L'INFLUENCE
Un chartreux, du nom de Destrées, reconnaît Molinet comme son souverain precepteur. Il rima trois vies de saintes, sainte Marguerite, sainte Wenefrede, sainte Catherine et le Contreblason des faulses amours : dans ces œuvres diverses, il imite Molinet, jusqu’à le copier servilement : il exagère même la manière de son maître, car ses vers sont souvent obscurcis par des latinismes rebutants ?,
Le vrai disciple de Molinet fut son filleul Jean Lemaire de Belges : né vers 1473, à Bavai, il passa une partie de sa jeunesse sous la direction de son protecteur et, dans sa Chronique annale, il rappelle avec émotion qu'il avait chanté Benedicamus, dans l’église de Notre-Dame de la Salle à Valenciennes. En mai 1507, il devint chanoine à son tour et quand, quelques mois après, Molinet mourut, il le remplaça comme historiographe. En 1503, dans le Temple d'honneur et de Vertu, il suit les traces de son parrain. Ilétait au service de Marguerite d'Autriche, quand elle perdit, en 1504, son second mari, Philibert de Savoie. À cette occasion, il composa la Couronne Margaritique qui s'inspire directement du Chappelet des Dames. Molinet avait formé une guirlande avec cinq fleurs, dont les noms disposés en acrostiche donnent Marie ; chaque fleurette rappelle une vertu et tout un cortège d’héroïnes qui ont la même lettre initiale. Le joyau imaginé par Jean Lemaire est beaucoup plus compliqué. Il s’agit de glorifier Marguerite d'Autriche : pour les dix lettres de son nom, il faut dix vierges qui sont ornées de dix pierres précieuses figurant dix vertus sur lesquelles dissertent longuement dix orateurs. Jean Lemaire emploie encore les mêmes procédés que son maître dans les Regrets de la Dame Infortunee (1506). Mais déjà ses qualités personnelles se révèlent dans ces premières œuvres : ses descriptions sont beaucoup plus pittoresques et plus colorées que celles de Molinet ; 1] montre un goût très vif pour la beauté plastique, faisant place, dans ses
1. Holger Petersen, Destrées, frère chartreux et poète du temps de Marguerite d'Autriche, Helsingfors, 1927 ; Cf. Romania, LIV, 285-287.
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vers, à toutes sortes d'artistes, aux musiciens, aux peintres, aux sculpteurs : il apparaît ainsi comme un véritable précurseur de la Renaissance.
En 1510-1511, Pierre Gringore compose contre Jules I] un pamphlet intitulé l'Espoir de paix : Alors que le Saint-Siège ne songeait autrefois qu'à la concorde et à l’union, le pape actuel ne prêche que la haine et la violence ; il veut répandre la guerre partout. En guise d'aspergès, 1l brandit un sabre ; au lieu de cloches et campanes, il fait sonner les clairons et il remplace les pieuses bannières par des étendards. On reconnaît là les antithèses complaisamment développées par Molinet dans le Temple de Mars.
Laurent Desmoulins fait paraître, en 1511, le Cimetiere des Malheureux ! : c'est une œuvre édifante, où l’auteur, en qualité de prêtre, fait un sermon bien long et ennuyeux. Rien de plus plat que ses vers. Au début de son homélie, le poète s’égare en des lieux déserts et s'endort. Entendement lui apparaît et lui enjoint de versifier tout ce qu'il verra en songe. L'auteur obéit et commence par décrire la chapelle des malheureux, qui est une nouvelle contrefaçon du Temple de Mars, a 11 recto :
La chappelle est par nom nommee douleur Et la sonnette est faicte de haultz crys, L'eaue benoiste, de larmes de clameurs Et l’aspergés si est nommé folleur…
Pierre Grognet, de Toucy, non loin d'Auxerre, composa une chronique versifiée, à la manière de Molinet. Elle va de 1480 à 1530 et a pour titre : Recollection des merveilleuses choses et nouvelles advenues au noble royaume de France, en nostre temps, depuis l’an de grace 1480 ; en voici le début et la fin :
Pour raconter histoires bien nouvelles, Lisez ici, les verrés nompareilles…
J'ai vu au ciel planettes et dragons
Ayans des queues flamans comme charbons.
Pour nos pechés nous avons grand presaige :
Qui bien vivra, se trouvera moult saige ?.
On ne peut mieux — ou plus mal — démarquer la Recollection de Molinet.