‹ Jean-Marie de la Mennais, 1780-1860Chapitre 91 sur 260 · DEUX APOTRES DES NOIHS · texte numérisé non relu

DEUX APOTRES DES NOIHS

M. de la Mennais comprit qu'il lui faudrait lutter longtemps encore contre la rapacité féroce de certains planteurs ; mais cette lutte, il l'accepta sans crainte, et l'engagea sur le champ.

ïl y avait alors, parmi ses Frères des Antilles, deux apôtres décidés à se sacrifier jusqu'à l'épuisement, jusqu'au martyre, pour la conversion des noirs.

Débarqué à la Basse-Terre en 1839, le frère Arthur avait été, depuis peu, chargé d'enseigner l'alphabet dans l'école de Fort-Royal, à la Martinique. Quant au frère Hyacinthe, c'était un ancien élève du séminaire de Pont- Croix, qui, par humilité, s'était dérobé au sacerdoce. Il dirigeait alors une classe à la Basse-Terre.

Ils furent bientôt, l'un et l'autre, émus de pitié en conversant avec les parents de leurs élèves. Partout la plus grossière indifférence pour les idées religieuses ; partout des mœurs effroyablement dissolues. Sans entente préalable, mais avec l'agrément du clergé local et du supérieur (le Ploërmel, ils résolurent d'ouvrir, chacun dans sa région, un catéchisme pour les adultes.

Le frère Arthur possédait des aptitudes exceptionnelles pour cet apostolat. Son exquise aménité, ses manières distinguées, sa charité toujours accueillante eurent vite gagné une population qui se donnait d'enthousiasme à qui savait la prendre. D'autre part, l'humilité du frère Hyacinthe et Faccent dont il parlait des choses de Dieu réveillèrent en bien des âmes la notion du devoir. A la Basse-Terre, on vit des curieux, des commerçants, des ouvriers, blancs, nègres, mulâtres, envahir, leur journée finie, la classe du pauvre Frère qui, après huit heures de travait ingrat, était réduit à recommencer la sienne.

De nombreux retours à Dieu furent la récompense de tels dévouements. Des néophytes de tout âge s'approchèrent en masse de la sainte table. La chapelle des Frères de Fort-Royal vit, entre autres, la première communion d'un vieillard de cent douze ans.

Des esclaves se mêlaient, chaque soir, à la foule des

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écoliers de rencontre. Les Frères leur prodiguaient les mêmes soins qu'aux hommes libres, sans connaître encore toutes les misères de leur condition. .

Un incident révéla au frère Arthur quelques-unes des barbares coutumes qui pesaient sur ces opprimés. Un vieux nègre esclave, qui avait été, pendant un an, très assidu aux instructions, et dont la piété édifiait l'assistance, venait de subir Texamen préparatoire à Ja première communion. Tout était prêt pour le grand jour, lorsque le malheureux vint dire au frère Arthur que ses maîtres lui refusaient le billet de permission nécessaire pour communier.

Le Frère ne saisit pas d'abord la portée du fait. Il fallut lui expliquer qu'en effet^ les esclaves, pour se présenter à la sainte table, devaient être munis d'une permission écrite de leurs maîtres, et que le prêtre ne les admettait à recevoir FEucharistie que sur le vu de cette pièce. A peine au courant de l'odieux usage, il court chez la maîtresse du vieux nègre — une chrétienne pratiquante — et la supplie de ne pas refuser au digne serviteur la joie de recevoir son Dieu. Le croirait-on ? Il lui fallut subir d'amères récriminations, et il ne put arracher qu'à force d'instances la signature indispensable.

Dès lors, son parti est pris. Une santé robuste, capable de supporter de longues courses sous Fardeur du soleil, une éloquence naturelle, inépuisable en comparaisons saisissantes, une bonne grâce qui attire même les plus prévenus, une prudence consommée qui lui permet de pourvoir aux besoins des esclaves tout en ménageant les droits jaloux des maîtres, enfin une grande facilité à parler la langue créole, lui semblent autant d'indices de l'appel divin.

11 s'appliquera la parole du Prophète : « Allez, anges rapides, vers la nation qu'on déchire et qu'on foule aux pieds (1). » Sans négliger sa petite classe de Fort-Royal, il se fera Fapotre des esclaves.

(1) Ite, aiigeli veloces,ad gejilemconvulsam et dilaceralam. » Isai ,xviii, 2.

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Ses occupations rappelaient souvent à Saint-Pierre, Les travailleurs disséminés 'dans la banlieue de cette ville eurent les prémices de son zèle. Fort des encouragements du Père, il alla demander à plusieurs riches colons l'autorisation de catéchiser les noirs employés sur leurs domaines. Plusieurs le reçurent fort mal : leur tactique était d'abrutir afin de dominer. L'un deux, au contraire, conséquent avec ses croyan€es catholiques, le pria de venir, le plus souvent possible, instruire ses esclaves. C'était M. Pécoul, représentant du peuple, auquel ce libéralisme de bon aloi valut bientôt une grande popularité.

Le frère Arthur n'avait que les jours de congé pour accomplir cette besogne de surcroît. On le vit donc, chaque jeudi, pendant que ses confrères se délassaient d'une semaine de travail par une excursion sur les rivages de l'île, partir à pied, armé d'un parasol rustique, l'épaule chargée d'un sac de cuir contenant son maigre repas, et gagner les plantations où les pauvres nègres peinaient depuis le matin, sous les ardeurs d'un ciel de feu.

A l'heure dite, tous, avec la permission de l'intendant, accouraient autour du missionnaire. Impossible de décrire le ravissement avec lequel ces pauvres, qui se sentaient, plus encore que les premiers chrétiens, « .la balayure du monde (1) », accueillaient l'EYangile du Dieu crucifié.

Bientôt le frère Arthur fut pour eux un père, dont on saluait l'arrivée par des acclamations.

Cette joie semée au milieu des sombres journées d'esclavage était la meilleure récompense du pauvre Frère. Mais à quel prix, parfois, il lui fallait l'acheter !

Un jour, dans une effusion de charité, oubliant, ou feignant d'oublier l'absurde préjugé qui interdisait aux blancs de fraterniser avec les hommes de couleur, il donna la main à un brave ouvrier de l'habitation Pécoul.

Il résidait alors à l'école de Saint- Pierre. Peu de temps après, il voit arriver un des vicaires de la paroisse. L'excellent prêtre lui représente, avec tous les ménage-

(1 . — Tanquam pwrgamenta hujus inundi facfi sumus. i cou. iv, 13

ments possibles, combien il a eu tort de présenter la main à un nègre esclave ; il lui rappelle qu'il ne faut pas heurter ainsi des préjugés, regrettables sans doute, mais invétérés ; il ajoute enfin que l'intendant de M. Pécoul est furieux, et menace de ne plus Tadmetlre sur le domaine.

Le frère Arthur avait toujours professé pour le sacerdoce une "religieuse déférence. Cette fois, il fut tenté de s'en départir. Indigné qu'un prêtre se fût chargé d'une pareille mission^ il lui dit d'un ton sévère : « Monsieur l'abbé, votre démarche m'étonne. Gomment avez-vous pu accepter un tel rôle? C'est bien, n'est-ce pas, l'intendant de M. Pécoul qui vous envoie?

— Oui, c'est lui-même.

— Eh bien I vous lui direz , de ma part , que ma main m'appartient, que j'entends la donner à qui il me -plaît, que je ne la considère point comme souillée pour avoir été pressée par celle d'un honnête travailleur, et que je suis prêt à recommencer. Qiiant à m'interdire l'entrée du domaine, M. l'intendant n'aura pas cette peine-là ; car, dès ce moment, je renonce à user de la permission que je tenais^ non de lui, mais du propriétaire en personne. »

M. Pécoul avait à cœur l'instruction de ses nègres. L'intendant le savait. Tremblant que le frèTe Arthur ne tint sa résolution, il vint lui faire d'humbles excuses, et le prier de reprendre son ministère auprès des esclaves.

C'est ainsi que les fils de M. de la Mennais mettaient à profit ses exemples de noble fierté.

De son côté, le frère Hyacinthe faisait merveille à la Basse-Terre et dans les campagnes voisines. Ses instructions et ses catéchismes du soir, qu'il faisait à l'école même, opérèrent bientôt tant de conversions, que les curés voisins, ravis de sa science et de sa piété, prirent l'habitude de le faire parler, au moins une fois, dans les retraites qu'ils donnaient à leurs' paroissiens.

Non content d'instruire, à l'exemple du frère Arthur,

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