‹ Jean-Marie de la Mennais, 1780-1860Chapitre 90 sur 260 · L'ESCLAVAGE AUX ANTILLES · texte numérisé non relu

L'ESCLAVAGE AUX ANTILLES

Si, du moins, leur longue agonie était consolée par les espérances d'un meilleur avenir ! Mais non. Baptisés, pour la plupart, ils ont été privés, par la cruelle défiance des mailres, de toute instruction religieuse ; ils ont grandi sans autre guide que leurs instincts, sans autre stimulant que leurs passions bestiales ; les lois du mariage leur sont inconnues, et, trop souvent, ils bornent leurs désirs de bonheur à la possession du llacon de rhum qui leur fera oublier un instant, dans les fumées de Tivresse, leur existence de forçats.

Voilà ce que sont devenus, entre les mains d'hommes civilisés, au service de maîtres chrétiens, ces êtres dont l'âme naïve n'attendait peut-être qu'un peu de bonté pour s'ouvrir aux vertus familiales. Ils sont maintenant si dégradés, si désespérément abjects, qu'au lieu de la compassion, on leur prodigue le mépris, et qu'un affranchi croirait se déshonorer en touchant la main d'un esclave.

Une telle morgue est, certes, bien peu justifiée, car les affranchis, gens de couleur, hier encore de condition servile, ne sont ni plus instruits, ni plus honnêtes que les esclaves ; mais ce trait achève de caractériser l'abaissement moral de la population noire des Antilles.

C'est dans cette région des souffrances inconsolées que sont descendus, comme des messagers de délivrance, les disciples de M. de la Mennais. Il est temps de les voir à l'œuvre.

lettre adressée, de la Pointe-à-Pitre, par le frère Arsène, à M. de la Mennais. « Ces jours derniers, nous avons été témoins d'une scène bien douloureuse pour celui qui a le cœur un peu sensible envers les chrétiens, ses frères. Trois nègres esclaves, condamnés pour vol par la justice, ont été mis à la question sur une place publique voisine de notre maison. Ils ont été attachés, pieds et mains, avec une énorme corde. Etant ainsi placés sur le ventre, le corps nu, on leur a appliqué vingtneuf coups de fouet. Vers la fin de cette espèce de martyre, les morceaux de chair volaient de toutes parts, et le sang qui en coulait arrosait la terre. Les patients n'ont jeté des cris qu'aux derniers coups. » (26 mars 1845)., L'Exposé géîiéral des résultats du patronage des esclaves (année 1844)énumère les châtiments rigoureux alors en usage. Mais c'est une publi cation officielle, trop souvent favorable aux planteurs. La vérité sur l'esclavage d'alors se trouve dans les livres du fameux abolitionniste Victor Schœlcher, et, en particulier, dans l'ouvrage intitulé : Des colonies françaises^ abolition immédiate de l'esclavage. — Paris, Pagnerre, 1842.

Depuis longtemps, le gouvernement de Louis-Philippe songeait à Tabolition de l'esclavage dans les colonies. L'œuvre était délicate. Impossible de jeter brusquement dans la lutte pour la vie de pauvres êtres désarmés et alanguis par la servitude. On résolut de leur faire faire l'apprentissage de la liberté, et tout d'abord de les instruire.

C'est dans ce but que Tamiral de Rosamel fit appel au dévouement des Frères. Si ceux-ci, entravés par les préjugés de caste^ furent réduits tout d^abord à écarter les enfants de condition servile, M. de la Mennais ne s'en émut point : appuyé par le pouvoir, il espérait voir bientôt le maus'ais vouloir des colons céder devant les prescriptions légales et le zèle de ses disciples.

De fait, le 5 janvier dSiO, paraissait une ordonnance royale rappelant aux prêtres des colonies l'obligation d'instruire les jeunes esclaves, et aux maîtres le devoir de les laisser instruire.

(( Les esclaves des deux sexes, ajoutait le législateur, seront admis, à partir de l'âge de quatre ans, dans toutes les écoles gratuites qui seront établies dans les villes^ bourgs et communes. Les instituteurs, chargés des dites écoles, demeurent d'ailleurs autorisés à se transporter, à la demande des maîtres, sur les habitations voisines, pour l'enseignement des esclaves (1). » L'acte officiel énumérait ensuite certaines règles destinées à protéger la population noire contre les fantaisies inhumaines des colons.

Fidèlement obéie, cette ordonnance fût devenue, à brève échéance, la charte d'émancipation des esclaves. Malheureusement, elle ne contenait pas assez de sanctions pénales.

(1) Cf. Exposé général des résultats du patronage des esclaves dans les colonies françaises^ imprimé par ordre du ministre secrétaii'e d'Etat de la Marine et des Colonies. — Paris, Imprimerie royale, juin 1844, p. 4.

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