L\\ CONFLIT SCANDALEUX
confiance de ses subordonnés. Si les Frères de la Guadeloupe et de Saint-Pierre, éclairés par la piteuse attitude de l'abbé Evain devant le g-ouverneur, s'étaient ralliés au frère Ambroise, ceux de Fort-Royal étaient toujours rebelles à son autorité.
Deux d'entre eux avaient déjà quitté l'institut ; d'autres menaçaient de les suivre.
M. de la Mennais leur adressa alors une circulaire aussi ferme que paternelle, qui se terminait par ces lignes : « Si, parmi vous, il se rencontre des Frères qui, fatigués de si rudes épreuves, désirent leur retour en France, je ne les obligerai point à rester dans la colonie par obéissance ; mais je leur défends, en vertu de leur vœu, de la quitter sans ma permission, sous quelque prétexte que ce puisse être. Ecrivez-moi, et alors, j'aurai égard à vos désirs, et môme à vos misères, autant que je le pourrai ; mais j'exige une soumission entière^ parce qu'elle est pour chacun de vous un devoir rigoureux. Quiconque vous dirait le contraire serait dans l'erreur, et vous entraînerait avec lui.
« Vous reconnaîtrez, je n'en doute pas, mes enfants, à la franchise de mon langage, l'amitié chrétienne de votre vieux père ; vous le consolerez par votre exactitude à suivre ses conseils et à exécuter ses ordres, soit qu'il vous les donne lui-même, soit qu'ils vous soient donnés de sa part (1). »
Cet acte devait avoir pour efl'et de séparer l'ivraie du bon grain. Deux autres Frères, décidément dégoûtés d<^ leur saint état, revinrent en France. Ils furent immédiatement remplacés par deux religieux d'excellent esprit et de vertu éprouvée.
Quant au triste prêtre qui avait soulevé tant d'orages, convaincu d'imposture et blâmé vertement par le gouverneur, percé à jour par M. de la Mennais, il n'avait plus qu'à se retirer. Il le comprit ; mais, en quittant les Frères, il prétendait rester aux Antilles, oii la sympathie du clergé lui promettait un poste avantageux.
(1) Lettre médite du 23 juillet 1842 — Archives des Frères.
C'est à quoi ne pouvait consentir M. de la Mennais. Miaintenir Fabbé Evain dans le voisinage des Frères, c'eût été perpétuer les causes de discorde. Il lui écrivit donc cette touchante lettre, où la charité sacerdotale tempère les sévérités de l'amitié trahie.
« Mon pauvre Evain, les choses en sont venues au point, qu'il n'est plus possible que votre mission auprès des Frères et de leurs établissements des Antilles se prolonge davantage. En vous parlant ainsi, je gémis profondément et mes larmes coulent en abondance !
« Je n'ajouterai rien à ce peu de mots, parce que je ne veux pas jeter des reproches sur vos blessures.
(( Vous avez le projet de rester, soit à la Guadeloupe, soit à la Martinique ; cependant, vous devez comprendre que je ne puis raisonnablement et en conscience y consentir. Déjà, je vous ai prévenu que je m'y opposerais formellement. Abandonnez donc cette idée, et revenez en France. Vous ne pouvez quitter la colonie trop tôt, pour vous et pour l'œuvre que vous avez si tristement compromise. Ah ! que ne m'est-il permis d'ajouter : Revenez à Ploërmel ! Hélas, ma peine la plus cruelle est de ne pouvoir vous dire cela. Je crains que cet avis, tout paternel encore, quoique si douloureux, ne vous exaspère, et plusieurs de vos lettres me font appréhender que vous ne vous précipitiez dans des partis extrêmes.
(( Mon cher Evain, de grâce, après avoir lu ces lignes, mettez-vous à genoux au pied de votre crucifix, ranimez au fond de votre âme les sentiments de foi qui, depuis longtemps, ne s'y sont que trop affaiblis, et ne consommez pas votre malheur dans le temps et votre malheur dans Téternité !
« Je prie le bon Dieu, de tout mon cœur, d'avoir pitié de vous dans sa grande miséricorde, et je vous embrasse tendrement en Notre-Seigneur (1). »
L'infortuné ferma son cœur à ces accents d'une tendresse
(1) Lettre inédite, transcrite sur un brouillon non daté. — Archives des Frères.