‹ Jean Molinet: La Vie - Les ŒuvresChapitre 54 sur 157 · Le Roman de la Rose, p. p. E. Langlois, IV · texte numérisé non relu

Le Roman de la Rose, p. p. E. Langlois, IV

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claire. On y relève une allusion au duc de Milan ! et au Milanais, vrai patrimoine du roi de France. Mais alors, il n’est pas question de Louis XI, mais bien de Louis XII 2. Notre démonstration sera plus complète et décisive, quand nous en viendrons à Philippe de Clèves. Établissons d’abord que Molinet signale un certain nombre d'évènements postérieurs à la mort de Louis XI. Il termine un pressant appel aux Chrétiens contre les Infidèles, en citant un fait précis (ch. 91, Mor.) : Querez autres enclumes, querez, povres marisseaulx miserables, et, puisque avés marteaulx en main, martelez sur les dos et sur les ventres des horribles Turcqz infideles, qui vous menassent et se vantent de marteler brief sur voz testes. Approchiez qui vous approche, abbayez qui vous abbaye, barguigniez qui vous barguaigne, estonnez qui vous estonne. Forgiez nouvelles armures, fourbissiez vostre feraille et vous acquerez en Europe ossy glorieux nom sur les Turcqz que le victorieux roy de Castille s'est acquis en Auffricque, sur les Mores, en sa concqueste de Grenade. C’est au début de 1492 que les Maures furent expulsés du royaume de Grenade *. D'autre part, Molinet, érumérant les méfaits de Faux-Semblant, cite un fait curieux (ch. 32, Mor.): Et qui veult cognoistre au vray de ses actes et horribles faictz, sans gueires eslongier noz mettes, regardons l'angoisseux traveil et piteuse desolacion qu'il a perpetré au Quesnoy le Comte, l’espace de six ou sept ans, aux tres devctes notables filles, religieuses reformees de l’ordre de Saint Augustin. Il s'agit là de religieuses qui firent du scandale et Molinet raconte longuement l'aventure dans ses chroniques (ch. 234): Ceste diabolique pestilence dura continuellement audit monastere du Quesnoy l'espace de six ou sept ans, ou plusieurs notables filles furent piteusement vexees et menees en divers pelerinaiges pour remede et guerison. Or l'affaire éclata en 1491 et se prolongea pendant six ou sept ans, nécessitant même l'intervention de l'évêque de Cambrai. Il faut en conclure que le Roman de la Rose moralisé ne fut pas écrit avant 1498. Mais nous pouvons être encore plus précis. Examinons le cas de Philippe de Clèves ; F.. W. Bourdillon n’a pas bien interprété le passage qui lui est consacré (ch. 86, Mor.): Et se nous volons avoir par deça vraye apparence du miracle dessus dit, il nous souviegne de Monsegneur Philippe de Cleves, seigneur de Ravestain, au commandement duquel j'ay entreprins faire ceste labeur, comment pour redimer de detencion perilleuse et tres dur emprisonnement la majesté royale,

1. Jean-Galeas Sforza mourut le 21 octobre 1494 : cf. H. Hauser et A. Renaudet, Les débuts de l'âge moderne, 73.

2. Il est vrar qu’on a Loys unziesme, d'un côté et Loys XI° de l'autre ; il est assez difficile d'expliquer cette erreur.

3. H. Hauser et À. Renaudet, op. cit., 23 : Molinet, Chroniques, ch. 240.

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nostre futur imperateur, duquel il est prochain parent, il se mit en hostage fort pesant. puis fut assiegiet par terre et par mer d'amis, d'ennemis. Mais il se deffendi vigoreusement de l'escu de patience, tellement qu'apres avoir oubliiet toutes doleurs et fait son marchepiet d'envie, il mire maintenant sa noble face, non seulement es harmures de Milan, mais ossy en la refulgente et tres precieuse coronne de France et rechoit la sainte odeur et la reflamboyant splendeur des redolentes fleurs de lis dont le roy son cousin germain est triumphament aorné…. Un peu plus loin, Molinet ajoute, en parlant du roi : :lz sont grans et puissans geans, souvrainement le roy tres cristien, car sa voix, son nom et son bruit sont tant haultains, qu'ilz sont oys par les climatz du monde et font trambler les mescreans et faulx Turcqz infideles ; son destre brach embrasse tout le royaume de France, il tient Bretaigne en main et son senestre brach s’etend par dessus toute Ytalie.

Toutes les allusions que renferme ce développement sont claires. Philippe de Clèves eut de sérieux démêlés avec Maximilien. En février 1488, Maximilien fut emprisonné par les Brugeois. Quand il put recouvrer sa hiberté, Philippe de Clèves dut se porter garant des promesses de son souverain et rester comme otage à Gand. Quelques semaines plus tard, Maximilien, ne tenant point parole, reprit les armes contre les Flamands. Philippe de Clèves, tout en protestant de sa loyauté envers l'archiduc Philippe le Beau, se déclara champion des communes de Flandre et se rapprocha du roi de France. Ce fut l’origine d’un conflit qui devait durer plusieurs années. Après des vicissitudes diverses, Philhippe de Clèves se retira dans la forteresse de Lécluse, où il fut assiégé par les troupes de Maximilien !. À cette époque déjà, Charles VIII fait délivrer a son ami et feal conseiller et chambellan, la somme de trois mil livres tournois pour luy aider a supporter les frais, mises et depenses que faire luy conviendra (11 juillet 1491) ?. Quand Louis XII monta sur le trône, Philippe de Clèves se rendit en France et assista au couronnement de son royal cousin *. Peu de temps après, il recevait du souverain une importante pension “; il l’accompagnait dans son expédition d'Italie et était nommé gouverneur de Gênes. ÿ Le roi dont le bras s'étend sur toute l'Italie est Louis XII incontestablement. Il suffit de se rappeler que Louis XII entra à Milan au mois d'octobre 1499. On arrive ainsi à la conclusion que le Roman de la Rose fut morahisé en l'an 1500. Une der-

1. J. de Chestret de Haneffe, Histoire de la Maison de La Mark (Liége, 1898), 49.

2. Bibl. nat., Pièces originales, 787, n° 15 ; le n° 18, daté du 28 janvier 1492, signale un nouveau don de 5911 livres à Philippe de Clèves et à ses associés.

3. Le sacre eut lieu le 27 mai 1498 ; Ph. de Commynes, Mémoires, p. p. J. Calmette, IT, 315.

4, Bibl. nat., Pièces originales, 787, n° 22 et 26, 30 et 31.

5, Bibl. nat., Pièces originales, 788, n° 120.

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nière indication confirme ce résultat (ch. 69, Mor.): Par ceste vieille est entendu l'amour de Nostre Seigneur, qui, puis le tampz de grace ily a

mile et cinq cens ans, a tousjours contendu d’estre aymee de toutes manieres

de gens.

1. Se fiant à F. W. Bourdillon, E. Langlois a placé en 1483 la composition du Roman de la Rose moralisé (Roman de la Rose, I, 32). La même inexactitude se retrouve dans l'ouvrage

de L. Thuasne, Le Roman de la Rose (Paris, 1929), 71.

Molinet suit la tradition

en dérimant et moralisant le Roman de la Rose

Comment Molinet a-t-1l moralisé le Roman de la Rose, ? Son œuvre est divisée en chapitres ; dans chacun d'eux, il traduit en prose un certain nombre de vers, puis il ajoute une Moralité, un commentaire religieux et moral. Pour chacun de ces procédés, il avait de nombreux modèles.

Dès le XIII siècle, on mit en prose des poèmes antérieurs. Un poète, qui vivait peut-être en Angleterre, composa, à la fin du XII° siècle, une sorte de trilogie : Joseph d'Arimathie, Merlin, Perceval. De l'ouvrage original nous n'avons que la première partie et le début de la seconde, mais toutes trois ont été traduites en prose assez tôt. Vers la fin du XIIC siècle, Herman de Valenciennes écrivit une Estoire de la Bible, en laisses d’alexandrins : dès le XIII° siècle, on en a une version dérimée !. Au début du XIIIe siècle, Henri de Valenciennes raconta l’histoire de l’empereur Henri de Constantinople. [Il composa son œuvre en ‘strophes d'alexandrins monorimes, mais elle ne nous est parvenue que sous la forme d’un remaniement en prose ?. Les chansons de geste n’échappèrent pas à cette évolution. Il semble bien que le Chevalier au Cygne fut l’une des premières à subir cette transformation *. Au XIVE siècle, le procédé fut souvent employé ; au XV®, il devient tout à fait usuel. On a pu dresser une longue liste d’épopées qui ont été dérimées vers la fin du moyen âge *. Les ducs de Bourgogne, en particulier, se préoccupèrent d’avoir des versions en prose d'anciens poèmes épiques. C’est dans leur entourage qu’on s’appliqua surtout à rejeunir, en brisant le rythme, les vieilles chansons de geste ?. Il est donc assez naturel que Molinet ait pensé à traduire le Roman de la RoseS.

1. J. Bonnard, Les traductions de la Bible en vers français au Moyen âge (Paris, 1884), 11 ; H. Suchier et À. Birch-Hirschfeld, Geschichte der franz. Literatur (Leipzig, 1913), I, 274.

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