‹ Jean-Marie de la Mennais, 1780-1860Chapitre 87 sur 260 · LES INTRIGUES DÉJOUÉES · texte numérisé non relu

LES INTRIGUES DÉJOUÉES

qui ne voulait pas sévir. Il s'obstina dans son premier ' dessein, et M. de la Mennais dut obtenir contre lui, du ministre de la Marine, un ordre d'expulsion. Il allait être embarqué pour la France, lorsqu'il s'enfuit aux Antilles anglaises. Après avoir exercé quelque temps, à la Dominique, les fonctions de curé, il dut, de nouveau, quitter son poste, et il revint furtivement en Bretagne, 011 il vécut oublié.

Telle fut l'is&ue de cette crise, qui avait failli anéantir, à la Guadeloupe et à la Martinique, l'enseignement chrétien.

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A dater du départ de Tabbé Evnin, le frère Ambroise conquit, dans les deux iles, une autorité morale hors d'atteinte. Le nouvel aumônier des Frères, M. Dandin, ne songea qu'à la fortifier. Quant aux religieux qui avaient vu de près, dans cette terrible épreuve, la foi profonde, la patience et l'humilité de leur directeur, ils lui prodiguaient maintenant les témoignages de vénération.

Les écoles devinrent plus que jamais florissantes. Des renforts venus de Ploërmel' permirent d'en établir de nouvelles à l'île Marie-Galante, et, sur le territoire de la Martinique, au Mouillage et à la Trinité. En 1843, les maisons des Antilles ne comptaient pas moins de trentedeux Frères, donnant l'enseignement à plus de treize cents élèves (1).

Si la fièvre jaune continuait à décimer, de temps à autre, les pauvres religieux, la sympathie des créoles s'affirmait, du moins, à l'égard des survivants. On voyait, chaque année, dans le cimetière de la Basse-Terre, les

(l) En 1847, Tancien gouverneur de la Guadeloupe, M. Jubelin, promu à un des plus hauts emplois du ministère de la Marine, disait à M. de la Mennais : « Aux colonies, on se plaint de tout le monde : du ministre, de son secrétaire d'Etat, des gouverneurs, du clergé. 11 n'y a que les Frères de Ploi"rmel dont personne ne se plaint ; il n'y a qu'une voix pour chanter leurs louanges. » — Extrait d'une lettre adressée à M. Ruault le 16 juin 1847.

noirs allumer des cierges sur la tombe d'un Frère qui leur avait été dévoué ; le cercueil d'un autre avait été suivi, à Port-Royal, par plus de cinq mille personnes.

Toutefois, avant de voir se clore la période des luttes et des recommencements, l'œuvre allait subir le contrecoup d'une effrayante catastrophe.

Au mois de janvier 1843, la ville de la Pointe-à-Pitre fut bouleversée par un tremblement de terre. Au moment oii, dans chaque maison, les leux étaient allumés pour 4e déjeuner, une effroyable secousse vint ébranler les fondements et précipiter les murailles les unes sur les autres. En quelques minutes, les principales rues furent jonchées de décombres, et la ville entière offrit l'aspect d'une immense ruine, oii Fmcendie achevait .ce que le soulèvement du sol avait épargné.

Les Frères avaient été surpris par le sinistre au moment de Feutrée en classe. La plupart purent s'élancer dehors avant Feffrondement ; mais le» frères Lambert et Rieul furent ensevelis sous un amas de pierres. On les retira mutilés et sanglants. L^école fut naturellement dispersée, et les Frères de la Pointe-à-Pitre recueillis à la Basse-Terre ou à la Martinique.

A la nouvelle du sinistre, M. de la Mennais jeta un cri de douleur. « C'est bien en pareille circonstance, écrivit-il au frère Arthur, que l'on voudrait franchir les distances, et qu^un père voudrait être au milieu de ses enfants. J'espère que le bon Dieu soutiendra lui-même votre courage, et versera au fond de vos cœurs ses consolations et sa force. Je lui demande ardemment cette grâce pour vous tous (1). »

De longs mois s'écoulèrent avant que Fon pût rebâtir l'école, et que les finances de File, obérées par un tel désastre, pussent subvenir à l'entretien des Frères. On en vint à bout pourtant. Les écoliers se pressèrent de nouveau autour de leurs maîtres ; on vit même reparaître les frères Lambert et Rieul, guéris de leurs blessures.

(1) Lettre inédite, du 2 avril 184o — Archives des Frères.

LES JOIES DE LA MOISSON 2r>l

Au moment où la terreur planait sur la ville ravagée, une nouvelle épidémie de lièvre jaune désolait les deux îles, et faisait, parmi les Frères, plus d'une victime. Mais l'action du frère Ambroise et, plus encore, les incessantes exhortations venues de Ploërmel, avaient fait pénétrer dans les âmes ce courage de fer que recommandait tant le fondateur.

Le tléau n'amena aucune défection. De jeunes recrues envoyées de Bretagne prirent avec simplicfté la place des disparus, et les exercices scolaires se continuèrent sans interruption.

Tant de fatigues, de contradictions et de souffrances, supportées avec la sérénité d'une foi intrépide, avaient assuré l'avenir de l'œuvré. Dès lors, on recueillit dans la joie ce qu^on avait semé dans l'angoisse.

Au lieu des enfants indisciplinés, paresseux, précocement corrompus des premiers mois, les Frères avaient maintenant des élèves respectueux et appliqués, chez lesquels 1^ vivacité créole donnait un charme de plus à l'intelligence et à la piété. Des premières communions préparées dans leurs chapelles, soit par eux-mêmes, soit par leur aumônier, offraient un spectacle plus utile à la conversion des adultes que des prédications répétées. Enfin plus d'un adolescent, amené de l'insouciance native jusqu'à la recherche passionnée du royaume de Dieu, sentait, lui aussi, la vocation d'apôtre, et partait pour Ploërmel.

Ces prémices d'une moisson qui s'annonçait si riche consolaient le fondateur qui, aux jours de l'épreuve, s'était obstiné dans l'espérance . 11 écrivait au frère Arthur : « Le récit que vous nous faites de tout le bien qui s'opère dans vos écoles me remplit d'une douce joie, et c'est pour nous un nouveau motif d'espérer que cette œuvre croîtra comme le grain de sénevé de l'Evangile ; mais il faut un peu de patience, et savoir attendre les moments de Dieu (1). »

(1) Lettre médite du 2 avril 1843. — Archives des Frères.

Le frère Ambroise n'était pas aussi facile à satisfaire. Les fatigues d'une santé éprouvée par la fièvre jaune, les difficultés qui le mettaient aux prises, tantôt avec les autorités civiles, tantôt avec quelque membre influent du clergé, tantôt avec un directeur d'école, enfin le pessimisme habituel de ses prévisions, lui arrachaient parfois des plaintes exagérées. Il lui arriva encore plus d'une fois de demander son rappel en France.

M. de la Mennais excellait à lui rendre l'énergie. « S'il m'était permis de me citer, écrivait-il, je vous dirais que j'en ai vu bien d'autres, et jamais rien n'a ébranlé mes résolutions. Si nous n'étions jamais contrariés, si tous nos efforts avaient un plein succès, où seraient nos mérites ? Lisez la vie des saints fondateurs d'œuvres ; lisez celle des missionnaires, et instruisez-vous (1). »

Et encore: « Je n'ai pas, certes, l'intention d'exiger de vous des sacrifices qui vous soient trop pénibles. Vous avez beaucoup souffert, et j'espère que le bon Dieu vous en récompensera ; mais j'aimerais bien à vous voir dans la disposition de n'avoir pas d'autre volonté que la sienne, ni d'autre désir que de procurer sa gloire, quoi qu'il dût vous en coûter. Ah ! mon cher enfant, cest jusquà la mort et à la mort de la croix que Jésus-Christ Notre- Seigneur a travaillé à votre salut et au mien ! Ne l'oublions point (2)! »

Dans les autres colonies, où l'on vient d'envoyer des Frères, le. succès a été éclatant et promet d'être durable. Le supérieur général se hâte d^exprimer au frère Ambroise la joie qu'il en ressent, afin de l'encourager à la lutte : « Je vous avoue que, chaque jour, je deviens moins sensible aux tribulations que j'éprouve au sujet de nos œuvres, parce que ces tribulations ne sont rien en comparaison du bien qui est fait. Je considère le résultat, et je remercie Dieu de m'avoir jugé digne de souiïrir quelque chose pour sa gloire.

(1) Lettre inédite du 1*^ mai 1843. — Ihid.

(2) Lettre inédite du 7 juin 1843. — Ihid.

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