MEXACE D'EMEUTE A FORT-ROYAL
opéré dans les districts parcourus par le frère Arthur. Partout les esclaves instruits, exhortés, au besoin menacés, par lui, renonçaient à leurs habitudes d'ivrognerie, de paresse et de libertinage ; partout ils accouraient à l'église, afin de se confesser et de faire régulariser leurs mariages. Et ce n'est point à la campagne seulement qu'on observait ces merveilles. Instruite et édifiée par les catéchismes que les Frères n avaient pas cessé de faire aux adultes, la population urbaine, naguère si légère et si dissolue, revenait, elle aussi, aux pratiques chrétiennes.
L'œuvre des Frères était donc en plein progrès, lorsqu'une violente tempête vint momentanément l'ébranler.
Les esclaves de la Martinique n'ignoraient pas que le gouvernement français voulait leur affranchissement. L'instruction qu'il leur faisait donner n'avait d'autre but que de les préparer à la liberté. Ils le savaient; mais, pareils à des enfants qui s'irritent lorsque le jouet promis se fait attendre, ils voyaient avec impatience les lenteurs de l'administration. Bientôt ils en vinrent à concevoir des soupçons sur les véritables intentions des blancs. N'avait-on pas voulu les tromper? Cette liberté tant promise n*arriverait-elle donc jamais ? Et- plutôt que de l'attendre indéfiniment, ne fallait-il pas essayer de la prendre ?
Ces idées et ces craintes étaient entretenues par un certain nombre de meneurs, gens déclassés et sans aveu comme il s'en rencontre trop aux colonies, qui spéculaient déjà sur les avantages d'une petite révolution.
Leurs excitations, habilement semées dans les ateliers, obtinrent le résultat attendu : les esclaves se soulevèrent.
On les vit, un matin, descendre à Fort-Royal par bandes serrées, armés de leurs terribles coutelas. Que faire ? Envoyer contre eux la force armée et les mitrailler? Ne
serait-ce pas aggraver la situation et pousser à la révolte tous les esclaves de Tîle ? Ne valait-il pas mieux essayer de les calmer ^pendant que rinsurrection était localisée autour de la ville, et que le sang ne l'avait pas encore souillée ?
Mais où prendre l'homme capable de se faire écouter d'eux et de les disperser? Le gouverneur pensa tout de suite au frère Arthur, et fit demander à son supérieur de renvoyer au devant des insurgés.
LefrèreAmbroise comprenait toute la gravitédeTafla ire ; mais, pour donner plus de mérite à l'acte de son subordonné, sur la docilité duquel il n'avait aucun doute, il lui ordonna, au nom de la sainte obéissance, de se "rendre sur-le-champ au désir du gouverneur.
Le frère Arthur n'avait rien à craindre des nègres ; mais il avait tout à redouter des meneurs, dont il lui faudrait déjouer les coupables visées ; or, ceux-ci étaient disséminés au milieu des bandes révoltées, et il ne l'ignorait pas, « Mon très cher frère Ambroise, dit-il, vous m'envoyez à la mort !
— Tant mieux ! répliqua le rude supérieur, vous serez victime de la charité, de l'obéissance et du patriotisme, et notre institut se glorifiera de compter un martyr ! »
Le Frère baissa la tête, se mit à genoux, lit son acte de contrition et partit.
Les insurgés s'étaient arrêtés sur un pont des faubourgs, soit pour délibérer, soit pour prendre les derniers ordres de leurs chefs de rencontre.
Le Frère traverse leurs rangs, monte sur une borne, et fait signe qu'il veut parler. Au même instant, les cris cessent, et l^s fronts se découvrent.
« Mes enfants, s'écrie l'orateur, oii allez- vous, et qu'allezvous faire? Vous voulez prendre votre liberté; mais la voulezvous souillée de sang? On vous dit que la France cherche à vous tromper, à éluder ses solennelles promesses? Non, non, je vous l'affirme, cela n'est pas. Vous ai-je jamais trompés, moi? Tous mes actes, — oui, mes actes, pas mes paroles seulement — ne sont-ils pas autantde preuves