‹ Jean Molinet: La Vie - Les ŒuvresChapitre 51 sur 157 · LE ROMAN DE LA ROSE MORALISÉ · texte numérisé non relu

LE ROMAN DE LA ROSE MORALISÉ

Molinet nous apprend qu'il a entrepris cet ouvrage sur la prière d’un de ses protecteurs, Philippe de Clèves, seigneur de Ravestain. Il voulut présenter à ses contemporains une version plus moderne du Roman de la Rose et y ajouter des commentaires édifiants. L'œuvre eut assez de vogue, puisqu'elle nous a été gardée dans deux manuscrits et dans plusieurs éditions. Comment peut-on expliquer ce succès ?

On peut considérer aujourd’hui comme une sorte de sacrilège d’avoir dérimé le Roman de la Rose, mais au XVE® siècle, et à la cour des ducs de Bourgogne, le fait, nous le verrons, n'était pas rare. On trouve assez singuhère l'idée de découper en chapitres le poème de Guillaume de Lorris et de jean de Meung et d’y adjoindre des explications religieuses et morales, mais le procédé n'était pas nouveau. En définitive, pour faire comprendre pourquoi l’on prise peu une œuvre fort estimée de son temps, il ne suffit pas d’alléguer des divergences de goût : il est plus utile de rechercher dans quelles conditions elle a pu être exécutée. Nous tâcherons donc d'établir à quelle date exacte Molinet écrivit le Roman de la Rose moralisé : de montrer comment il a été amené à traduire le poème ancien et à en donner un commentaire mystique ; de faire voir enfin de quelle manière il a réalisé son double dessein.

Date de composition

Le Roman de la Rose moralisé est conservé dans deux manuscrits et dans plusieurs éditions. L'un des manuscrits se trouve à la Bibliothèque royale de La Haye, sous la cote 128 C 5 : c’est un in-folio en papier, de 240 feuillets à deux colonnes, de la fin du XVE siècle. Le folio | comprend une miniature qui représente l’auteur offrart son œuvre à Philippe de Clèves !. Le second manuscrit est le n° 24.393 du fonds français de la Bibl. nat.: c’est également un in-folio en papier, de 389 feuillets, du début du XVI® siècle. Parmi les éditions, la plus ancienne est celle d’Antoine Vérard ? : c’est un in-folio gothique, sans date, de 4 feuillets non chiffrés et de 181 feuillets chiffrés. La seconde est de Guillaume Balsarin, Lyon 1503 ; c’est un in-folio gothique, à 2 colonnes, de 45 lignes à la page. La troisième, également in-folio gothique, de 128 feuillets, à 2 colonnes, est de la veuve Feu Michel Le Noir, Paris, 1521 %. Nous avons constaté l'identité presque absolue du manuscrit 24.393 et de l'édition Vérard : il serait toutefois malaisé de dire si le ms. est antérieur ou postérieur à l'édition.

Un fait incontestable, c'est la supériorité du ms. de La Haye. Il est d’abord plus complet. Il donne la dédicace qui manque dans l'édition Vérard, puisqu'il commence par ces mots : Au tres noble commandement et pour accomplir le bon plaisir de illustre prince et mon tres redoubté seigneur, Monseigneur Philippe de Cleves, Seigneur de Ravestain, fut ce Romant de la Rose moralisé et translaté de rime en prose, ou sont comprins le prologue, cent et sept chapitres, reduis par sens moral de fole amour vicieuse a divine amour vertueuse. De plus, parmi les exemples d’amours singulières énumérés dans le Prologue, le ms. de La Haye est seul à relater un cas curieux qui serait advenu dans le Boulonnais : Une juesne fille de Boulenois fut

1. Molinet porte une robe mauve ; il a les cheveux noirs et une très large tonsure. La figure est assez laide, ce qui est un indice d'authenticité. Voir la planche, en tête du présent Jivre.

2. F. W. Bourdillon, The early editiens of the Roman de la Rose (London, 196), p. 33 et 193.

3. Pour la description détaillée de ces éditions, voir F. W. Bourdillon, op. cit., p. 64-68. La Bibl. nat. possède deux exemplaires de l'édition Vérard, sur vélin, avec miniatures, Rés. Vélins 1101 et 1102 ; un autre exemplaire sur vélin est au British Museum, C. 22. c. 2.

Er

enamouree d'ung juesne filz, lequel, pour retenance de perpetuele amour, lui lanca ou doy une verge d’or, prometant jamais avoir aultre. Peu de tempz après, le jovencel enoeulla une aultre fille, laquelle il fiancha par le gré de ses amis et manda a sa premiere dame par amours qu'elle lui renvoyast sa verge. La fille fort esbahie de ces nouvelles mist grand paine a tirer hors l’aneau de son doy, ce que faire ne pœult. Et comme touchie d’ung rain de jalousie, a demi foursenee, print ung grant couteau dont on minche la poree, mit son doy sur le bloc, si le trencha et, par grand couroux, renvoya a son amy et l'aneau et le doy.

D'autre part, dans l'édition Vérard, comme Le le ms. 24. 393, le texte est souvent altéré. Les graphies picardes sont francisées : on a richesse pour ricesse, bouche pour bouce, franchise pour francise, ceinturelle pour chainturelle, cieulx pour chieulx, descendre pour deschendre, poignee pour poignie, assiegee pour assiegie, esloignee pour eslongie, grasse pour crasse, reth pour rois, etc. Les termes picards sont traduits ou mal interprétés ; on a corbeille pour mande (ch. 82, Moralité) ; lavages pour lavaches (grandes pluies » (ch. 85, Moralité) ; noix de geauge, pour noix gaugue (ch. 107, Mor.) ; grans lacz pour graux (ch. 21 Mor.). Parfois même, on relève d'assez graves erreurs : les yeux surtilans pour sintilans (ch. 17, Mor.) ; tulle de pitié pour title (ch. 18, Mor.) ; lancer leurs franchillons en la messon d'autruy pour leurs fauchillons (ch. 53, Mor.) ; la louve haue le plus gras mouton pour happe (ch. 62, Mor.) ; iceulx comettes ayans longues ceignes pour crignes (ch. 87, Mor.) ; rongié et exaulcié pour essucié (ch. 90, Mor.) : tels eschemelés escrivains pour eschervelés (ch. 91, Mor.).

À quelle date Molinet composa-t-il le Roman de la Rose moralisé ? Ce serait à l’en croire, vers l’an 1500. Voici, en effet, les derniers vers

du colophon :

L'an quinze cent, tournay molin au vent Et le convent d'amours ouvri ma baille ; Chargiet de grain, s'engrenay telement Que rudement, a mon entendement, Prins du fourment la fleur que je vous baille : Rués la paille, après qui maint sot baille, À la happaille et loing du jardinet :

Le monnier doibt avoir son molin net!

Page 1