LES COLONS DE LA CAPESTERRE
Le 21 avril 4844, quelques planteurs de la Capesterre (1) adressèrent à M. de la M en nais une lettre collective, d'où nous extrayons le passage suivant :
« Notre clergé colonial fait du bien, sans doute. Les statistiques religieuses des paroisses accusent un grand nombre de communiants; les confre'ries du scapulaire existent dans tous les quartiers, et il n'est pas de dimanche 011 nous n'entendions Tannonce de quelque mariage entre esclaves. Cependant, il faut le reconnaître, notre clergé, ayant une action à exercer en dehors de l'église, c'està-dire ayant à propager l'instruction chrétienne dans les ateliers, est, dès lors, insuffisant... Il ne faut pas s'attendre que les nègres apprennent le catéchisme ; il faut qu'on le leur apprenne. Or, on ne peut imposer cette tache au curé ; il ne peut y vaquer, et, eût-il an vicaire, qu'il ne le pourrait davantage, car, dans une paroisse longue et rétrécie, comme toutes celles qui longent le rivage, les distances sont excessives.
« D'ailleurs, si nous prenons comme exemple un quartier comme celui de la Capesterre, composé d une vingtaine de sucreries, en supposant que le vicaire se rende, à tour de rôle et chaque jour, sur chaque habitation, il faudra vingt jours pour qu'il accomplisse sa tournée. Or, pensez-vous, monsieur le supérieur, que cet espace de temps ne suffirait pas pour effacer la trace du précédent enseignement sur des esprits aussi peu pénétrants que ceux de la généralité des disciples ?
« Pour obtenir un résultat satisfaisant, ce n'est pas trop de deux instructions par semaine ; car, il ne s'agit pas de $'y méprendre, on doit enseigner le catéchisme aux nègres comme on montre l'alphabet aux enfants, en leur mettant successivement le doigt sur les lettres.
a II faut donc que le clergé recoure à des auxiliaires, et ces auxiliaires, où les prendra- t-on, si ce n'est dans le corps formé sous vos auspices, et qui, par ses travaux et son dévouement, a déjà donné tant de gages
(1) Ville située sur le rivage sud-est de la Guadeloupe.
au pays ? Alors, il conviendrait de réunir cinq ou «ix religieux dans chaque commune. Ces religieux, placés sous la direction du curé, visiteraient tour à tour les habitations, et y feraient Tinstruction morale et religieuse.
« Nous osons le dire^ monsieur le supérieur, les premiers envoyés de votre congrégation dans les colonies ont reçu une destination qui n^était pas celle que réclamaient impérieusement les nécessités locales. Ils ont eu mission d'instruire et d'éduquer la jeunesse libre, et cette mission était fort utile sans doute ; mais les circonstances réclamaient, avant tout, l'instruction morale et religieuse pour les esclaves. C'est sur cette masse qu'il est important d'agir d'abord, et il faut la moraliser avant de s'occuper de l'autre (1). »
Cet appel de simples laïques en faveur des esclaves émut le cœur du saint prêtre. Leur plan d'évangélisation concordait presque avec le sien. Gomment rejeter une si chrétienne requête? Mais, d'autre part, où prendre les apôtres qu^on réclamait au delà des mers ?
Sa foi ne se troubla pas. Il communiqua au ministre la missive des colons, le suppliant d'user de son influence auprès des évêques pour lui faire envoyer de nouveaux postulants. Comment vivraient, plus tard, sans ressources régulières, ces catéchistes ambulants qu'il comptait jeter sur le sol brûlant des Antilles ? Il laissa à la Providence le soin d'y pourvoir.
Elle devait se servir du baron de Mackau, qui s^entendait admirablement avec le supérieur des Frères.
L'ordonnance de 1840 permettait d'admettre aux écoles les jeunes esclaves. Ce n'était pas assez. Le 4 juin 1845, le ministre fit voter par les Chambres une loi prescrivant de les faire instruire.
Il comptait toujours sur les Frères de Bretagne. Pour augmenter le nombre des novices à Ploërmel, M. de Mackau envoya une circulaire à tous les évêques de
(1) Cité par E. de Mirecourt : L'abbé Jean-Marie de la Mennais, p. 322.