VARIÉTÉ DES RIMES
On a cité souvent le fameux canon que Molinet envoyait à son ami Crétin :
Mhlinet n'est sans bruit ne sans nom, non.
et l’on s'est figuré qu'il s'était borné à produire de pareilles excentricités. Sans doute, il est avant tout rhétoriqueur et l’on trouve dans ses vers beaucoup de raffinements puérils, mais il ne faut pas oublier qu'il est un rimeur extrêmement habile. Pour avoir des rimes originales ou neuves, 1l n'hésite pas à forger quelques latinismes : de même, il emploie tantôt la forme picarde et tantôt la forme du français littéraire ; il pratique toutes les recettes poétiques qui étaient en vogue de son temps : il présente une surprenante variété de rimes.
1 RIME LÉONINE OU RICHE. À partir du XII® siècle on appelait versus leonini, dans la poésie latine, les vers où la rime intérieure ou finale comprenait deux syllabes ; versus consonantes, ceux dont la rime se bornait à une syllabe. La rime riche est encore assez rare dans la poésie française de la première moitié du XII siècle : elle se développe surtout dans lés poèmes didactiques (E. Freymond, Ueber den reichen Reim bei altfranzôsischen Dichtern, Zeitschrift für rom. Philologie, VI, p. 214) !. Au XVE siècle, elle fut surtout mise en honneur par les rhétoriqueurs. Molinet en donne la définition suivante : Rime leonine est quand deux dictions finales ont pareille consonance en sillabe (Langlois, Recueil…, p. 249). Fabri (Ed. Héron, II, p. 16) lui donne une importance capitale : Or convient il maintenant parler des differences des rithmes en fin de ligne. Et premierement de rithme et termineson leonine, qui est la plus noble des rithmes, ainsy que le lyon est le plus noble des bestes et de laquelle nous avons tousjours parlé cy devant, quant nous avons dict que rithme en fin de ligne doibt avoir la derniere sillabe, et de la penultime depuis le vocal, semblable orthographie, accentuation et pronunciation. Thomas Sebillet (Ed. Gaiffe, p. 63) la mentionne encore avec faveur : La seconde espece de ryme est appellee riche a cause de son abondance et plenitude : et est celle de deuz ou plusieurs syllabes toutes pareilles mais
1. Sur les différents sens du mot léonin, voir E. Freymond, op. cit., p. 5 et 12.
en divers mos. Les exemples de rimes riches sont assez nombreux dans les poésies de Molinet. Nous citerons seulement deux passages caractéristiques :
Orion a saint Adrien, v. 73-86 :
De noble troncq, d'exquise fortitude, D'ardues meurs, de flagrant sainctitude Fut Natalie en son jeune et bas eage ; En chartre obscure entra par abitude, Draps y porta de riche valitude
Pour mitiguier des fains l’amaritude ; Mais Cesar fit prohiber ce passaige,
Sy qu'en ce brun tenebreux renclusaige, Femme n'oisoit converser par usaige
Sus peine horrible ou griefve servitude ; Mais celle print pour furnir son messaige Corps muliebre en habit d'homme saige Et cœur viril en femenin corsaige, Visitant gens querant beatitude.
Testament de la guerre, v. 105-112 :
Armoieus et bringandiniers, Selliers, fourbisseurs de cuiraches Qui gaigniet ont plusseurs deniers En faisant harnas et poitraches, Plus honteux que vieses limaches, Cherront les palmes estendues
Et aront de leurs propres haches Leurs corps et les testes fendues.
2 RIME ÉQUIVOQUE : C’est une variété de la rime riche : elle consiste à faire rimer des mots ou groupes de mots de forme semblable mais de sens différent. Le terme se trouve déjà dans Gautier de Coincy (Ed. Poquet, p. 377). Molinet l'explique dans son Art de Rhétorique : Terme de equivocque est quant une seule diction ou voix signiffe diverses choses, comme ceste diction nuit signiffie ( porter dommage » et { privation de jour » (Langlois, Recueil.…, p. 249). Le Jardin de Plaisance (a v recto a) joint l'exemple à la définition :
LT
Equivoques ainsi sont faitz,
Quant sur ung mot a double sens Comme contre faiz pesant faiz
Ou d’autres tieulx comme je sens,
Ou d'ung mot divisé en deux Comme seroit contre puissance D'honneurs, dire ainsi quasi de eulx Bien vivre au monde ne puis sans ce.
Fabri (Ed. Héron, II, p. 17) n’ajoute rien de plus. Ce genre de rimes a trouvé de zélés partisans au XVE siècle. Molinet s’y est distingué, mais Meschinot et surtout Crétin y ont fait merveille. Molinet termine son Art de Rhétorique par une liste curieuse d’équivocques a quatre ; il faut entendre par là des mots qui peuvent avoir quatre significations différentes. En voici quelques exemples (Langlois, Recueil, p. 252) :
Déelictz ; de lis, flos ; de litz, lectus : delis, menus.
Divers : dis vers, versus : dis vers, vermis ; dis verts, viridis.
Mains, manus ; moins, minus ; mains, maneo ; mains, matin.
Devis, verba ; de vis, face ; de vis, vivres ; de vis, montée.
Or, les mêmes rimes se retrouvent, à plusieurs reprises, dans ses poésies : .
Debat de l'aigle, du harenc et lyon, v. 7-12 :
Le harens suis portant la fleur de lis,
Roy des poissons, ne crains gros ne delis Beste n'oiseau sauvaige ne campestre ;
Le fier luppart qui prenoit ses delis
En mon vergsier, doulx que plume de lis, Ay enchassé bien loing de mon camp pestre.
On a le même jeu de rimes dans le Bergier sans solas, v. 177. Debat de l'aigle, v. 115-120 :
Ces chiens dervés ont les dens tous divers
Et s'ilz mordent, ce seront toudis vers Suchant le sang qui le venin enlace ;
James n'est sec leur mors, mais toudis vers Et s'on les fiert, se tournent toudis vers
Le champion qui les vœult prendre en lace...
Regrès des pere et mere, v. 105-114 :
Cessés vos pleurs et vos plains, Se feray par mons et par plains Pour mon mari que je plains Regrès plains D'ennuy et de desconfort ; Tirer cheveux, tordre mains, Faire souspirs inhumains Braire et crier soirs et mains, Ou je mains, Sont mon joyeux resconfort.
3 KIME BATELÉE OU INTÉRIEURE : On désigne par là l'identité de syllabes finales qui se trouvent à l'intérieur et à la fin d’un même vers ou de vers qui se suivent. Selon Naetebus, p. 19, le fait apparaît dans des strophes isolées de poèmes de la fin du XIII° siècle. Tobler, Verskau, p. 164, remarque que la poésie lyrique provençale a employé assez souvent la rime intérieure et qu’on la trouve plus rarement dans l'ancienne poésie française. C’est au XVE siècle qu'elle devait avoir la plus grande vogue, surtout grâce à Molinet. Le rhétoriqueur est, semble-t-il, le prernier à parler de rethorique batelee qu'il signale comme une nouvelle mode. I] la définit ainsi : En pareille forme de vers huitains se fait rethorique batelee, et est dite batelee pour ce que, avec ce qu'elle a sa volee de resonance en la finale sillabe, comme dessus, elle a un autre son et reson a la quatrieme sillabe, a maniere de batellage (Langlois, Recueil, p. 222). P. Fabri n’a pas bien compris cette définition : il considère chaque vers batelé comme deux petits vers écrits sur la même ligne. Thomas Sebillet (Ed. Gaifle, p. 202) signale encore la rime batelée, mais 1l ajoute qu'elle n'est aujourd'huy gueres usilée hors les balades et chans royaus. Molinet, lui, en a fait le plus grand usage dans des huitains de vers décasyllakes. Nous n'avons pas compté moins de 25 pièces où la rime intérieure apparaît de façon continue. En voici quelques exenples :
Gaiges de Molinet retrenchiés, v. 9-16 :
Il est quassé, debrisiet, desbauchiet Et trebuchiet en dure oppression, Car cn luy a son vivre retrenchiet Et retrachiet, recopet, repinchiet
es 1} Von
Et restrinchiet a demy portion,
Par fraction, il a pour pension
Grand passion et doeul en lieu de joye : De bourse wide il n'est cœur qui s'esjoye…
Complainte sur la mort Madame d'Ostrisse, v. 353-360 :
Depuis que Mort brisa ce bel imaige
De grant lignaige, estimé a hault pris,
Que avons nous eu sinon perte, dommaige, Guerre, ravaige et famine et oraige,
Raige sur raige, hommes et chasteaux pris, Logis espris, nos gendarmes surpris
Et nos pourpris en grand dangier de prise :
Tant va le cane a l’eaue qu’elle brise.
4 RIME GRAMMATICALE : Elle consiste à faire rimer des mots qui ont le même radical, mais qui n’ont ni la même composition ni la même désinence. Selon Naetebus, p. 15, on commença d’abord par des couples de rimes ; puis on appliqua le procédé à des strophes entières. Dans le premier tiers du XIII® siècle, Gautier de Coincy suivit la même recette tout au long d’une Prière à la Vierge. Tobler, Versbau, p. 162, remarque que les poètes qui recherchent les rimes équivoques ont aussi généralement beaucoup de rimes grammaticales. C’est, en effet, le cas pour Molinet. Il est un certain nombre de mots dont il jongle volontiers :
Core : Au Comte Englebert de Nassau, v. 65-72 ; Aliance Matrimoniale, v. 129-136 ; Bergier sans solas, v. 387-396 ; Collaudation a Madame Margucrite, v. 29-36 ; Dictier sus ceux de Gand, v. 105-112 : Oraison a Marie, À la Divine, v. 89-99 : Recollection, 817-824 ; À Nicolas de Ruttre, v. 73-80 ; Voyage d'Espaigne, v. 97-104.
Pas : Ad laudem Trundinis, v. 41-48 : Collaudation a Madame Marguerite, v. 71-78 ; Dictier de Renommee, v. 65-72 ; La mort Federicq, v. 112-120 ; Oraison a Marie, À la divine, v. 177-187 ; Voyage d'Espaigne, v. 137-144.
PorTER : La Mort Federicq, v. 129-136 ; Oraison a Marie, À la divine,
MARIE : Chappelet des dames, fin, v. 1-8 ; Complainte sur la mort de Madame d'Ostrisse, v. 465-472.
Tour : Dictier sur Tournay, v. 321-329 ; Recollection, v. 576-584.
Voyage d'Espaigne, v. 97-104 :
Se bien scavons de paix tenir la corde
Et de discorde ung cordon descorder,
Dieu trop plus doulx que son de monocorde, Qui roix accorde et des bons se recorde,
En sa concorde il nous fera corder
Et concorder pour nous bien accorder
Et recorder joyeulx et bons accors :
À tous pecheurs est Dieu misericors.
Ici la rime grammaticale est rehaussée de rime batelée.
5 RÉTHORIQUE A DOUBLE QUEUE : C’est ainsi que Molinet dénomme les vers dont la rime est redoublée :
Rethorique a double queue se puet engendrer par les tailles dessus dictes, quant la penultime et la derreniere sillabes ont pareille termination (Langlois, Recueil, p. 225). Fabri (Ed. Héron, II, p. 45) parle de rime couronnée et en donne une définition qui concorde avec celle de Molinet. On devait faire beaucoup mieux. On s'ingénia à placer deux rimes couronnées dans les décasyllabes, l’une avant la césure, l’autre à la fin du vers ; on alla même jusqu’à répéter trois fois la rime en fin de vers. C’est ce qu’expose l’auteur anonyme de l'Art et Science de Rhetorique paru avant 1525 (Langlois, Recueil, p. 319 et 320). Gracien du Pont est le premier à nommer ( emperiere » la rime triple et Th. Sebillet (Gaiffe, p. 200) la signale également : Emperiere est espèce de couronnée et est dite emperière, pour ce qu’elle ha triple couronne. Molinet n’abuse pas de ces excentricités. Sans doute il est capable d'écrire sans discontinuité six huitains d’octosyllabes en rimes doubles (MSQ, v. 11293-11340) !, mais dans ses poésies, ces effets de rimes sont rares. Parmi la douzaine d'exemples que nous avons pu relever, voici les plus caractéristiques : |
Chappelet des Dames, quatrième partie :
Pourpre roial, fleur de jennette nette, Digne d'estre mise en devise, vise
Que Dieu t'a fait plus que parfaite, faite À sa samblance, assés propette, preste