LE VOCABULAIRE
Nous ne pouvons songer à faire ici une étude complète de la langue de Molinet. Le sujet est trop vaste et l’entreprise serait malaisée, car les œuvres du rhétoriqueur sont encore inédites ou mal publiées. Nous nous bornerons à établir de quelles ressources verbales dispose Molinet. Après avoir montré toute l'abondance d'un vocabulaire qui accumule à la fois les mots savants et les termes concrets, nous étudierons les vocables picards en les classant dans l’ordre alphabétique. Puis, soulignant l'influence que le flamand a exercée sur le français septentrional, nous dresserons une liste de mots d’origine néerlandaise. Nous établirons enfin que s’il y a beaucoup de latinismes dans Molinet, les créations qu'on peut lui attribuer sont relativement peu nombreuses.
Locutions proverbiales et populaires
Pour peu qu'on ait parcouru les œuvres de Molinet, on est frappé de la richesse de sa langue. Cette abondance verbale est sans doute une des causes principales de la notoriété qu'il eut de son temps. Qu'il s'agisse de mots savants ou de termes populaires, ses ressources sont extrêmement variées. Voici, par exemple, une suite de noms abstraits que nous empruntons au prologue du Roman de la Rose moralisé ! : Amour fatuele est fole delectation, frequente cogitation, ardant feu sans extinction, insaciable ambition, incredible deception, diabolique illusion, de rage amere portion, de vray repos destruction, de melodie invencion, de dons assuefaction, de mos multiplication, de sos accumulacion, d'honneur
1. Nous désignons par RRM les moralités du Roman de la Rose moralisé. Pour les Poésies, nous citons le titre de la pièce et le numéro du vers, d'après l'édition critique que nous avons établie. Par Chr., nous renvoyons aux Chroniques, mais il va de soi que nous avons contrôlé dans les manuscrits les mots ou expressions que nous en extrayons. MSQ désigne le Mistère de saint Quentin et P la Passion de Molinet, mais de cette Passion nous prenons seulement
quelques termes provenant de passages originaux ou quelques mots picards que Molinet a substitués à ceux de ses devanciers.
ne AUS En
retrogradacion, de sens adnichilation, de tritresse augmentacion, de famine nutricion, de salut retardacion, de bonnes meurs corruption, de vices generacion, de loenge remocion, de povreté replecion, de bourse evacuacion, de fraude imaginacion, de couleur grant mutacion, de lumiere privacion, de force diminucion, d’esperit perturbacion, de membres dessicacion, de vie abreviacion, de corps humain perdicion et de l'ame dampnacion ». Voulonsnous maintenant des noms d'agent en -eur d’origine savante ? Ils foisonnent dans une pièce adressée Au roi de Castille v. 27-61. Du reste, on trouvera plus de détails dans le développement consacré aux latinismes. La langue de Molinet est également très riche en termes empruntés au fonds populaire. C'est pour lui un procédé de style — et nous y reviendrons — d'accumuler des mots désignant des objets de même nature ou des hommes de même espèce. Qu'il s'agisse d'oiseaux, de fleurs, de plantes, d'armes, de bateaux, d'instruments de musique, de boissons ou même de vauriens, il s’applique à faire les dénombrements les plus complets. Dans le Mandement de Froidure, il nous présente une troupe pittoresque de truands : ils pullulent comme dans une Cour des Miracles. Voici le début de la tirade qui comprend plus de trente vers, v. 39 :
Fremiers de bois, larronceaux et bringans, Pendeurs, traineurs, putiers, houlliers, paillars, Flatteurs, menteurs, batteurs, rifleurs, pillars, Marchans de cuyrs, brelenqueurs, orlogeurs, Bouteus de feu, esgueulleurs, vendengeurs, Hars parees, barguigneurs de caignons, Faulx crocheteurs, desleaux compaignons, Escornifleurs de trippes et d’andoulles,
: Joindeurs de culz, ratripelleurs de coulles…
À la même veine populaire se rattache toute une série de proverbes et d'expressions imagées. Molinet cite volontiers des locutions proverbiales, mais il les place de préférence soit au commencement, soit à la fin des strophes. Voici quelques-unes des plus curieuses ! :
1 Commencement n’est pas fusee (Debat du poisson et de la chair,
1. Nous nous référerons à trois travaux importants sur les proverbes: E. Langlois, Anciens proverbes français, Bibliothèque de l'École des Chartes, LX, 569-601 (— Langlois, Proverbes) ; IL. Morawski, Proverbes français antérieurs au XV® siècle, Paris, 1925 (— Morawski, Proverbes) : A. Tobler, Li Proverbe au Vilain (Leipzig, 1895) ; (— Tobler, Li Proverbe).
ire
v. 232). Cotgrave : Things are not done as soone as begun ; or things are not therefore compassed, because they are undertaken. Oudin, Curiositez françaises, 187 ——: ce n’est pas assez d’avoir commencé.
2 À l'enfourner fait on les pains cocus (Debat d’apvril et de mai, v. 60). Cotgrave —— : In the beginning of a cause are faults the soonest made, and once made worst amended ; or the beginning shewes what
to presume of the rest. Oudin, p. 144 —— : les fautes se font au commencement. Morawski, Proverbes, n° 60.
3 Chascune vielle a son tour plaint son dœul (Complainte sur la mort Madame d’Ostrisse, v. 208). Cotgrave —— : Each beldame of her private griefe complaines. Langlois, Proverbes, n° 145 ; Morawski, Proverbes,
4 Entre deux verdes une meure (Debat du leup et du mouton, v. 204). Cotgrave Mettre entre deux verdes une meure : to tumble good and bad, ripe and raw together ; or for the better passing away of bad things, to put some few good ones among them. Oudin, p. 434 ——— : confusément, une chose bonne parmi de mauvaises ; Tobler, Li Proverbe,
p. 156 ; Mor wski, Proverbes, n° 693.
5 Cuidiers sont toudis en vendenges (Debat du leup et du mouton, +. 125). Langlois, Proverbes, n° 162 : Tempore vendemiarum comeduntur racemi habundanter, idcirco ventres facile solvuntur, ut dum quis putat solum pedere, brachas ipse coinquinat. Morawski, Proverbes, n° 2349 : Tel cuide peire qe tut se conchie. On peut en rapprocher un passage de Rabelais, Gargantua, 1, 25. Dans la récente édition de Plattard, l'expression est signalée comme (ancienne, mais d’origine et de sens inconnus ».
6 Maille a maille fait on le haubergeon (Complainte sur la mort Madame d'Ostrisse, v. 136). Cotgrave —— : Linke after linke the coat is made at length ; peece after peece, things come to full perfection.
7 Tant va le cane a l'eaue qu'elle brise (Complainte.…., v. 360). Oudin : l'on continue tant une chose qu’à la fin on y est attrappé. Langlois, Proverbes, n° 360 ; Tobler, Li Proverbe, p. 171 ;: Morawski, Proverbes, n° 2302.
8 De chiens, d'oiseaux, d'armes, d'amours Pour ung plaisir, mille dolours
(Temple de Mars, v. 94). Cotgrave —— : Who fo ow hawks, hounds,
armes or are in love, for one delight a thousand sorrows prove.
Langlois, Proverbes, n° 173 ; cf. François Villon, Œuvres, CFMA, 32.
9 De la pance vient la dance (Neuf preux de gourmandise, v. 28). Cotgrave —— : From the paunch comes your daunce; the belly glutted sets the legs agog. Oudin, p. 300 : après avoir bien mangé ou beu, l'on veut passer à d’autres excès.
10 On doit donner a tel saint telle offrande (Complainte sur la mort Madame d'Ostrisse, v. 168). Oudin, p. 379 : selon la personne, le traitement. Morawski, Proverbes, n° 164.
11 De cuir d'autrui taille on large couroie (Temple de Mars, v. 135). Cotgrave : to spend freely on another mans purse ; to cut a large thong out of another mans leather. Oudin, p. 103 —— être hibéral du bien des autres. Tobler, Li Proverbe, p. 99 ; Langlois, Proverbes, n° 165 ; Morawski, Proverbes, n° 455.
12 En peu d'heure, Dieu labeure (Debat du leup et du mouton, v. 185). Cotgrave God quickly does what he will do. Tobler, Li Proverbe, p. 154 ; Langlois, Proverbes, n° 244 ; Morawski, Proverbes, n° 679.
13 Envis meurt qui aprins ne l’a (Debat du leup et du mouton, v. 227). Cotgrave —— He that hath not wel learnt, is loath to die. Tobler, Li Proverbe, p. 121 : {man findet sich schwer in Enthehrungen, an die man nicht gewôhnt ist » ; Langlois, Proverbes, n° 259 ; Morawski,
Proverbes, n° 709.
14 Le cœur fait l'œuvre et non pas les longs jours (Complainte sur la mort Madame d'Ostrisse, v. 288). Cotgrave —— Not length of day but strength of heart rids worke. Morawski, Proverbes, n° 1069.
15 Service a court n'est point vray heritaige (Abusions des cloistres,
v. 35). Langlois, Proverbes, n° 711 ; Morawski, Proverbes, n° 84.
16 Tant crie on Noel qu'il vient (Dictier sus ceux de Gand, v. 24). Cotgrave —— : So long is Christmas called for, that it comes ; a constant importunity at length prevailes. Langlois, Proverbes, n° 723 ; Morawski, Proverbes, n° 2291 ; cf. Journal d'un Bourgeois de Paris, p. p. À. Mary, 1929, p. 185 : Ainsi vint dedans Paris, bien aconvoyé de frocessions et de ceux de la ville ; et partout ou il passoit, on crioit hautement Nouel.
17 Tousjours sent le mortier les aulx (Debat du leup et du mouton, v. 131). Cotgrave —— A bad impression made by nature, or an ill habit
got by custome leave ever some tacke of themselves behind them. Oudin, p. 27 —— Le meschant se sent ‘ousjours de sa mauvaise nature ou habitude. Langlois, Proverbes, n° 766 ; Morawski, Proverbes,
18 Qui va, il lecque, ce dit on (Debat du leup et du mouton, v. 168), Cotgrave Qui va, il lesche, qui repose, il seiche : The traveller gaines, the loyterer waines ; the labouring man gets appetite, but sloath dries up the bodie quite. Tobler, Li Proverbe, p. 154 ; Morawski, Proverbes, n 2144.
19 Beau parler abaisse grand ire (Temple de. Mars, v. 64). Cotgrave Douce parole rompt grand ire : great anger is by gentle tearmes asswaged.
Langlois, Proverbes, n°. 210 ; Morawski, Proverbes, 603.
20 1l n'est danger que de vilain (Eages du Monde, v. 24). Cotgrave —— À clowne (inraged) is most dangerous. Jardin de Plaisance, II,
21 Onques bruhier ne le couva (Lettre missive a Jo. de Wuisoc). Cotgrave Jamais mauvaise poule ne le couva : he is come of gentle kind, of a right noble strain ; he hath no manner of ill breeding in him. Tobler, Li
Proverbe, p. 128 ; Morawski, Proverbes, n° 965.
22 Qui doit pendre, il ne peut noyer (Debat des trois nobles oiseaux, v. 80) Cotgrave —— : He that ordained to be hangd, will never be drownd. Morawski, Proverbes, n° 1909 : qui doit noyer, il ne puet pendre.
23 À cœur vaillant riens impossible (Debat des trois nobles oiseaux, v. 56). Devise de Jacques Cœur.
24 Ou force regne, droit n'a lieu (Debat du leup et du mouton, v. 245). Tobler, Li Proverbe, p. 146 ; Morawski, Proverbes, n° 1567.
25 Ung jour de respit, cent marcz vault (Debat du leup et du mouton, v. 287). Langlois, Proverbes, n° 789 ; Morawski, Proverbes, n° 2451.
26 En cent ans banniere, en cent ans chiviere (RRM ch. 88). Cotgrave —— : În one hundred yeares a banner, in the next a wheelbarrow : the family which at this day is held rich and noble, may within an age become povre in estate and means in account. E. Huguet, Dictionnaire du XVI siècle, sub v° Bannière ; cf. Th. Walton, Le Doctrinal du temps present, p. 194.
27 Besoing faict le vielle trotter (Debat du leup et du mouton, v. 59). Cotgrave —— : Need makes the old wife trot. Langlois, Proverbes.