Bibl. nat., ms. lat. 14136, fol. 198 recto
2. En Italie, Pétrarque développe les mêmes idées sur l'essence de la poésie : sous la parure des symboles, le poète cache un enseignement moral ; voir P. de Nolhac, Pétrarque et l'humanisme (Paris, 1892), 111 et 359. Boccace applique également aux fables antiques les principes d’'exégèse qui avaient été établis pour les textes sacrés ; cf. Joannis Bocatii Genealogiae Deorum
{Basileae, 1532), 4.
3. M. Goldstaub, Der Physiologus und seine Weiterbilduns, Philologus, Supplementband VIII 2, p. 340.
4. Dreves, Die Jagd des Einhorns, 1892, p. 68. 5, E. Mäle, L'art religieux du XIII® siècle en France (Paris, 1919), 48. 6. Ch. V. Langlois, La Connaissance de la Nature et du Monde, 1927 p. 1.
7. M. Goldstaub und R. Wendriner, Ein Toshko-venezianischer Bestiarius (Halle, 1892), 186 et 204.
8. J.-Th. Welter, L'Exemplum dans t@itterature religieuse et didactique du Moyen âge (Paris, 1927), 335-350. On trouve, dans cet ouvrage, d'utiles indications sur des œuvres diverses.
D'autres ouvrages sont également pourvus de commentaires moraux. Au XIIIe siècle, les frères Prêcheurs ou Mineurs donnèrent une grande importance à l’homélie. L'usage s'établit d'insérer dans les sermons familiers de courts récits, tantôt sérieux, tantôt plaisants. On en fit même des recueils qui se présentent sous une double forme : parfois on se borne à rassembler des historiettes et on laisse au prédicateur le soin d'en tirer la moralité et, dans ce genre, la collection la plus complète nous est fournie par les Exempla de Jacques de Vitry !. Parfois, au contraire, les anecdotes sont suivies d’une interprétation morale : Robert Holcot, dominicain d'Oxford, compila, sous le titre de Moralités, une cinquantaine de récits moralisés. Plusieurs de ces aventures se retrouvent dans le recueil des Gesta Romanorum, qui remonte sans doute à la fin du XIIIe siècle ?. À la même veine se rattachent les Contes Moralisés de Nicole Bozon : ce franciscain anglais a rassemblé, à son tour, à l'usage des sermonnaires, des récits agrémentés d’une moralisation .
La manie moralisante alla plus loin encore : elle s'étendit même à des ouvrages de grammaire. On est un peu surpris de voir qu'une particularité grammaticale s'explique par le mystère de la Trinité : Personae autem verbis accidunt III. ; quod credo divinitus esse inspiratum, ut quod in Trinitatis fide credimus, in eloquiis inesse videatur *. L'Egloga Theoduli ou T'heodulus donna lieu à toutes sortes d'interprétations allégoriques. Conrad d'Hirschau ne le considère pas comme un manuel élémentaire pour de jeunes écoliers, il le met au rang des œuvres théologiques : Primum igitur in hoc opere a docente sensus ponendus est literae, deinde ipsa litera per allegoriam elucidanda, inde per moralitatem vita legentis instituenda Ÿ. On comprend ainsi que Jean Gerson ait composé un Donatus moralisatus, qui eut, même avant 1500, beaucoup d'éditions. Fables de la mythologie, compilations de sciences naturelles, récits apocryphes
1. G. Frenken, Die Exempla des Jacob von Vitry, München, 1914 ; J. Greven, Exempla des Jacob von Vitry, Heidelberg, 1914 ; pour d’autres recueils analogues, voir J.-Th. Welter, op. cit, 110-150.
2. H. Oesterley, Gesta Romanorum, Berlin, 1872. Il est probable que Robert Holcot et l’auteur anonyme des Gesta Romanorum ont puisé à une source commune. C’est, du moins,
l'avis du dernier éditeur : W. Dick, Die Gesta Romanorum (Erlangen, 1890), XII.
3. Antoine Thomas, Nicole Bozon (Histoire Littéraire, XXXVI, 400-424) : sur d’autres œuvres analogues, voir J.-Th. Welter, op. cit. 350-375.
4. Ch. Thurot, Histoire des doctrines grammaticales (Not. et Extr. XXII, 2° partie, 65). 5. G. L. Hamilton, Theodulus. a mediaeval Textbook (Modern Philology, VII 175).
LNH
d'histoire romaine, contes orientaux, traités de grammaire, on voit que la liste des œuvres moralisées est assez longue !.
La même tendance exégétique se manifeste jusqu’au milieu du XVI® siècle. En 1521, P. Fabri expose encore la quadruple interprétation des livres saints et il ajoute que les poèmes peuvent être traités de la même façon, car soubz les couvertures des poetes sont muscez les grandes substances”. Geoffroy Tory, dans le Champ Fleury, continue à tirer des moralités des récits mythologiques. L’humaniste Guillaume Budé, lui-même, appelle le Christ un Janus à double face et un Hercule protecteur à qui la croix sert de massue ?.
Ronsard, en 1555, sacriñie encore à une mode vieillie, quand, dans l’Hercule Chrestien, il compare le Christ au fils d'Alcmène, identifiant à chaque épisode de la vie de Jésus chacun des exploits du héros païen : Les travaux d’'Hercule seraient les diverses formes de la Passion du Christ *. Pourtant, dès le début du XVI siècle, on commençait à réagir contre les excès du symbolisme. Erasme déjà s’en prend aux philosophes qui donnent tant d'interprétations des livres saints : Jam illud quantae felicitatis esse putatis, dum arcanas litteras, perinde quasi cereae sunt, pro libidine formant ac reformant”. I] flétrit avec vigueur la manie de moraliser qui s'applique non seulement à la mythologie, mais encore à des récits d'histoire romaine : Hic mihi stultam aliquam et indoctam fabulam ex Speculo, opinor, historiali, aut Gestis Romanorum in medium adferunt et eandem interpretantur allegorice, tropologice et anagogice. Atque ad hunc quidem modum Chimaeram absolvunt, qualem nec Horatius unquam assequi potuit, cum scriberet : Humano capiti$…
Un peu plus tard, Luther reprend les mêmes attaques avec la même énergie. Sans doute, il rend justice à Nicolas de Lyre, à qui il doit beau-
1. Il faut retenir le témoignage de H. Oesterley, éditeur des Gesta Romanorum, 254 : « Wer hat im XIII und XIV Jahrhundert nicht Parabeln oder Geschichten im Style der Gesta erzahlt, wer hat nicht moralsirt und was ist nicht moralisirt ? » Les proverbes eux-
mêmes furent moralisés, cf. Romania, XLVIII, 514-521. 2. P. Fabri, Le grand et vrai art de Rhétorique, éd. Héron, I, 13. 3. L. Delaruelle, G. Budé (Paris, 1907) 186, note 1.
4. On a tenté d'expliquer ce singulier poème. L. Delaruelle, op. cit., p. 196, note |, trouve dans l’œuvre de Ronsard « comme l’ébauche d’un système, qui consiste à superposer à la mythologie le contenu du Nouveau Testament ». Il s'agit, en réalité, de la survivance d'un procédé fort ancien.
5, Erasme, Laus Stultitiae, éd. Kan (La Haye, 1898), 124. 6. Erasme, op. de 138.
coup!, mais il condamne sévèrement les gloses ineptes des Évangiles : Satis autem fecero, si, purissimo et simplicissimo Evangelii sensu utcumque patefacto, insulsis et ineptis glossematibus quorundam occurrero et, pro fabulis et somniis, saltem sola verba Dei sui a sordibus humanis purgata audire populos potuerit ?. En 1535, dans son Commentaire sur la genèse, 1l raille avec une verve mordante les audacieux glossateurs d'Ovide : Est enim allegoria tanquam formosa meretrix, quae ita blanditur hominibus, ut non possit non amari, praesertim ab hominibus ociosis, qui sunt sine tentatione. Tales putant se in medio Paradisi et gremio Dei esse, si quando illis speculationibus indulgent. Ac primum quidem a stolidis et ociosis monachis ortae sunt et tandem ita late serpserunt ut quidem Metamorphosin Ovidii in allegorias verterint. Mariam fecerunt Laurum, Apollinem Christum, quae, quantumwis sint absurda, tamen cum proponuntur imperitis adolescentibus, sed amantibus et studiosis literarum, initio valde adlubescunt, ut totos se illis interpretationibus dedant ?. Rabelais enfin raille d’un ton narquois les fictions imputées à Homère et l'exégèse pieuse des Métamorphoses d'Ovide : Si le croyez, vous n'approchez ne de pieds ne de mains a mon opinion, qui decrete icelles aussi peu avoir esté songees d'Homere que d'Ovide en ses Metamorphoses les Sacremens de l'Evangile, lesquelz un frere Lubin, vrai croquelardon, s'est efforcé demonstrer, si d'adventure il rencontroit gens aussi folz que luy et, comme dict le proverbe, couvercle digne du chaudron *.
ur, A
En moralisant le Roman de la Rose Molinet s’est donc conformé à une habitude fort ancienne. C'était toutefois une nouveauté de prendre comme base un vieux poème français, de le traduire et d'y ajouter un commentaire chrétien. On s'explique qu'il ait pu former ce dessein. Tout d’abord, l’œuvre de Guillaume de Lorris et de Jean de Meung continuait à avoir la plus grande vogue. Au seuil du XVE siècle, un débat sur le Roman de la Rose s'était élevé entre Christine de Pisan et Jean Gerson d’une part, Jean de Montreuil, Gontier Col et Pierre Col, d'autre part °. Vers le milieu du siècle, Martin Le Franc, prenant à son tour la défense du sexe féminin, s’attaquait encore à Jean de Meungf.
1. M. Fischer, Jahrbücher für protest. Theologie, XV, 430. 2. M. Lutheri Opera omnia (léna, 1557), II, fol. 339 b. Le passage est de 1521 : il est
extrait des Enarrationes epistolarum et evangeliorum quas postillas vocant. 3. M.Luther, /n genesim Enarrationes, éd. de Weimar, t. XLIII, 668. 4. Rabelais, Œuvres, éd. À. Lefranc, I, 12.
5. Romania, XLV, 23., 6. L. Thuasne, Le Roman de la Rose (Paris, 1929), 69.
Toutes ces polémiques eurent pour résultat d'augmenter encore la célébrité de l'ouvrage. De plus, Molinet lui-même nous apprend que le Roman de la Rose pouvait être considéré comme une bible nouvelle (ch. 50, Mor.) : Ce Guillaume de Loris, qui par maniere de songe a encommencié ce livre, est figuré à Moyse, recepteur des Commandemens de la loy et escripteur de l’anchiien Testament. Et par ce Jehan | de Meun], que Nostre Seigneur a couvert et revestu de ses esles, est figuré saint Jehan l'Evangéliste qui, entre les autres, a compilé une grande part du Nouveau Testament et ces deux parties ensemble conjoinctes, parmy les labeurs de leurs coadjuteurs, sont la sainte Bible. Rien ne pouvait mieux justifier l'entreprise de Molinet.
La traduction et le commentaire du Roman de la Rose
Il reste à répondre maintenant à une double question : Comment Molinet a-t-1l dérimé le Roman de la Rose et la traduction qu'il en a donnée est-elle fidèle ? D'autre part, quelle est la valeur du commentaire moral qu'il y a ajouté ?
La version de Molinet se répartit en 107 chapitres : les vingt premiers se rapportent au poème de Guillaume de Lorris. En voici le détail. :
Chap. Î| vers 26128 Chap. 11 vers 1881- 2042 Chap #2fvers 1429632 Chap. 12 vers 2043- 2232 Chap. 3 vers 633- 864 Chap. 13 vers 2233- 2580 : Chap. 4 vers 865- 988 Chap. 14 vers 2581- 2750 Chap. 5 vers 989- 1300 Chap. 15 vers 2751- 2764 Chap. 6 vers 1301- 1416 Chap. 16 vers 2765- 2970 Chap. 7 vers 1417- 1522 Chap. 17 vers 2971- 3220 Chap. 8 vers 1523- 1614 Chap. 18 vers 3221- 3498 Chap. 9 vers 1615- 1680 Chap. 19 vers 3499- 3796 Chap. 10 vers 1681- 1880 Chap. 20 vers 3797- 4058
L'œuvre de Jean de Meung est distribuée dans les 87 derniers chapitres:
Chap. 21 vers 4059- 4220 Chap. 32 vers 6490- 6631 Chap. 22 vers 4221- 4358 Chap. 33 vers 6632- 6776 Chap. 23 vers 4359- 4628 Chap. 34 vers 6777- 6863 Chap. 24 vers 4629- 5024 Chap. 35 vers 6864- 7229 Chap. 25 vers 5025- 5372 Chap. 36 vers 7230- 7794 Chap. 26 vers 5373- 5433 Chap. 37 vers 7795- 8244 Chap. 27 vers 5434- 5588 Chap. 37 vers 7795- 8244 Chap. 28 vers 5589- 569% Chap. 38 vers 8245- 8454 Chap. 29 vers 5697- 6078 Chap. 39 vers 8455- 8686 Chap. 30 vers 6079- 6175 Chap. 40 vers 8687- 8757 Chap. 31 vers 6176- 6489 Chap. 41 vers 8758- 8832
Chap: 42 vers Chap. 43 vers Chap. 44 vers Chap. 45 vers Chap. 46 vers Chap. 47 vers Chap. 48 vers Chap. 49 vers Chap. 50 vers Chap. 51 vers Chap. 52 vers Chap. 53 vers Chap. 54 vers Chap. 55 vers Chap. 56 vers Chap. 57 vers Chap. 58 vers Chap. 59 vers Chap. 60 vers Chap. 61 vers Chap. 62 vers Chap. 63 vers Chap. 64 vers Chap. 65 vers Chap. 66 vers Chap. 67 vers Chap. 68 vers Chap. 69 vers Chap. 74 vers
75 vers 15135-15302 76 vers 15303-15658 77 vers 15659-15778 78 vers 15779-15892 79 vers 15893-16148 80 vers 16149-16248 81 vers 16249-16540 82 vers 16541-16707 83 vers 16708-17087 84 vers 17088-17874 85 vers 17875-18018 86 vers 18019-18514 87 vers 18515-18608 88 vers 18609-18914 89 vers 18915-18966 90 vers 18967-19334 OT vers 19335-19726 92 vers 19727-19752 93 vers 19753-19930 94 vers 19931-20036 95 vers 20037-20094 96 vers 20095-20368 97 vers 20369-20524 98 vers 20525-20596 99 vers 20597-20710
. 100 vers 20711-20816 . 101 vers 20817-21174 . 102 vers 21175-21250 . 103 vers 21251-21346 . 104 vers 21347-21434 . 105 vers 21435-21582 . 106 vers 21583-21674 Chap.
107 vers 21675-21780
Avant d'examiner comment Molinet a rajeuni le texte ancien, :l
serait utile de savoir de quel manuscrit il s’est servi. Pour le poème de Guillaume de Lorris, nos recherches nous ont conduit à un résultat presque certain. F. W. Bourdillon a montré que dans la prose de Molinet on pouvait reconnaître d'assez nombreuses interpolations introduites dans le Roman de la Rose par Gui de Mori !. Parmi les manuscrits qui contiennent les additions de Gui de Mori, il en est un que la traduction de Molinet reproduit fidèlement : c'est le manuscrit fr. LV de la Bibliothèque royale de Copenhague. E. Langlois le désigne par le sigle He ;
1. F. W. Bourdillon, op. cit., 175... Voir aussi un article d'E. Langlois sur Gui de Mori ct
le Roman de la Rose (Bibliothèque de l'École des Chartes, LXVIII, 249-271).
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