‹ Jean Molinet: La Vie - Les ŒuvresChapitre 47 sur 157 · Voir, plus bas, le chap. v · texte numérisé non relu

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Art de Rhetorique, ms. fr. 2159 :

Pour ce que nouvellement, comme j'entens par voz gracieuses missives, estes tiré soubz l'estandart de Cupido le dieu d' Amours, et que vous mon tres honnoré seigneur, tout entrepris d'ardant desir, desirez estre tres leal et chevalereux champion, pour conquerre vostre partie adverse et obtenir d'elle victore glorieuse, vous estes adressiet vers moy, affin d'user de l'art de rhetorique.

Roman de la Rose mor., ms. La

Haye, 128 C 5 :

Ne suffit a vostre tres haulte seignourie, prosperant en fleur de jonesse, militer soubz le triumphant estandart de Mars, le grand dieu des batailles, dont vous avez veu les exploits plus que nul prince de vositre eage, se, avecq Ce, comme embrasé d'ardant desir, espris d'amoureuses estincelles, ne desirez estre champion des dames, ensievant le tres plaisant guidon de Venus, deesse d'amour. ‘

Constatons, pour terminer, que, dans les mss., le prologue de l'Art de Rhétorique s'achève par la plaisanterie traditionnelle, qui est une signature authentique : De laquelle rhetorique, mon tres honnoré seigneur, se c'est chose qui guaires vaille, vous prenderés en gré, s’il vous plaist, tant la fleur comme la farine, tele que vostre tres humble et petit molinet a sceu tourner entre ses meules.

E. Langlois a établi que l'Art de Rhétorique a été écrit entre 1477 et 1492. Nous sommes en mesure de serrer la date d’un peu plus près. Molinet, ayant expliqué ce qu'il entend par rhetorique batelee, cite plusieurs des poèmes, où il a employé ce genre de rimes. Il énumère la Complainte de Grece (1464), le Throsne d'honneur (1467), le Temple de Mars (1475), le Naufrage de la Pucelle (1477), et la Ressource du petit peuple (1481). Puis il donne un exemple que Langlois n'a pas identifié : c’est une strophe de la Complainte de la mort Madame d'Austrice :

Art de Rhetorique, Recueil p. 222:

Povres gens sont a tous lez reversez,

Tensez, bercez, confachiez, confon-

[dus,

T'appez, trompez, tourmentez, tron-

[delez,

Brulez, rifflez, tempestez, triboulez,

Pelez, choulez, espantez, esperdus,

Passez, perdus, martelez, morfondus,

Roingniez, tondus, pensis, patibulés, Pris et souspris, pilez et pestelez.

Complainte, v. 369-376 :

Les povres gens sont puis sa mort [reversés,

Tensés, bersés, confractés,confundus, Tappés, trompés, tempestés, tron-

[dellés, Brullés, rifflés,tourmentés, triboullés, Pillés, choullés, espantés, esperdus, Passés, perdus, marvoiés, morfondus:

Camus, confus, craventés et craintis :

Les grands poissons mengüent les

[petis.

La Complainte est postérieure au mois de mars 1482 : c'est donc après cette date et avant 1492 que fut composé l'Art de Rhétorique.

Analyse de l'Art de Rhétorique

Après la dédicace, Molinet commence par donner une définition de la rhétorique vulgaire ; c'est une espece de musique appellee richmique, laquelle contient certain nombre de sillabes avec aucune suavité deequisonance. Puis il distingue les voyelles et les consonnes, définit la syllabe et le mot. Ayant étudié les mots masculins ou parfaits, qui se terminent par une syllabe accentuée, et les mots féminins ou imparfaits dont la dernière syllabe est muette, 1l établit que l’e muet final s’élide devant une voyelle qui suit et constate que les vers à rime féminine ont une syllabe de plus que les vers à rime masculine.

Après ces considérations générales, Molinet définit la rime doublette ou plate, les vers sizains !,les vers septains et les vers brisés qui en sont dérivés ; 1l traite ensuite des vers huitains, de la rhétorique batelée, des vers douzains, des vers alexandrins. Après vient un développement sur la rime enchaînée, sur la rhétorique à double queue ou rime couronnée et sur les complaintes amoureuses. Puis Molinet en arrive aux rondeaux simples de 1, 2, 3, 4, 5 syllabes, aux rondeaux jumeaux, aux rondeaux doubles, aux rondeaux doubles de chanson ou simples virelais, aux doubles virelais, à la taille palinode?, qui consiste dans la reprise de certains vers, au fatras. Molinet examine ensuite la ballade commune, la ballade balladant, la ballade fatrisée ou jumelle, le simple lay, le lay renforcé, le chant royal, le serventois, la riqueraque et la bagueraude. Pour terminer, il recommande les rimes équivoques et léonines, condamne les rimes rurales et les rimes en goret, interdit de répéter le même mot à la fin du vers et donne des exemples de rimes riches et de rimes équivoques.

1, 11 faut remarquer que Molinet entend par là des strophes de six vers, et ainsi de suite, sauf pour les vers alexandrins,

2. Les commentateurs du Jardin de Plaisance ont eu raison de corriger l'expression taille

palernoise que Langlois n'avait admise qu'à contre-cœur, Jardin de Plaisance, II, 59-60. Le Jardin de Plaisance, b 111 recto b, donne un exemple de taille palinode.

Valeur de l'Art de Rhétorique

Le traité de Molinet est assez bien ordonné. Sans doute, les développements sur la rime sont un peu dispersés. Molinet parle d'abord des rimes plates ; à propos des strophes de huit vers, il définit la rime batelée ou intérieure ; un peu plus loin, il passe en revue la rime enchaînée ou couronnée et, à la fin du traité, les rimes défecteuses ou les plus estimables. Par contre, il donne des indications précises sur les variétés de vers ou de strophes et il étudie méthodiquement les différents poèmes à forme fixe. Ce qui fait encore l'intérêt de cet opuscule, c’est qu'il présente une riche matière. Molinet qui excellait dans les formes poétiques usuelles de son temps, soit qu'il les empruntât à ses devanciers et particulièrement à son maître Chastellain, soit qu'il les illustrât lui-même, en a donné une description détaillée. Il joint, de plus, à la définition un exemple qu'il extrait parfois des œuvres d'autrui, mais souvent de ses propres poésies. Les modèles proposés pour les ballades, le chant royal et le serventois sont de lui ; de lui aussi, la strophe qui contient des rimes batelées ; de lui encore, sans doute, le fatras proposé comme exemple : on retrouve, en effet, les deux premiers vers de cette pièce

dans le Mistère de saint Quentin, v. 9777-9778.

Pour apprécier toute la valeur de l'Art de Rhétorique, il suffira de noter ce que Molinet doit à ses devanciers et ce dont les grammairiens postérieurs lui sont redevables.

Molinet a connu des traités de versification en latin. Quelques-unes de ses définitions rappellent celles qui étaient admises dans les artes rhytmicae. Molinet nomme rhétorique vulgaire une espece de musique appellee richmique. Jean de Garlande avait déjà dit : rithmica species est artis enim musice !. Une autre explication semble également empruntée : Richmique… laquelle contient certain nombre de sillabes avec aucune suavité de equisonance ; on peut en rapprocher les mots suivants : Rithmus est

consona paritas sillabarum certo numero comprehensarum *. E. Langlois

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