E. Langlois, Les Manuscrits
2, E. Langlois, op. cit., 426 ; Le Roman de la Rose, II, 310. 3. On trouve aux Archives du Nord (B 3664, fol. 66 recto), un inventoire des livres trouvés
en la librairie de feu Monseigneur de Ravestain, en sa maison de la ville de Gand. Dans cette liste sont mentionnés plusieurs manuscrits du Roman de la Rose ; voir l'Inventaire sommaire
des Archives du Nord (Lille, 1895), VIII, 433. A la partie inférieure d'une feuille de garde qui se trouve en tête de He, on lit: T. Kleve; cf. E. Langlois, Manuscrits du Roman de la Rose, 175.
| — 96 — surtout une copie de He qui offrait un remaniement picard susceptible de lui faciliter sa tâche ; pour la seconde partie, 1l se servit le plus souvent d’un manuscrit plus correct, sans hésiter toutefois à traduire telle ou telle interpolation qui lui semblait digne d'intérêt.
Nous pouvons mieux apprécier maintenant la valeur de la traduction de Molinet. Comprenant lui-même que la langue de Guillaume de Lorris et de Jean de Meung était bien différente de la sienne, il nous a exposé comment il voulait procéder. Il remarque d'abord, dans le Prologue, que ledit romant a esté ourdy tant soutilement et tissu de sy bonne main et est l'ouvraige tant incorporé en la memoire des hommes que de le couchier en aultre stile ne sera moindre nouvelleté que de forgier ung nouvel abc ; puis s'adressant à Philippe de Clèves, 1l ajoute : J'emploiray touttes mes forces a l’avanchement de la queste amoureuse et au reboutement des maudis envieulx, suppliant que de vostre grace il me soit pardonné, se generalement je ne metz en œuvre tous les propres termes que je trouveray en la masse ; car puis le temps que le Romant fut premier compilé, nostre langaige est fort agensy, fort mignon et renouvelé. Je ne vœul amenrir les sentences ne les commuer, mais entrelacheray a leffois aucunes dictions modernes, leissant les aultres en leur entier, se trop rudes ne sont ou hors d'usage. Pendant deux siècles, en effet, la langue vulgaire avait continué à se transformer. Pour ne citer qu’un fait essentiel, la déclinaison à deux cas avait disparu au cours du XIVE siècle et, au siècle suivant, on avait perdu tout sentiment de la flexion casuelle. D'autre part, les auteurs du Roman de la Rose avaient employé nombre de formes des parlers du Centre de la France, si bien que dès le second tiers du XIVE siècle un remanieur avait inséré dans le poème des équivalents picards. On conçoit donc qu'une traduction du Roman de la Rose pouvait servir aux contemporains de Molinet. ’
Comment lui-même a-t-il réalisé son dessein > Pour la première partie, 1l se servit du texte remanié par un: Picard et forcément sa version s'éloigne un peu de l’œuvre originale ; pour la seconde partie, il s'appuie sur un manuscrit meilleur et sa prose rappelle mieux les vers primitifs. Dans l’ensemble, il abrège souvent les expressions parfois prolixes de son modèle, mais, sous prétexte d'éviter les répétitions qu’entraine la rime, 1l laisse tomber des détails importants. D'autre part, les dictions nouvelles qui remplacent les termes anciens sont-elles toujours bien exactes ? Molinet a-t-il toujours bien compris le vieux poème ? Sans doute 1] commente assez heureusement certains mots vieillis, quand il nous parle de chenes ou cheveulx chenus (v. 14546, chap. 71), de cointise ou fringuerie (v. 825, ch. 3), de cretines ou croissances oultrageuses
OR
(v. 17928, ch. 85), ou encore quand il explique paleteau par tasseau (v. 208, ch. 2), faire le marmiteux par faire le lolin (v. 414, ch. 2). Par contre, 1l a parfois d'étranges méprises. Le verbe abelir, ( plaire » l’a fort embarrassé : tantôt il ne le traduit pas (v. 1649, ch. 9 et v. 3362, ch. 18) ; tantôt 1l le reproduit tel quel (v. 7831, ch. 37 et 10968, ch. 52) ; une fois, il le rend par « embellir », alors qu'il signifie nettement «plaire » (v. 14515, ch. 71) ; deux fois seulement 1l lui donne son véritable sens (v. 2206, ch. 12 et v. 3507, ch. 19) ; encore faut-il remarquer que, dans le premier passage, He remplace abelist par plest. Le mot nois ou noif est glosé correctement par « neige” deux fois (v. 15622 et 18933, ch. 76 et 89) ; une autre fois, Molinet transcrit la forme noif (v. 16243, ch. 80) : à deux reprises, il explique le terme soit par ( noyau de noix », soit par « noix » (v. 546, ch. 2 et v. 1193, ch. 5). Le verbe aüner n'est pas mieux traité : il est traduit exactement par (assembler » aux vers 5344 et 21201 (ch. 25 et 102) ; mais aux vers 17010 et 18220 (ch. 83 et 86), on trouve respectivement (aimer » et (aorner ». Le nom baesse ou baiasse signifiant (servante » est rendu par mesquine (v. 871, ch. 4), parce qu'un remanieur picard l'avait remplacé par maischinne ; mais au vers 11082 (ch. 52), la baiasse devient une « abbesse ». Au vers 11744 (ch. 53), le mot glaons désignant des « corbeilles en osier » n'est pas traduit, mais au vers 8225 (ch. 37), il est glosé bizarrement par « boucquets ». N'insistons pas et concluons. Tout en reconnaissant que, du moins, pour le poème de Jean de Meung, Molinet s'appuie sur un texte généralement meilleur, on ne peut affirmer que sa traduction est toujours fidèle ; il faut même ajouter que, ne connaissant point parfaitement la langue du XIIT siècle, il a fait parfois d'assez plaisantes erreurs.
Guillaume de Lorris et Jean de Meung s'étaient servis d’une longue allégorie pour décrire toutes les tribulations que subit un amant, avant d'obtenir l'agrément de la personne aimée. Pour Molinet, le symbole de la rose présente un sens mystique : il ne s’agit plus d'amour profane, mais d'amour divin (ch. 107, Mor.) : Or pense chascun a soy mesmes se ceste rose ainsy vilonnee, durement traitee et vilipendee, ne se peut licitement. approprier au precieux corps de nostre Createur… C'est la rose incomprehensible, perpetuelle, inextimable, tousjours verde et immarcessible, laquelle a exposé membres verdz, fueillons, fueillettes et graines, son ame, son corps, son sang el voynes, pour nous redimer d'eternelles paines.
Molinet estime que les mystères divins ont besoin d’être éclaircis par des comparaisons familières, pour être compris de la foule. Puis, il invoque d'illustres exemples, pour mieux justifier son dessein (ch. 15 Mor.) : Les canticques qui semblent estre plaines d'amoureuse plaisance sont magnifiquement exposees et par grans personnages . a l'utilité de l'ame devote !. Les fables de Metamorphoze, plaines de lasciviies et vicieuses confabulations sont moralement reduictes et converties pour en tirer fruict salutaire. S'appuyant sur ces autorités, Molinet donne au Roman de la Rose un sens chrétien.
Tantôt ce sont des personnages bibliques qui sont choisis comme termes de comparaison : Faux-Semblant et Abstinence qui coupèrent la gorge à Malebouche sont assimilés à Judith qui trencha la tête d'Holoferne (chap. 54) ; le chapel que reçut Bel-Accueil, c'est la couronne d’épines que porta notre Seigneur dans sa douloureuse passion (chap. 56); Bel-Accueil et ses servants gardent la Rose, de même que saint Pierre et saint Paul sont les portiers du paradis (chap. 36) ; l'amant qui, après mille traverses, peut enfin cueillir la Rose, remet en mémoire le mystere: que fit Joseph d’Arimathie quand il cueillit de la croix le corps de Jesus (ch. 107). Tantôt ce sont des héros de la Fable ou de l’histoire ancienne qui donnent lieu à des commentaires moraux ou religieux : Jupiter qui coupa les génitoires de son père Saturne rappelle les coadjuteurs des prélats (ch. 27) ; la conquête de la Toison d'or faite par Jason est le symbole de la rédemption humaine accomplie par Jésus (chap. 61) :; Néron, c'est Lucifer (chap. 31) et l'irfortune de Crésus fait songer à la miserable fin de certains folz outrecuidés comme fut Maistre Olivier, barbieur du roy françois (ch. 32); Didon qui se tue pour son amoureux Enée peut se comparer a la devote ame religieuse, qui se fourre en peché mortel, par appeter l'honneur mondain dont elle est fort enamouree (chap. 59). Tantôt enfin ce sont des exemples tirés des sciences naturelles qui accompagnent la glose mystique : les oïselets tenus en cage sont les âmes raisonnables unies à leurs corps (chap. 65) ; le gros poisson pris dans la nasse ou le petit chat qui abandonne sa douce nourriture pour courir après la souricette, c'est le religieux qui se repent d’être entré en religion (chap. 67 et 68) ; le jeune poulain qui hennit après la jument est comme le moine qui naturellement appete le femenin sexe (chap. 69) : Jes chiens sont comparés aux ennemis par qui le connin qui signifie le genre “humain fut bouté en terre et le furet qui le fait sortir est notre Créateur
1. Il s'agit ici du Cantique des Cantiques, qui, du XII° au XVE siècle, fut plusieurs fois traduit en vers et moralisé ; voir J. Bonnard, Les {traductions de la Bible (Paris, 1884), 151-166. Il faut remarquer que les verbes exposer et moraliser ont le même sens.
(chap. 75) ; le soleil qui produit l’arc-en-ciel dans les nuées, c’est notre Seigneur donnant ses auréoles aux âmes bienheureuses (chap. 87). On voit que le procédé peut être amusant, mais on constate aussi combien il est arbitraire et même dangereux. Pas plus que ses prédécesseurs, Molinet n'évite la pure extravagance. On a pu sourire déjà de comparaisons assez saugrenues : en voici quelques autres fort imprévues : Samson, c'est Jésus ; Hercule, c’est le diable d’enfer (ch. 44) : Lucrèce et Pénélope sont assimilées à Rome et à Constantinople (chap. 39) ; la lune représente la tres sacree vierge portant blason, armoyé de sa glorieuse victoire (chap. 83).
Si l'on ne savait que Molinet applique consciencieusement une ancienne recette, on pourrait se demander s'il est toujours bien sérieux. Parfois cependant, il se rend compte de la bizarrerie de son dessein et il trouve qu'il n'y a pas lieu d'ajouter un commentaire moral (chap. 15, 25 et 53).
Molinet nous réserve d'autres surprises : il met en scène des personnages historiques ou fait allusion à des controverses fameuses. S'il rend hommage à son protecteur, Philippe de Clèves, il célèbre aussi, à plusieurs reprises, la princesse Marguerite d'Autriche. Il évoque le souvenir de Philippe le Bon dont il énumère longuement les mérites et souhaite que l'archiduc Philippe le Beau suive ses traces : Pleusist au benoit createur que monseigneur l'archeduc d’Austrice, son vray hireter, portant son nom, son title et partie de ses armes le peusist paisiblement succeder en toutes bonnes meurs, vertus et possessions, car aveuc les graces que Dieu et nature luy ont presté jusques a ce jour, ensemble ce qu'il porra cy appres de luy meismes acquerre, il est en apparence d’estre l'ung des grans princes de la terre (chap. 88). Veut-1l montrer l'inconstance de la fortune, Molinet allègue les tragiques destinées du roi d'Angleterre Henri VI, de Charles le Téméraire et de Louis de Luxembourg, comte de Saint Pol et connétable de France (chap. 33). Il rappelle également le meurtre de Louis de Bourbon, évêque de Liège, lâchement assassiné par Guillaume de La Marck, comte d'Arenberg (chap.77). Molinet-prend aussi parti dans des polémiques qui avaient fait grand bruit. Il s'attaque à Jean de Meung, quand, par la bouche de Faux-Semblant, il increpe, accuse et vilipende l’estat des Mendians. Après quelques défaillances, l'Ordre s’est si bien réformé qu'on ne saurait plus rien lui reprocher : O tres amer venimeux et poingnant gengleur, Faulx Samblant, oultrageux et fort desmesuré langart, de quel esprit es tu incité, ou qui te meut de detracter les simples innocens et anumerer a ta maledicte sorte les dignes suppos, tres elegans personnages de la tres clere et resplendissant ordre mendiante, semence apostolicque, grain formenteux et doulx fruit vivificque (chap. 53).
Nous avons là comme un écho des discussions célèbres qui, au XIII siècle déjà, s'étaient élevées entre lé clergé séculier et les Ordres Mendiants !. D'autre part Molinet ne peut admettre, avec Jean de Meung, qu'il y a moins d'honnêtes femmes que de phénix. Il défend, à son tour, l'honneur féminin ; il estime, de plus, que Jean Gerson n'a pas su démêler le sens secret du vieux poème (chap: 107). Par là, le débat sur le Roman de la Rose s'enrichit d’un chapitre inattendu ?.
Ajoutons, pour terminer, que Molinet sait égayer ses Moralités par de plaisantes anecdotes assez finement contées. Il nous rapporte qu'un jour, après la confession, un religieux reçut d’une demoiselle une pièce de monnaie, à condition de la partager avec ses confrères. Le Père crut d'abord que c'était un florin ou un ducat mais il vit bientôt que ce n'était qu'un petit gros : fort embarrassé, il envoya chercher pour un gros de sel et le mit dans le pot aux pois, à l'insu du cuisinier (chap.43). Molinet raille aussi l'alchimiste qui queroit apres l'art d'alquimie mais avoit trouvé l’art qui n’est mie (chap. 79}. Son récit le plus amusant a trait aux prenostiqueurs. Un roi de France, voulant faire une bonne partie de chasse, consulta son devin qui lui prédit une journée magnifique. Le souverain, escorté de seigneurs, part en campagne. Chemin faisant, il rencontre un meunier poussant son âne. Le rustre prévient le roi qu'il sera mouillé à bref délai, mais ses avis sont mal reçus. Bientôt un terrible orage éclate, suivi d'une pluie ‘torrentielle. Les chasseurs transpercés rentrent au château royal. Le roi ordonne à ses serviteurs d'aller querir le meunier et il lui demande comment il a pu lui prédire le mauvais temps : Ha ! Sire, dit-il, ne vous en esmayez :'je tiens pour regle generale et sans quelconque exception, sitost que les oreilles de mon asne sont chargües de grosses mouches et a grand multitude, le temps se trouble prestement et se triboule tellement que demie heure apres n'y a faulte que la terre ne soit arousee de merveilleuse et grosse pluye. Or, a l'heure que passastes devant mon asne, pour aller a la chasse, la povre beste estoit tant esguillonnee de mousches et de gros tahons que je la cuyday perdre. Et vela la cause par quoy ce terrible tempeste, qui de la chasse vous rachasse, s'est eslevé soubdainement. De ces mots fut le roy fort esbahy et dit ainsi : Puisque les asnes sont plus sages que les hommes en la mutacion du temps, je n'ay plus que faire de maistre prenostiqueur. Je vœul que dès maintenant il soit lisenciet, mais le
1. Voir Chr. Thouzellier, Le De Periculis de Guillaume de Saint Amour et les pour universitaires du XIII siècle (Revue historique, t. 156, p. 69-83).
‘2, E. Langlois, Le traité de Gerson contre le Roman de la: Rose (Romania, XLV, 23-48). 3. Cf. Bonaventure des Périers, Nouvelle XI.
AU
monnier et l'asne demourront a mes gaiges. Et quant volenté me prenra de chasser, je verray se les grosses mouches s'atacheront a ses oreilles (ch. 81). Que faut-il penser de ce commentaire religieux ? En tant que prêtre et chanoine, Molinet avait une intention louable, quand il voulait donner un sens mystique au Roman de la Rose : il se proposait de détourner les âmes de l'amour profane, pour les incliner vers l'amour divin. Mais ce pieux dessein était une véritable gageure. Sans doute, il trouve quelques rapprochements assez heureux, mais la plupart de ses comparaisons sont déconcertantes et tombent dans l’extravagance. Parfois même, il s’avoue incapable de fournir une glose satisfaisante. Il a su , du reste, éviter la monotonie d'un sermon continu, en introduisant dans son œuvre des développements variés : il fait d'assez longues allusions à des personnages historiques : il donne son avis sur des questions controversées ; enfin, dans d’amusants récits, il nous révèle des qualités de conteur.
1. De Barante attribue l'aventure au roi Louis XI (Histoire des ducs de Bourgogne, édit.
de Reitfenberg, IX, 301).