Scène deuxième. ij
Plus tard nous nous étions fiancés dans l'église. Or Jean-AIarie était fort pauire, moi sans dot. Et des qu'il eut vingt ans il devint matelot. Il voulait, disait-il j pour nous faire mieux vivre. Changer en louis d'or ses lourds deniers de cuivre, Et, sur un bâtiment nommé le Roi-Gralon, Un jour il s'embarqua pour les mers du Japon. C'était loin, mais l'amour est fort, et la distance Quand je pensais à lui me semblait moins immense. Un an passa, puis deux... J'attendais... quand voilà Qu'à travers l'Océan une rumeur vola :
Au milieu des rochers d'une cote sauvage Le navire s'était perdu; sur le rivage La tempête n'avait rejeté que des corps Inanimés, sans forme et sans nom... Depuis lors Je n'ai plus entendu parler de Jean-Marie.., Tout est fini!
Joël, brusquement.
Qui sait? Le hasard rapatrie Parfois des matelots dont on pleurait la mort.
A ! j'ai tout entrepris pour connaître son sort.. J'ai prié, j'ai fait faire enquête sur enquête ; Le ciel est resté sourd et la terre muette... Jusqu'au bord du cercueil je l'aurais attendu.
i6 Jean-Marie.
Si je n'avais compris qu'il était bien perdu.... Pour toujours!...
Elle s'arrête un moment ; — Joël écoute d'un air consterné ; puis elle reprend comme si elle se parlait à elle-même.
Et pourtant^ malgré moi, ma pensée Demeure à sa mémoire obstinément fixée ! Je m'en défends en vain... Il me semble, l'hiver, Quand le vent se lamente et soulevé la mer, Que sa voix regrettée au bruit des Jlots se mêle; Et le soir, lorsque, ouvrant leur voile comme une aile, Les barques des pêcheurs descendent vers le port , Quelque chose en mon cœur dit : — S'il n'était pas mort ! ...
]oi\ s'assied, très abattu,
Pardonnei-moi... C'est mal'
Joël
Mal?... non! — Mais ta franchise M'a fait brusquement voir ma stupide méprise... Je comprends maintenant tes pleurs silencieux^ Je comprends tout!... Et moi, qui croyais de tes yeux Les effacer, hélas! avec des babioles! ...
Il prend les étoffes sur la table et les replie machinalement.
Parfois, à la veillée, en comptant mes pistoles, Je me disais, bercé par le son clair de l'or: « Allons, voici de quoi mettre au logis encor