‹ Jean Molinet: La Vie - Les ŒuvresChapitre 65 sur 157 · LES POÉSIES · texte numérisé non relu

LES POÉSIES

L'œuvre poétique de Molinet est très diverse : tantôt il célèbre des princes ou de grands personnages ; tantôt 1] se répand en effusions mystiques ; parfois 1l s'amuse à composer des parodies, parfois enfin il écrit des vers sur les sujets les plus variés. Nous passerons successivement en revue les poèmes de circonstance, les pièces religieuses, les parodies, les poésies familières.

Poèmes de circonstance

Qu'en sa qualité d’historiographe de la maison de Bourgogne et d'Autriche, Molinet ait exalté les princes dont il recevait des émoluments ou les grands qui leur étaient attachés, rien de plus naturel. De par sa fonction même, il était tenu de mettre par écrit tous les fais, gestes, proesses et autres vertus comendables de son souverain. Les poésies officielles sont le complément des Chroniques, avec cette réserve toutefois que le poète, n'ayant plus le même souci d'impartialité, y exagère souvent ses louanges : de part et d'autre, on retrouve les mêmes détails, souvent dans les mêmes termes. Voici, par exemple, une strophe de la pièce

qui a pour titre, De nus de Nuz, v. 57-64 :

De hacquebuttes et de rudes froars, De toutes pars, froissiés nos bastillons ; De vos brayes, dondaines et bolvars, Qui par nos dars seront destruis et ars, Par maulvais ars, rompez nos pavillons, Mais lanbillons dont nous vous batillons Et la Bergiere vous engaigne :

Il n'est si grand feu qu'on n'estaigne.

Ces vers sont éclaircis par un passage des Chroniques (ch. 10): La Bergiere fut approchee et subtillement ajustee, laquelle avoit sieute de plusieurs courlaux. Pyons pyonnoient, manouvriers ouvroient, Jossiers fossoyoient et mineurs minerent par telle diligence, en approchant la ville, que ceulx de dedens furent en adventure de perdre leurs brayes et firent ung contrefort de travers pour le preserver. Dans un poème en l'honneur de Philippe le Beau, le prénom de Philippe est expliqué par os lampadi : la même expression est commentée dans un chapitre inédit des Chroniques : Car Philippe, selon la vraye interpretation, vault autant a dire comme Bouche de lampe ou amateur des choses haultes, et, comme en la lampe est une liqueur qui soutient le. corps d’icelle, ar feu qui illumine les yeux, ce Philippe, par sa tres haulte domination et grande seigneurie, avecq beauté corporelle decore de tres nobles meurs et vertus, estoit ardant et rendant a la tres illustre et opulente maison d'Austrice irradiante lumiere 1. Les Chroniques présentent plus d’exactitude dans l'exposé des faits. Pour s'en convaincre, il sufht de comparer le récit de la bataille de Guinegatte au poème dithyrambique composé sur le même sujet : La Journee de Therouenne. Nous avons, d’un côté, la relation détaillée d’un combat aux péripéties diverses, de l’autre. l’exaltation pompeuse d’une victoire bourguignonne.

La plupart des poésies de circonstance sont entièrement versifées ; plusieurs cependant sont de vastes compositions où la prose se mêle aux vers. Dans le premier groupe se range la Recollection des merveilleuses advenues *. Cette longue pièce, qui comprend 148 strophes de huit vers, se divise en deux parties : les 43 premières strophes sont attribuées dans les mss. à Chastellain, les 105 dernières à Molinet. C’est une tradition qu'il paraît difhcile d'accepter. La première section relate des évènements curieux survenus de 1429 à 1462 ; la seconde énumère des faits singuliers qui s’échelonnent de 1465 à 1495. Nous pensons que l’œuvre entière est de Molinet. La Chronique de Chastellain embrasse une période qui va de 1429 à 1470 ; les Chroniques de Molinet commencent en 1475 pour s2 terminer en 1506. Molinet a donné un bref résumé versifñé de la Chronique de son prédécesseur ; puis il y a joint les faits notables qui s'étaient produits depuis 1465, puisque, dès 1464, son acti-

1. De Reiffenberg, Chronique métrique de Chastellain et de Molinet (Bruxelles, 1836), 39. La glose est fort ancienne. P. Meyer qui la signale dans le Dit du Chancelier Philippe d'Henri d'Andeh, dit qu'elle remonte au moins à la fin du XI° siècle, mais se déclare incapable de l'expliquer. A. Darmesteter en a proposé l'explication, Romania, I, 360-2.

2. C'est à tort qu'on a imprimé longtemps et tout récemment encore : Recollection des merveilles advenues.

vité littéraire commence à se manifester. Ce n'est qu'une hypothèse, mais une indication que nous trouvons dans l’Art de Rhétorique de Molinet la confirme. Après avoir défini la rigueraque, Molinet nous dit : Au chant de ceste taille couloura messire George Chastellain ses Croniques abregies et il cite un exemple !. Nous voyons d’abord que les titres sont différents, puis nous constatons que la strophe donnée comme exemple ne figure ni dans la première, ni dans la seconde partie de la Recollection. Il semble permis de conclure que Chastellain avait écrit des Chroniques abregies qui ne nous sont pas parvenues et que Molinet, prenant modèle sur lui, composa, à son tour, la Reccllection. I] avait commencé cette œuvre assez tôt, puisqu'il y fait allusion, dans les Chroniques, après la mort de Charles le Téméraire (ch. 35) : Messire George Chastellain voult rediger par escript aulcuns des principaux exploits en armes d'icellui duc Charles, lesquels, avec trois que j'ai inserés par maniere de Recollection seront ic’ notés en bref.

Les poèmes mixtes sont assez nombreux ; en voici l'énumération : La Complainte de Grece (1464) ; Le Trosne d'honneur (1467) ; Le Naufrage de la Pucelle (1477) ; Le Chappelet des Dames (1478) ; La resourse du petit peuple (1481) ; L'arbre de Bourgonne (1486). Ce sont là des œuvres singulières où le poète allie les ornements d’une prose savante aux artifices d’une versification raffinée : il faut, toutefois, beaucoup de patience pour les lire jusqu'au bout. Pour en donner une idée, résumons brièvement la Resourse du petit peuple. Molinet imagine d’abord qu'il voit sortir de terre une plutonique matrosne, monstre affreux symbolisant la guerre, qui exerce partout ses ravages et, en particulier, maltraite une femme et son enfant, représentant la Justice et le petit Peuple. Vérité, sœur de Justice, survient qui desgorgue son invective contre les recteurs de la chose publique ; ces reproches véhéments ne comprennent pas moins de 144 vers. L'effet est tel que Justice et son enfant sont immédiatement environnés de gens de tous estas. Vérité remarquant ung homme tout meur, assez grave, de reverend maintien, discret et bien moriginé, habitué de robe longue et d'ung bel chapperon fourré, qui personnifie le grand Conseil dont s’entouraient les ducs de Bourgogne, le supplie de prendre soin de Justice et de son enfant qui sont en train de mourir. Justice, en un lai de 144 vers, déplore les horreurs de la guerre, dont elle a cruellement souffert. Conseil tente de la ranimer et lui recommande de s'appuyer sur Puissance, qui, plus que personne, est capable de la réconforter. Comme Justice s’enquiert de savoir où elle pourra

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