‹ Jean-Marie de la Mennais, 1780-1860Chapitre 84 sur 260 · L'ABBE EVAIN · texte numérisé non relu

L'ABBE EVAIN

Avec sa nature un peu exaltée, l'abbé Evain n'était pas homme à reculer devant une expédition qui promettait à son zèle une carrière sans limite ; il accepta.

Le 28 septembre 1841, la communauté réunie dans la chapelle de Ploërmel fut témoin d'un émouvant spectacle. Dans le chœur, à la suite de M. Evain, étaient rangés douze Frères destinés à s'embarquer avec lui, les uns pour les Antilles, les autres pour le Sénégal. Dans ce groupe, on remarquait le vieux père de l'aumônier, qui, sous le nom de frère Henri-Marie, avait revêtu l'habit religieux, et se disposait à suivre son fils au delà des mers. Un recteur des environs monta en chaire, et commenta, à l'adresse des futurs apôtres, la triomphante exclamation de saint Paul : « Qu'ils sont beaux, les pieds de ceux qui vont évangéliser la paix, évangéliser les vrais biens (1) ! » '

M. de la Mennais remit à l'abbé Evain le crucifix de missionnaire, puis celui-ci alla, suivi de ses compagnons, consacrer son ministère à la reine des Apôtres. Un Te Deum, lancé à pleine voix vers les voûtes du vieil édifice, termina la cérémonie. Le surlendemain, après une dernière bénédiction donnée par l'abbé Evain au milieu des larmes de l'assistance, une voiture emporta l'aumônier des Frères avec ses compagnons. Quelques jours après, ils s'embarquaient à Brest. M. de la Mennais écrivait au frère Amboise : « C'est un vrai bataillon de saints que je vous envoie. »

Cet optimisme allait être, hélas ! cruellement déçu. Pendant la travers(^e, les Frères remarquèrent, non sans étonnement, chez leur aumônier, un changement d^attitude et de langage. Au lieu de leur prêcher la charité, il s'appliquait à les prévenir contre les confrères qu'ils allaient trouver' aux Antilles. U semblait, dès lors, vouloir se faire centre, et se créer un parti.

A peine débarqué à Fort-Royal, M. Evain devina Tantipathie de quelques Frères contre le supérieur que

(1) Rom. X, 15.

leur avait donné M. de la Mennais. Dès lors, il dressa son plan de campagne. Il s'appuierait sur les mécontents pour faire échec au frère Ambroise et le supplanter dans ses fonctions de directeur général. Cet homme qui, par ses dehors de zèle, avait capté les bonnes grâces de M. de la Mennais, n'était, au fond, qu'un intrigant ambitieux et malhonnête.

On ne le vit pas tout d'abord. Il commença par se poser, auprès des Frères, en pacificateur chargé par M. de la Mennais d'accueillir leurs plaintes et de réformer les abus. 11 affecta de s'employer à leur bien spirituel, confessant régulièrement leurs élèves, et leur prêchant à eux-mêmes des retraites, que sa facilité d'élocution leur faisait trouver admirables. Entre. temps, il conquérait l'estime du clergé par l'aménité de ses relations et son empressement à rendre service. On opposait naturellement ces brillants dehors aux manières brusques et austères du frère Ambroise.

Bientôt, le nouveau venu reçut les confidences des Frères. Au lieu de leur prêcher la soumission, il s'appliqua à irriter leurs ressentiments, et les poussa peu à peu à la révolte. 11 les plaignait d'avoir à subir la prétendue dureté du frère Ambroise, et leur laissait entendre que si, au lieu d'être simple aumônier, il était leur directeur, les choses iraient autrement.

Convaincus, en effet, que l'autorité de M. Evain leur assurerait la liberté et le bien-être, plusieurs Frères de Fort-Royal , de Saint- Pierre et de la Basse-Terre écrivirent à M. de la Mennais pour lui demander le rappel du frère Ambroise et la nomination de l'aumônier en qualité de directeur. Dans une lettre particulière adressée au Père, celui-ci laissait entendre modestement qu'il se laisserait faire, quoique indigne.

M. de la Mennais soupçonna immédiatement quelque pertide manœuvre ; mais, n'ayant jamais suspecté la vertu de M. Evain, il lui adressa une lettre aussi affectueuse que ferme.

<( Je savais, disait-il, que certains esprits étaient mon-

TE.NTATIVES HYPOGUIÏES 2il

tés contre le frère Ambroise ; je vous en avais prévenu, et je vous avais, en conséquence, donné le conseil de ne pas entrer trop avant dans tout cela, mais de tout adoucir, concilier et arranger, de manière à maintenir toujours et à fortifier même Tautorité du chef. 11 me semble qu^en arrivant sur les lieux, votre bon cœur a écouté trop facilement des plaintes au moins exagérées. Je n'entends pas dire qu'elles n'aient aucun fondement ; mais, évidemment, plusieurs de ces plaintes ont pour cause l'espèce d^exaltation que produit sur l'imagination l'ardent climat des Antilles

« Un grief allégué contre le frère Ambroise est qu'il s'oppose à ce qu'on donne des repas chez les Frères, et pourtant je ne puis l'en blâmer, puisque c'est formellement défendu dans le règlement particulier des Frères des colonies. Je conçois qu'à votre arrivée, il fût convenable d'inviter une fois le clergé de Fort-Royal, et le frère Ambroise aurait dû comprendre que ce cas extraordinaire confirmait la règle, au lieu de la détruire ; mais que conclure de là, sinon qu'il a manqué de tact dans cette circonstance ?

« Qu'il en ait manqué également plusieurs fois dans ses rapports avec les administrateurs civils, c'est possible; mais j'excuse ses intentions, et c'est à vous, c'est à moi de l'en avertir, de l'aider à éviter désormais de pareilles fautes, et aussi de soutenir son courage et de le consoler dans ses épreuves, car il en a besoin.

« Je ne vois donc pas, très cher ami, que je sois dans la nécessité de recourir au moyen extrême que vous m'indiquez. Vous me le proposez avec infiniment de délicatesse et de générosité, j'aime à le reconnaître; mais cela n'empêche pas qu'un pareil coup d'Etat ne soit contraire à toutes mes habitudes de mansuétude, de patience et de longanimité dans le gouvernement des Frères. D'un autre côté, je rédige, en ce moment-ci, les constitutions des Frères, et il y est formellement dit qu'après ma mort, ils se gouverneront eux-mêmes

comme le font déjà les Frères de Saint-Laurent, suivpint la dernière volonté du P. Deshayes.

({ Votre position, en Amérique, doit être absolument semblable à celle de M. Ruault à Ploërmel. M. Ruault n'a aucun autre titre que le titre d'aumônier des Frères, mais il a plus d'autorité que personne, parce qu'il a la confiance de tout le rrionde. Son inlluence est d'autant plus grande, qu'elle est, en quelque sorte, inaperçue, et que jamais il n'intervient d'une manière directe et par voie de commandement dans nos petites tracasseries de communauté ; vous en avez été témoin pendant de longues années.

« Je ne puis trop vous remercier des renseignements que vous me donnez ; j'y attache le plus grand prix, et je vous prie de continuer de la sorte. J'en profiterai sans vous compromettre vis-à-vis de qui que ce soit. Une chose particulièrement m'a beaucoup affligé, c'est qu'après avoir éprouvé tant de fatigues, vous n'ayez trouvé, en descendant à terre, qu'un si mauvais gite. Cette négligence est inconcevable; je vais en écrire au frère Ambroise.

« Je ne finirai point cette lettre sans vous renouveler mes recommandations au sujet du travail. N'entreprenez pas trop, modérez votre zèle, ' et, dans l'exercice de vos saintes fonctions, soyez d'une extrême prudence. Vous marchez au milieu des écueils : veillez et priez beaucoup (1). »

M. Evain parut d'abord accepter franchement la décision du Père. Mais il ne renonçait point à ses ambitieuses visées. Ayant échoué dans ses démarches auprès de M. de la Mennais, il résolut de forcer le frère Ambroise à demander lui-même son rappel.

(i) \ofes diverses du frère Hippolyte, qui avait longtemps vécu avec le frère Ambroise.

UNCONFLIT SCANDALEUX 243

Dès lors, ce furent, non plus des insinuations malveillantes, mais de vraies calomnies ouvertement lancées contre le pauvre Frère, qui vit bientôt sa tâche rendue impossible. L'abbé Evain doit-il porter toute la responsabilité de cette odieuse conduite ? Nous ne le pensons pas. Si Ton en croit les lettres qu'il écrivait alors, l'ardent climat des colonies avait entïammé et dérangé son cerveau.

Malgré tout, il arrivait à ses fins. En butte au mépris et à l'aversion des Frères, le directeur général écrivait lettre sur lettre à M. de la Mennais, pour lui demander l'autorisation de s'embarquer.

Celui-ci, persuadé que la bourrasque passerait^ lui répondait par des exhortations au calme et à la patience ; mais ces lettres ne parvenaient pas au malheureux frère Ambroise : l'abbé Evain trouvait moyen de les intercepter.

Le jour vint où, abreuvé de dégoûts, privé des conseils de son supérieur, persuadé que sa présence était un obstacle à la paix, le frère Ambroise avertit M. de la Mennais qu'il avait demandé au gouverneur de la Martinique un congé de trois mois, et qu'il allait s'embarquer sur le premier vaisseau frété pour la Bretagne.

Son passage était, en effet, arrêté, lorsque, malgré la vigilance de ses ennemis, il reçut du Père la défense formelle de quitter son poste.

Cette lettre le releva de son abattement. Il y fit sur le champ une réponse qui se terminait par ces belles paroles : « Bon Père, vous voulez que je reste ici ? Je m'y soumets, car j'aimerais mieux mourir que vous désobéir (1). »

Par le même courrier, M. de la Mennais avait adressé à l'abbé Evain la lettre suivante, modèle de modération et de charité :

« Cher amî^ en vous écrivant, il y a peu de jours, je prévoyais ce qui arrive, c'est-à-dire que le frère Ambroise se découragerait, et serait comme accablé par les accusations dont il est si tristement l'objet. Je lui écris donc

(1) Lettre inédite, du 6 févriei' 1842. — Archives des Frères.

pour ranimer ses forces et sa confiance, et pour lui enjoindre de ne pas quitter la colonie, sous quelque prétexte que ce puisse ôtre, à moins que je ne juge à propos de le rappeler moi-même, plus tard. De votre côté, ne négligez rien pour le consoler et pour maintenir son autorité sur les Frères, dont plusieurs seraient peut-être portés à la méconnaître, ce qui les rendrait bien coupables devant Dieu. Qu'ils relisent lalettre de saint Ignace sur l'obéissance insérée dans leur Be ciieil^ et qu'iU ne s'écartent jamais des règles de conduite qu'elle prescrit envers les supérieurs, quels que puissent être les torts ou les misères de ceux-ci.

« 11 est certain que, dans les reproches que l'on fait au frère Ambroise, il y a exagération, erreur manifeste sur plusieurs points, comme je vous Fai déjà dit. Sans entrer dans cet examen et dans aucune discussion avec les Frères, ce qui pourrait les indisposer aussi contre vous, prêchezleur, plus que jamais, l'obéissance, la patience, larésig-nation et la paix; ne souffrez pas que l'on tienne devant vous des conversations qui blessent la charité ou qui soient de nature à diminuer le respect que l'on doit toujours à ceux qui sont dépositaires de l'autorité, même quand il leur arrive de se tromper. Et quel est donc l'homme qui ne se trompe pas ? quel est le supérieur exempt de toute faute ? Hélas ! ce n'est pas celui qui vous écrit, et il le sait trop bien pour n'être pas indulgent envers les autres, ayant besoin lui-môme de tant d'indulgence.

« Les Frères, reconnaissants de votre dévouement pour eux, et ravis de vous voir partager leurs travaux, ont, à Finstant même, conçu le désir et Fespérance de vous avoir pour directeur général, ce qui était bien naturel. Cependant, ne vous y trompez pas, les opinions ne sont pas unanimes, mênie parmi les Frères de la Martinique ; d'ailleurs, ceci ne peut se réaliser^ comme je vous Fai déjà marqué et expliqué. Afin donc de les détromper entièrement, je viens de désigner les frères Gérard ou Frédéric, l'un à défaut de l'autre, pour remplir provisoirement les fonctions de directeur général, en cas de mort, ou d'absence autorisée par moi, du frère Ambroise. Il est impor-

Page 1