HAE
De gros marteaux, d'agus claux ou de dace,
Il ne te chault qu'on brocque, ou hocque ou hecque ; À vie, a mort, a funeral obsecque,
Tu le trouvas tres lealle solsecque,
Solide en cœur, sans bourde et sans mendace.
Molinet adresse plusieurs poésies à la Vierge Marie. Villon, dans la ballade qu'il fit pour sa mère, avait su traduire la piété naïve et profonde des humbles avec une émouvante sincérité. On ne trouve aucun accent personnel dans les vers de Molinet. Il revient plusieurs fois sur le thème banal de la virginité de Marie, faisant preuve d'un mauvais goût, qui, pour n'être pas rare à cette époque, n’en est pas moins déplaisant. Nous lisons, en effet, dans l'Oraison qui commence par le vers: À la divine ardue sapience un développement singulier, v. 144-148 ! -
O commercie admirable et nouvelle !
Du gendre humain l'incréé createur À ddignié prendre en toy, vierge pucelle, Animé corps, procedant de ta celle, Homme parfait, sans viril geniteur.
Les singularités de l'expression rachètent à peine la pauvreté et la banalité des idées. Dans le Dictier des cinq festes Nostre Dame, chacun des cinq couplets porte en acrostiche les mots : © mater Dei, memento mei ; de plus, la fin de chaque vers est figurée par un rébus. L'Oraison sur Maria présente un tour de force étonnant : les mots qui se trouvent dans chacune des cinq strophes ont comme initiale chacune des cinq lettres qui forment le nom de Marie. Voici la strophe finale, v. 33-39 :
Estoille errant, encontre eureuse Espine esprise, exélse eschielle, Ente eminente, eslute espeuse, Elucente, entiere, eternelle, Enchainte, enixe et efficace, Esperance : espirituelle, à Envye estains, erreur efface.
1. On peut en rapprocher un laÿa l'honneur de la Vierge Marie. d'Achille Caulier (Romania, XXXI, 319). | :
En A NC
Dans une autre oraison sous forme de ballade dont l’incaipit est : O Recouvrance moult plaisant, Molinet, plagiant une pièce de Martin Le Franc, donne une énumération de pierres précieuses, d'arbres et de fleurs !. Celle qui débute par le vers : Vierge sacree a qui Dieu conceda est faite sur les deux rimes da et mas. Enfin une Oraison a Nostre Dame reproduit au commencement et à la fin de chacune de ses dix-huit strophes le premier vers d'une chanson ?.
Nous mentionnerons, pour terminer, deux paraphrases de prières : un Salut fait sur Ave Maria et un Pater Noster. On a déjà au XII° et au XIII siècle des traductions ou des commentaires des principales prières de la liturgie chrétienne *. Tantôt le texte pieux est simplement traduit ; tantôt chaque mot latin ou chaque groupe de mots latins est tour à tour longuement commenté et sert d'introduction ou de conclusion à la strophe. Cette dernière formule fut largement exploitée pour le Pater Noster et l' Ave Maria. On a dressé la liste des poésies auxquelles l’Ave Maria a donné lieu *. Le même travail a été fait pour les paraphrases du Pater Noster *. À ces listes soigneusement établies 1l suffit d'ajouter les deux poèmes de Molinet. Ils ne valent ni plus ni moins que d’autres pièces analogues ; ils eurent pourtant quelque succès, puisqu'ils figurent dans plusieurs manuscrits qui sont des recueils de prières.
1. Voir Œuvres de Guillaume Alexis. p. p. A. Piaget et E. Picot, II, 34. 2. Cette oraison a pour incipit : Tout a par moy, affin qu'on ne me voye…. 3. Grœber, Grundriss.… Il Band, I Abteilung, 687.
4. Voir Huon le Roi de Cambrai, Œuvres, I, p. p. A. Langfors (Paris, 1925); cf. A. Längfors, Les Incipit… (Paris, 1917), 34.
. 5. A. Langfors, Les traductions et paraphrases du Pater Noster… (Neuphilologische Mitteilungen, XIV, 35-45) : cf. A. Langfors. Les Incipit.. 272-274.
Les Parodies
À côté des poésies religieuses, nous en trouvons d’autres d’un caractère particulier : ce sont des parodies de textes sacrés, de prières liturgiques ou de sermons.
Ce serait une erreur de croire que les poètes goliards qui ont mis ce genre en honneur avaient l'intention de décrier la religion. On se tromperait également, si l’on admettait que dans la Patenostre a l'userier ou dars le Credo au ribaut, par exemple, la parodie religieuse sert à faire valoir une étude de caractère !. En fait, les golhiards et leurs imitateurs voulaient surtout se divertir : pour produire un effet comique, ils accentuaient et parfois même exagéraient le contraste entre les effusions mystiques et les actes les plus simples ou les plus naturels de la vie ordinaire. Ils ont commencé par travestir en latin le rituel de la messe et les prières liturgiques. Puis sont venues toutes sortes de parodies en langue vulgaire. Molinet, si friand de plaisanteries et même d’obscénités, s'inspira largement de la poésie goliardique : il continue la tradition qui va des clercs vagants à Rabelais.
Les clercs qui lisaient assidûment les livres saints et participaient aux offices religieux étaient tellement imbus de la langue ecclésiastique qu'ils s'en servaient volontiers, dans une intention comique ou railleuse, pour exprimer des pensées profanes. Les chansons à boire des goliards sont farcies d'expressions bibliques ou liturgiques. Leurs poèmes d’amour ont le même caractère. L'un d'eux par exemple, décrit la rencontre de deux amants 2. Il débute par un verset de l'Épître de saint Paul aux Corinthiens, I, 13, 1 : Si linguis hominum loquar et angelorum.. Dans la seconde strophe, sont cités les mots de l'hymne sur la croix du Christ : Pange lingua.. Jusqu'à présent la pièce ne respire que des sentiments pieux. L'amant en vient à se trouver en présence de celle qu'il aime: il s'agenouille devant elle et la salue en termes tels qu'on se demande s’il ne s’agit pas de la Vierge Marie :
1. Grœber, Grundriss.… 880, 2. Carmina burana, p. p. J.-A. Schmeller (Breslau, 1904), n° 50.
NT
Ave, formosissima, Gemma pretiosa, Ave, decus virginum, Virgo gloriosa,
Ave, mundi luminar, Ave, mundi rosa….
Jusqu'ici l'équivoque est entière. Seuls, les deux derniers vers de la strophe, introduisant des comparaisons profanes, montrent qu'il est simplement question d’une jouvencelle :
Blanziflor et Helena,
Venus generosa !.
Il y a là un effet comique assez discret et assez fin. L'amour profane se teinte de mysticisme et se traduit dans le langage de la plus fervente piété. La recette fit fortune : elle n'était pas oubliée au XVE siècle. Dans le cercle aristocratique de Charles d'Orléans, les amants sont comparés aux Franciscains, dont l’ordre avait été réformé vers 1400 : ce sont les Amoureux de l'Observance. À plusieurs reprises, le poète nous parle du paradis de plaisance. X] nous dit aussi qu'il a fait les obsèques de sa dame dans le moustier amoureux et que Penser doloreux a chanté le service pour son ame ?. À la même veine se rattache une œuvre légère et plaisante qui a pour titre : L’ Amant rendu cordelier a | Observance d'amours. On l’attribua longtemps à Martial d'Auvergne : il vaut mieux sans doute la replacer dans le groupe de Charles d'Orléans
Molinet s'inspira quelquefois du même procédé. L'une de ses pièces est intitulée de façon curieuse Dictier qui se pœult adreschier soit a la Vierge Marie ou pour un amant a sa dame. En voici la première strophe :
Dame sans per, tre; precieuse image, Chief d'œuvre exquis et des dieux l’artifice, Fleur de beaulté de noble et hault lignage, À qui chascun doit tribut et homaige, Salut, honnœur, loenge et sacrifice
Il n'est pappier ne plume qui souffise
À descripre vostre ‘ont totalle,
Car vous estes en cœur tousjours lealle.
1. Voir P. Lehmann, Die Parodie im Mittelalter (München, 1922), 147. 2. Charles d'Orléans, Poésies, p. p. P. Chamoion, I, 42, 45, 95, 158 (CFMA n° 34, Paris, 1923).
Une autre forme de parodie consistait à ajouter des commentaires facétieux à des passages des livres saints ou à des prières. Tout d'abord, comme nous l'avons vu, on s'était contenté de paraphraser les textes sacrés pour les rendre intelligibles aux fidèles!. Peu à peu, à la traduction édifiante se substituent des gloses de caractère profane. La langue vulgaire donne une interprétation versifiée des mots latins, sans que le rapport de sens soit toujours parfaitement observé. Tantôt ces poèmes singuliers mettent en scène tel ou tel personnage peu recommandable, tantô: ils sont remplis d’allusions à de; évènements politiques *. En tout cas, ils eurent grand succès jusque dans la première moitié du XVI® siècle.
Molinet nous offre plusieurs poésies de ce genre. Il nous décrit plaisamment les Neuf Preux de gourmandise *. S'inspirant pour chaque strophe d’un passage de la Bible, il vante tour à tour, comme ivrognes réputés, Noé, Chodorlahomor, Loth, Nabal, Ammon, Ela, Holoferne, Balthasar et Simon. Dans le Nouveau Calendrier, Molinet fait des calembours plus ou moins réussis sur les signes du zodiaque et des noms de saints. Deux autres pièces sont d’amusantes parodies de prières. Elles ont pour titre : Graces sans villonnie et Letania minor. Les Graces sans villonnie se terminent par un invocation pleine de verve et de couleur,
Prions Dieu que les Jacobins Puissent mengier les Augustins
Et les Carmes soient p-ridus
Des cordes des freres menus ;
Les faulx mutins et les paillards Soient seigneurs preux et gaillards
1. Eero Ilvonen, Parodies de thèmes pieux (Paris, 1914). Dans cet estimable travail, l'auteur n'a pas établi une distinction nette-entre les paraphrases sérieuses et les parodies proprement dites.
2. Dans le premier groupe, on peut ranger la Patenostre et le Credo de l'usurier ; le Credo au ribaut (E. Ilvonen, op. cit., 59, 83 et 118) ; dans le second, le Pater Noster des Anglois, l'Ave Maria des Espagnols et le Benedictus des Huguenots (Recueil de poésies françaises, 1, 125 ; IX, 191 et 254).
3. Dès le début du XIV® siècle, s'était formé un véritable culte des héros : on célébrait les neuf preux ; voir P. Meyer, Bulletin de la Société des Anciens Textes français (Paris, 1883), 45-54. En 1487, parut à Abbeville une vaste compilation qui avait pour titre le Triomphe des neuf Preux (Bibl. nat., Rés. y? 83). Plus tard, on y ajouta les neuf preuses ; cf. E. Deschamps, Œuvres complètes, 1, 199 et III, 192 ; J. Huizinga, op. cit., 95.
Et leurs gens puissent chevauchier Rencluses que Dieu a tant chier, Preudes femmes et. beguinettes
Et religieuses nonettes.
Soient sainctes les curatieres, Les macquerelles, les loudieres, Qui prendent filles en leurs lacgs :
Le deable emporte nos prelatz Nos doiens, prestres seculiers
Et Mendians et Cordeliers, Qui n'ont cure de ces pecunes.
Vierges soient touttes communes, Soient rices gens dissolus, Trainés au gibet les eslus ; Soient en gloire les dannés,
En enfer les bons amenés, Quand Dieu fera son examen
À l'huys de Paradis. Amen.
La Letania minor est une parodie de la litanie des saints Manieres de Vilains en offrent déjà un exemple au XIIIe siècle. Dans cette pièce curieuse, qui comprend un développement en prose et des vers, le texte latin qui, à une bouffonnerie près, est conforme à la formule liturgique, sert d’amorce à de plaisantes malédictions ?. De même, Molinet illustre d'amusantes facéties les diverses parties de la litanie :
Vos omnes sancti et sancte, Priés a Dieu que paix aions, Joye, argent, or, bonne santé Et en sa gloire le voions….
Prions pour les trespassés Pour ceulx qui sont despassés Et sont en fort grands perilz Et pour gendarmes quassés, Bruslés, rostis, fricassés Batus, pendus, essoris.…
. Les . XXII.
1. On peut en rapprocher les Graces joyeuses de yssue de table (Recueil de poésies françaises,