de la Pointe-à-Pitre en réclama de semblables. Ce n'est pas qu'elle fût totalement de'pourvue d'écoles. L'instituteur qui venait de quitter la Basse-Terre y avait ouvert des classes d'enseig-nement mutuel, où il réunissait trois cents élèves. Mais les habitants avaient entendu vanter le dévouement des Frères ; ils appréciaient leur méthode ; ils goûtaient même l'idée des leçons de catéchisme, qu'ils étaient trop indolents pour donner eux-mêmes à leurs enfants ; bref, les autorités municipales insistèrent vivement auprès de M. de la Mennais, et lui firent les plus séduisantes promesses.

Le ministre de la Marine ayant joint ses instances à celles des habitants, le supérieur général n'hésita plus. Au mois d'octobre 1838, trois jeunes maîtres partaient de Nantes pour la Pointe-à-Pitre. C'étaient les frères Marcellin, à qui l'on confiait les fonctions de directeur, Arthur, qui devait s'illustrer bientôt par Papostolat des esclaves, et Rieul.

Après diverses aventures, dont quelques-unes assez périlleuses, que le frère Marcellin a spirituellement contées dans son journal de bord, les voyageurs débarquèrent, le 27 avril 1839, sur le quai de la Pointe-à-Pitre.

C'est la ville la plus importante de Fîle ; sa population était alors d'environ quinze mille habitants. Formée, comme les autres bourgs de ces régions volcaniques, d'un pêle-mêle de maisons hasses destinées à braver les tremblements de terre, elle était malheureusement sujette, comme la Basse-Terre, à des épidémies de fièvre jaune, qui enlevaient bon nombre dTuropéens. En outre, la vie y était des plus chères. A moins de se nourrir de manioc, il fallait s'y ruiner en dépenses d'alimentation.

Les Frères ne l'ignoraient pas, et ils s'y résignaient; mais ce qui les surprit désagréablement fut l'accueil des administrateurs, qui avaient témoigné tant d'empressement à les appeler.

Le directeur de l'Intérieur, M. Billecoq, supportait avec peine la concurrence qu'ils allaient faire à l'école mu-

tuelle ; malgré le bon vouloir du gouverneur, il ne leur épargna aucune vexation. Le traitement de chacun d'eux, d'abord fixé à deux mille francs, fut ramené à seize cents ; bien plus, pour couvrir cette dépense, on exigea, contrairement aux vues du gouvernement, qui voulait l'école gratuite, une rétribution payée par les parents.

On semblait prendre à tâche de lasser la patience des Frères, en leur imposant des privations que des religieux devaient, disait-on. supporter sans se plaindre.

(( Lorsque nous arrivâmes à la Pointe, écrit le frère Marcellin, nous trouvâmes trois lits dans la maison qu'on nous destinait. J'en avais demandé quatre, mais on me dit que le quatrième était inutile. Ces trois lits étaient garnis d'une paillasse, d'un matelas avec un traversin sale, vieux et raccommodé. Je refusai de recevoir les trois traversins. On me dit que j'étais bien difficile ; cependant on m'en donna d'autres. Je demandai des couvertures, des moustiquaires. On me dit que ces objets étaient inutiles dans le pays, et ce n'est qu'à force de demandes, je pourrais dire de disputes, que j'ai pu les obtenir. De là vient qu'ils disent que je suis trop exigeant.

« Pendant plusieurs jours, un des plus notables de ces messieurs n'a cessé de nous rappeler que nous étions des hommes d'abnégation et de mortification. Je n^ai pu m'emnêcher de lui répondre : « Monsieur, je ne savais pas « qu en venant ici, je venais pour recevoir vos leçons... » En effet, convient-il à un homme qui n'a pas une ombre de religion de venir nous prêcher l'abnégation (Ij? »

Là, comme en Bretagne, chaque école passait par l'épreuve du dénuement, de la contradiction et du mépris. C'est le signe des œuvres bénies de Dieu ; aussi, M. de la Mennais, tout en multipliant les démarches auprès des ministres de l'Instruction publique et de la Marine, encourageait-il ses disciples au dévouement, leur promettant, à la suite de ces luttes obscures, la couronne de justice réservée aux vaillants.

(i) Lettre inédite adressée à M. de la Mennais le 4 juillet 18^9. — Archives des Frères.

Page 1