‹ Jean Molinet: La Vie - Les ŒuvresChapitre 62 sur 157 · DORE · texte numérisé non relu

DORE

voici ce qu'il en dit : (Le texte a subi de profondes altérations d'un Picard qui a soigneusement remplacé par des équivalents les mots étrangers à son dialecte et a refait toutes les rimes non picardes. En outre, de nombreux emprunts au texte de Gui de Mori».

On peut d’abord établir une concordance parfaite entre les interpolations de He et la version de Molinet. Après le vers 138, He ajoute un portrait d'Orgueil de Gui de Mori, en 24 vers : ils sont exactement tra- . duits par Molinet. Par contre, dans un manuscrit de Tournai (Tou), qui contient également les amplifications de Gui de Mori, le même portra t ne comprend que 14 vers. Un commentaire de 164 vers sur les vices, dont les cinq mauvaises flèches d'Amour portent les noms, est substitué dans He aux vers 971-984 du Roman de la Rose et se retrouve intégralement dans Molinet. De plus, les vers 995-1016 sont remplacés par 146 vers où, de part et d'autre, le portrait de Plaisance est substitué à celui de Beauté. Dans Tou, la description du verger (vers 1327-1424) fait place à 94 vers de considérations sur la chasse qu’on pourrait faire dans cet enclos : elles ne sont ni dans Fe ni dans Molinet. Après le vers 1506, Gui de Mori ajoute de nouveau 38 vers, où il complète la légende de Narcisse : ce complément est à la fois dans He et dans Molinet. Enfin après le vers 2764, sont intercalés 258 vers sur les degrés d'Amour ou les loiers qu'Amour depart a ses fideles et ce long développement figure encore dans He et dans Molinet. Cette ressemblance assez caractéristique ne sufht pourtant point : on pourrait supposer qu'un autre manuscrit aujourd'hui perdu présentait les mêmes interpolations. Il faut donc regarder de plus près le texte de He et la version de Molinet. On constate d'abord que chaque fois qu’un mot rare ou difficile est remplacé dans He par un autre terme, cet équivalent plus ou moins exact se retrouve dans Molinet. Voici quelques exemples typiques :

Édition Langlois, v. 201 : Texte de He Tant par estoit descoloree Tant par estoit descoloree Qu'el sembloit estre enlangoree : Qu'el sembloit estre langouree ; Chose sembloit morte de fain, Chose sembloit morte de fain, Qui vesquist solement de pain Qui vesquist solement de pain Pestri a lessu fort e aigre. Pestri au suc e fort e aigre.

Traduction de Molinet

Et estoit tant descoulouree qu'elle sambloit entree en langueur, comme

1. E. Langlois, Les Manuscrits du Roman de la Rose (Lille, 1910), 177.

morte de. faim et qui seulement se vivoit d'un pain pestry au suc fort et

aigre !.

Encor vos sera debonaire Encor te sera debonaire Dangiers, qui fait a mainz lor bon Dangiers, qui a maint fait destrece Quant il a montré son bobon Quant son beubant contre euls destrece

Car Dangier qui plusieurs tient en destresse, desquels il rabaisse le beubans

vous sera aincoires debonnaire ?.

Lors leva li vilains s'aumuce, Lors leva li vilains la hure . . , 7 . Frote ses iauz, si s'esberuce, Le front crepist, les dens tabure Fronce le nés, les iauz roïlle Fronce le nés, les iauz roïlle ; E fut pleins d’ire et de roiïlle Lors fu cruelz a grant mervelle * D où . . .. .

Quant il s'oï si mal mener. Quant il s'oï si mal mener.

À donc Dangier le vilain leva la hure, crespi le front, grigna les dents, fronça le nez, roulla les yeux et, quand il se oy mener si mal, il monstra son horrible cruauté ®.

La démonstration paraît plus décisive encore, quand des mots picards qui ne se trouvent que dans He sont substitués aux expressions de

Guillaume de Lorris, v. 870 :

E si fait des seignors sergenz E si fait du seignor sergent E des dames refait baesses E des dames refait maischinnes Quant il les trueve trop engresses. Quant a orgoel se sont enclinnes.

1. L'expression pestri a lessu n'étant plus comprise a été altérée. Elle désigne du pain pétri avec de l'eau de lessive. Les ascètes s'inspirant du verset 9 du psaume 101 : quia cirierem tanguam panem manducabam, avaient coutume de mêler de la cendre à leur pain, par esprit de mortification : voir Dom L. Gougaud, La vie érémitique au Moyen âge (Revue d'ascétique et de mystique t. 1, 1920, p. 234). D'autre part, on obtenait de l’eau de lessive en passant de l’eau chaude sur des cendres de bois et on s'en servait pour pétrir le pain ; cf. E. Langlois Le Roman de la Rose, II, 296. Un passage de la Vie de saint Laurent, archevêque de Dublin, est caractéristique : Saepe etiam panem cum leccivia mixtum solebat comedere, ut posset cum psalmista dicere : cinerem tanquam panem manducabam (Analecta Bollardiana, t. XX XIII, 1914, Vita, cap. IX p. 139).

2. E. Langlois, Roman de la Rose, 11, 324, considère bobon comme une forme secondaire de bobant ou boban, maïs il n’en connaît pas d'autre exemple. Molinet, ne comprenant pas bien le manuscrit dont il se servait, garde néanmoins la forme leubant qu'il avait sous les yéux. Pour l'étymologie, voir Meyer-Lübke REW3, 1181 et W. von Wartburg, FEW I, 419,

3. Le verbe s’esherucer signifiant « se secouer » faisait difficulté : le remanieur picard a refait le vers et Molinet a adopté sa leçon. Il en a été de même pour le substantif roïlle {colère ».

SR 'QA ee Qui fait le sergent du seigneur et des dames fait les mesquines }… v. 1378:

Conins i avoit qui issoient Conins y avoit qui issoient Toute jor hors de lor tesnieres. Toute jor hors de lor duieres. Connins yssans de leurs duyeres ?.… 41930:

L’eve est toz jorz fresche e novele, L'eve est toz jorz fresche e novele, Qui nuit e jor sort a granz ondes, Qui nuit e jor sort a granz ondes,

Par deus doiz crueses e parfondes. Ou fons par III] buses rondes.

« L'eau fort nouvele sourt nuyt et jour par grandes undes, a quatre buses rondes en fons *.… »

I] ne paraît donc pas douteux que, pour traduire la première partie du Roman de la Rose, Molinet se soit servi de He ou d’une copie de He.

La question est plus complexe pour le poème de Jean de Meung.On peut affirmer d’abord que Molinet ne suit plus le manuscrit He. En effet, les interpolations de Gui de Mori qui figurent encore dans He ne se retrouvent plus dans Molinet. Les passages que Molinet n'a pas traduits sont nombreux : c'est après le vers 4544, un développement de 150 vers sur les dangers d'avoir le cœur jeune ; après le vers 5588, une dissertation sur la vénalité des juges ; après le vers 11132, une diatribe contre les mauvais moines ; après le vers 11524, une tirade de 420 vers sur les conditions dans lesquelles certains ordres religieux peuvent vivre de mendicité ; après le vers 14546, une autre digression sur la manière dont une femme peut se débarrasser d’un prétendant qui ne lui convient pas. Molinet s'est servi sans doute d’une copie de He, qui ne contenait que la première partie du Roman de la Rose. Dans ce cas, il se serait rabattu sur un autre manuscrit qui contenait les vers de Jean de Meung. L'examen de quelques variantes significatives confirme cette hypothèse :

1. Mesquine est l'équivalent picard de baesse. Le mot survit encore dans le Nord de la France. Edmont l'enregistre avec le sens suivant : « fille ou femme de service qui fait chez autrui les gros ouvrages di ménage ; servante de ferme. » Voir E. Gamillscheg, 608 b :

Meyer-Lübke, REW3, 5539.

2. Cotgrave traduit duyere par « a conny hole ». Le mot n'est pas relevé dans les glossaires picards, mais Molinet l'emploie à plusieurs reprises dans ses poésies.

3. Sur le mot buse, voir notre article sur des Alternances phonétiques en picard (Romania,

LIIT, 164).

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