CÉRÉMONIE DU DEPART
tiniier aux Antilles l'œuvre du Calvaire ; enfiii; au nom de tous les êtres aimés qu'ils laissent en terre bretonne, il leur donne rendez-vous dans la patrie d'où Ton ne s'exile plus.
L'allocution terminée, ceux qui vont partir se rangent en bataillon au milieu de la chapelle, puis douze Frères désignés s'approchent de leurs compagnons, s'agenouillent devant eux et leur baisent les pieds, ces pieds d'apôtres qu'Isaïe et saint Paul proclament bienheureux !
Viennent ensnite des prières qui évoquent les grands souvenirs de la protection divine sur les serviteurs du Très-Haut : Abraham sorti de Ghaldée, Moïse et les Hébreux traversant à pied sec le lit de la mer Rouge, les Mages guidés par l'étoile au berceau du Christ.
Et la liturgie continue : « Que le Seigneur tout-puissant et tout miséricordieux les dirige dans le chemin de la paix, et que Fange Raphaël les accompagne ! Ils sont prêts. Seigneur ! Soyez propice à leur départ ; soyez leur consolation durant la route, leur ombrage contre les ardeurs du soleil, leur vêtement contre Tintempérie des saisons, leur délassement dans les fatigues, leur appui dans l'adversité, leur soutien dans les périls, afin que, guidés par vous, ils arrivent heureusement au but de leur voyage. » Les suaves litanies, au cours desquelles les futurs missionnaires invoquent la Reine des apôtres, des confesseurs et des martyrs, terminent la cérémonie. Au spectacle de ces rites si vénérables et si émouvants dans leur simplicité, en présence de ces vies qui, simplement, joyeusement, s'en vont à l'immolation lointaine, on sent passer sur la foule et dans son propre cœur un frisson sacré. « J'ai vu, a dit un témoin, la même cérémonie dans la chapelle des Missions -Etrangères., Je ne sais si je me fais illusion, mais il m'a semblé que la royauté du sacerdoce la rendait moins touchante, et qu'à Ploërmel, ces hommages insignes grandissaient en raison même de l'humble condition des enfants du peuple à qui on les rendait. »
Tant que ses forces le lui permirent, le fondateur tin
à accompagner lui-même ses fils jusqu'au port d'embarquement. Plus tard, lorsque les infirmités l'eurent cloué sur son fauteuil de malade, il voulut, du moins, faire escortet* les missionnaires par leurs Frères de la maisonmère, sur la route de 'Brest. On allait d'ordinaire jusqu'au champ de bataille des Trente, sjtué à mi-route entre Ploërmel et Josselin ; là, à genoux sur la lande, on faisait en commun une dernière prière, puis le plus ancien des « partants » adressait, au nom de tous, Tadieu final aux Frères du noviciat, à la maison de Ploërmel et à la Bretagne.
Suivons les futurs missionnaires sur les rivages que nous connaissons déjà, et oii les appellent tant de misères inconsolées.
Il s'agit tout d'abord d'ouvrir des classes pour les enfants esclaves. « Le plan que j'ai proposé et qui a été adopté, écrit M. de la Mennais, est de placer à côté de chaque école, même de bourg^, une classe spéciale pour les esclaves, à laquelle les maîtres seront obligés d'envoyer tous les enfants au-dessous de quatorze ans, "lorsqu'ils ne s'en trouveront pas éloignés de plus de deux kilomètres (1). »
Mais le supérieur n'entend pas renoncer à l'instruction des nègres adultes.
Même avant 1845^ nous avons vu certains Frères se distinguer par de vraies qualités d'apôtres. Il les déchargera du travail des classes, leur adjoindra quelques compagnons déjà initiés aux mœurs créoles, et les enverra, sous la direction immédiate du frère Ambroise, dans les principales plantations des deux îles, en leur assignant toujours, comme résidence et point de ralliement, une école située dans un bourg.
(1) Ilettre inédite au frère An'iroise 16 raxrs 1846 — Archives Je Frères.
UN CATÉCHISTE AMBULAN 273
A la Martinique, le frère Arthur est tout désigné comme principal catéchiste. L est lui que nous allons suivre dans cette phase nouvelle de Tapostolatdes Frères. Le seul récit de ses conquêtes nous permettra de noter le progrès de l'œuvre libératrice aux«Antilles. Déplus, nous verrons, dans cet homme si humble, si courageux, si détaché de lui-même, si empressé à se sacrifier pour les autœs, le fidèle portrait du fondateur, et le type le plus achevé du Frère missionnaire.
Lorsque fut publiée l'instruction ministérielle de 1845, les renforts depuis longtemps réclamés par le frère Ambroise, aussi bien que par M. de Mackau, n'étaient point arrivés de Bretagne. De longs mois encore, le frère Arthur dut se borner au ministère restreint qu il exerçait auprès des noirs. Il écrivait alors à M. delà Mennais : « Jusqu'ici nous ne sommes allés faire le catéchisme que sur deux habitations auprès de Saint-Pierre. Nous espérons aller ailleurs lorsque nous en aurons Tordre dVi frère Ambroise et de l'administration. J'ai hâte de voir ces pauvres noirs accourir à nos leçons, et j'espère que Dieu me fera la grâce d^ètre un des premiers Frères chargés d'instruire ces pauvres petits esclaves des vérités de notre sainte religion, et de leur apprendre à lire (1). »
Il fut le premier, et longtemps le seul Frère chargé, à la Martinique, de cette lourde tâche. Les écoles de récente fondation absorbaient les nouvelles recrues ; d'ailleurs, l'œuvre était assez délicate pour qu'on n'y appliquât point le premier venu.
Présenté au gouverneur de la Martinique, le frère Arthur en reçut le meilleur accueil. On lui assura une modique pension, avec une mule pour ses courses dans l'île, et il se mit en campagae.
Les communes qui avoisinent Fort-Royal et Saint- Pierre avaient reçu les prémices de son zèle; il voulut y affermir le bien commencé. Dire la joie des esclaves lorsqu'ils apprirent que le frère Arthur s'occuperait d'eux
(1) Lettre inédite du 22 septembre 1846. — Archives des Frères.
seuls désormais, qu'il- serait leur instiinleur, et, au besoin, leur avocat, leur protecteur, leur auge gardien, nous ne saurions l'entreprendre. Après tant d'opprobres essuye's et de duretés subies, après tant d'années passées dans la crainte continuelle du fouet ou de la prison, voir enfin un homme qui prenait leurs inténHs, qui les aimait, qui se dépensait pour eux ; apprendre qu'au ciel, Dieu change en délices la souffrance endurée sans murmure ; entendre proclamer bienheureux ceux qui pleurent, ceux qui sont pauvres, ceux qui sont persécutés, quel soulagement, quelle vision inespérée de félicité!
Dès cinq heures du matin, le frère Arthur enfourchait sa mule, à qui son allure rapide valut bientôt le nom à' Hirondelle. Un morceau de pain, quelques -maigres reliefs du souper de la veille, formaient son seul viatique : il ne devait rien accepter dans la demeure des colons. Arrivé au milieu d'un groupe de travailleurs, il tirait un cornet d'une de ses sacoches, et rassemblait, aux sons de celle trompe rustique, les nègres dispersés dans les mornes ou les champs de cannes a sucre.
Bientôt l'humble auditoire est formé. Le Frère, empruntant au travail et aux coutumes des noirs des comparaisons familières, tirant parti de tout pour fixer leur attention volage, leur explique quelques passages du catéchisme ; sinspirant ensuite de leurs besoinsj de leurs passions, de leurs défauts, de Tévénement du jour, il leur adresse une courte allocution morale; il entonne enfin un verset de cantique, que continue en chœur Tassislanc^ ravie, puis il s'en va, plus loin, recommencer une instruction semblable, et ces séances se renouvellent jusqu'à huit fois par jour. 11 ne rentre à la comnumaulé qu'à la nuit tombante,, après avoir parcouru des kilomètres, le long de sentiers écartés, souvent infestés de voleurs.
Plusieurs colons restaient défiants. Sans vouloir éconduire le Frère, qu'ils savaient être, après tout, l'envoyé du gouverneur, ils craignaient pour la docilité de leurs nègres. Aussi n'était-il pas rare de voir maîtres et
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maîtresses assister au catéchisme, non pas môles aux esclaves, mais mollement assis à l'écart, dans un lieu où ils étaient à portée de suivre l'instruction. Lorsqu'ils entendirent le frère Arthur préseater les maîtres comme les représentants de Dieu, parler du respecf dû à leur personne et de la récompense qui attend au ciel les servileurs dévoués, toutes les préventions tombèrent. Au lieu de craindre son intluence, on y recourut avec empressement.
Il ne répondait pas indistinctement à tous les appels. Deux riches planteurs, assez durs à leurs esclaves, et persuadés que Tintruction les rendrait moins maniables, avaient menacé de le cravacher s'il avait Taudace de se présenter sur leurs terres. Le propos lui avait été rapporté, et il s'était abstenu de toute tentative auprès d'eux. Cependant leurs esclaves, témoins de la joie qu'apportaient ailleurs les instructions du Frère, se mirent à murmurer sourdement d'être traités en excommuniés. Une révolte se préparait peut-être. 11 fallait la prévenir. Or, un seul moyen s'offrait: solliciter les bons offices du frère Arthur.
Un jour, un des terribles planteurs l'aborde, non pas la cravache, mais le chapeau à la main : « Mon Frère, dit-il d'un ton engageant, vous ne vêtiez jamais me voir. Vous passez, chaque jour, au pas de course devant mon habitation, comme si c'était la demeure du diable. Savez-vous que je ne suis pas content de votre abandon, et que mes esclaves pleurent de se, voir privés de vos instructions, qu'on leur dit si touchantes ? Allons, mon frère Arthur, quand viendrez-vous nous prêcher ?
— Tout de suite, mon cher monsieur, si cela peut vous plaire. Je m'étais laissé dire que vous ne teniez guère à ma visite. C'était, sans doute, un faux bruit; mais, comme je n'aime pas à m'imposer, j'attendais précisément votre invitation. »
On entra; la famille combla de politesses le bon religieux, et le catéchisme commença. Les préventions étaient
tombées. Peu après, l'autre proprie'taire vint à son tour au-devant du frère Arthur et tous les deux, l'ayant vu à l'œuvre, lexaltèrent bientôt sans réserve.
Le catéchiste ne tarda pas à acquérir sur tous les noirs un ascendant extraordinaire. Il faisait naitre et dirigeait à son gré les passions de son auditoire. Parlaitil sur l'enfer? Ses images terribles frappaient les*pauvres esclaves d'un tel effroi, qu'ils s'écriaient halelants : « Ah! mon Frère, pas parler! pas parler! assez! assez! »
€ette autorité, qui aurait pu devenir redoutable, il ne l'exerça jamais qu'au profit de l'ordre. Surprenait-on quelque part une tentative de révolte? Croyait-on deviner, dans quelque accident insolite, la vengeance d'un esclave mécontent? Vite, on avait recours au frère Arthur, qui^ d'un mot, faisait tomber les haines.
Un jour, un propriétaire établi sur la paroisse du Robert vient te trouver, consterné. On empoisonne, depuis quelque temps, tous ses bestiaux. Impossible de découvrir le coupable, mais on soupçonne un des esclaves de l'habitation. Le frère Arthur se rend .aussitôt sur la plantation indiquée, rassemble les travailleurs, et menace des plus sévères châtiments dans l'autre vie, le malheureux qui travaille ainsi à la ruine de son maître. A partir de ce jour, la mortalité des bestiaux cessa tout à coup : preuve que l'empoisonneur assistait à l'instruction.
Ces services rendus aux colons permettaient au frère Arthur de plaider auprès d'eux la cause des esclaves. 11 ne perdait pas une occasion de demander pour eux une diminution des heures de travail, une meilleure alimentation , un adoucissement au régime pénal. Peu à peu les odieux châtiments du fouet, d<îs entraves, des chaînes de fer, tombèrent en désuétude. Les propriétaires, naguère si opposés à tout projet d'émancipation, acceptèrent même Tidée de voir leurs esclaves se transformer en ouvriers libres et salariés.
Mais les résultats économiques et sociaux étaient peu de chose en comparaison du changement moral