‹ Jean Molinet: La Vie - Les ŒuvresChapitre 55 sur 157 · G. Doutrepont, La Littérature française · texte numérisé non relu

G. Doutrepont, La Littérature française

6. Il existe, du reste, une autre traduction un peu plus ancienne ; elle se trouve dans le

ms. fr. 1642 de la Bibl. nat. et dans le ms. 744 du Musée Condé.

On estime, d'autre part, que c’est une entreprise singulière d'avoir joint un commentaire mystique au poème de Guillaume de Lorris et de Jean de Meung. Molinet, dans le Prologue, nous a bien indiqué ce qu'il voulait faire : Et affin que je ne perde le fourment de ma labeur et que la farine qui en sera molute puist avoir fleur salutaire, j'ay intention, se Dieu me donne la grace, de tourner et convertir soubz mes rudes meules le vicieux en vertueux, le corporel a l’espirituel, la mondanité en divinité et souverainement de le moraliser. Molinet développe sa pensée, quand il reproche à Jean Gerson de s'être tenu au sens littéral et de n'avoir pas pénétré la signification profonde du Roman de la Rose (ch. 107, Mor.) : Verité est que maistre Jean Jerson, fort auctorisié en theologie et de tres clere renommee, a la requeste et faveur d’aucunes notables dames composa ung petit livre intitulé la Reprobation du Romant de la Rose, mais, en ce faisant, il s’arresta seulement sur le sens litteral, sans destouiller la fusee. Et fit ainsi que le petit enfant, auquel on donne une grosse verde noix gaugue ; sitost qu'il le tient dedans sa main, il le met en bouche, cuydant que ce soit une pomme et quant il le sent amere, il le rue a ses piedz, mais se il avoit eu l’advis de mettre la noix hors de le cosse, de luy croquier l'escargne et oster la peau, il trouveroit le charneau moult friant.

En essayant de dégager le sens intime du Roman de la Rose, Molinet était sans doute loin de supposer qu'il suivait une fort ancienne tradition. L'interprétation symbolique d'un écrit considéré comme divin existe déjà dans l'antiquité. Dans la communauté fondée à Jérusalem, la lettre sacrée de l’ancienne loi devint le noyau spirituel du judaïsme et, en Grèce, les Stoïciens firent d'Homère le créateur de toutes les notions métaphysiques et morales !. L’exégèse judéo-grecque trouva son plus illustre représentant en Philon d'Alexandrie. Ce fut l’un des hommes les plus instruits et les plus influents de son temps. Il rassembla les explications allégoriques de ses prédécesseurs, les compléta par des commentaires personnels. [Il développa et perfectionna la science de l'herméneutique, à tel point qu'il eut une profonde influence sur les premiers Pères de l'Église ?. Selon lui, à côté du sens ordinaire, il existe un sens plus élevé. Il maintient sans doute l'acception littérale pour la plus grande partie des livres saints, mais 1l ajoute qu'il faut suivre les règles du symbolisme, pour pénétrer la signification véritable. Pour l'écrivain sacré, l'essentiel est le sens allégorique, qui est au sens littéral

1. C. Siegfried, Philo von Alexandria (Iéna, 1875), 9. 2. P. Heinisch, Der Eïnfluss Philos auf die aelteste Christliche Exegese (Münster, 1908), 29.

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