‹ Jean Molinet: La Vie - Les ŒuvresChapitre 73 sur 157 · II · texte numérisé non relu

II

2. E. Faral, Des Vilains ou des XXII manieres de vilains, Romania, XLVIII, 243-264.

Les bergieres fort. propettes Puissent cœullir les flourettes Au tres doux son des flaios Et puissent en leurs chambrettes Joir de leurs amourettes,

Te rogamus, aud nos.

De tonnoires, d'espantailles,

D'escervelés, de batailles,

D'ung vrongne abandonné

De grans flateurs, de sotailles,

De gabelles et de tailles, s Libera nos, Domine.

De femme trop rihoteuse, De vielle jument boiteuse, De mengier empoisonné,

De chambriere mal soigneuse Et de fourniere rongneuse, Libera nos, Domine.

De vermne fort couee, De chemise renouee, D'estre pouvrement disné, De viande mal arree

Et de chausse deschiree, Libera nos, Domine. !

Nous avons enfin dans Molinet deux exemples de Sermons joyeux. Ces œuvres singulières doivent sans doute leur origine à la Fête des Fous. Ces saturnales chrétiennes donnaient lieu à toutes sortes d'excè : on organisait des processions où de jeunes gens, dans un costume sommaire, amusaient la foule par des paroles et des gestes indécents. On parodiait les formules liturgiques : en guise de répons, les clercs chantaient des chansons ordurières *. Les Sermons Joyeux rappellent les discours licencieux de la Fête des Fous par leur ton trivial ou obscène.

1. On a une pièce analogue dans La Letanie des bons compaignons (Recueil de poésies françaises, VII, 66-69).

2. ].P. Jacobsen, Essai sur les origines di Le tonidie (Paris, 1910), 71 ; P. Lehmann, op. cit,

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Ils étaient prononcés avant la représentation de spectacles profanes, ou déclarés dans des assemblées de sociétés badines et dans des repas de noces }, Au commencement du XIV® siècle, Geoffroy de Paris avait composé le Martyre de saint Baccus, mais c’est surtout vers le milieu du XV siècle que les Sermons Joyeux se multiplient. Tantôt ils développent un thème en latin, plus ou moins fantaisiste : tantôt ils en sont dépourvus, mais leur caractère essentiel est d’accumuler les plus grasses plaisanteries “.

Molinet se conforme strictement aux lois de ce genre particulier. Dans un de ses Sermons, 1l pose l'argument suivant : Bis natus, non baptisatus, in ligno positus pro nobis peccatoribus. I] en donne un premier développement, v. 11-26 :

Ceux qui ont l'engien frecq et neuf

Vœullent dire que c'est ung œuf,

Qui est né, sitost que le poulle

Le pont et qu'elle s'en despoulle.

Quant l'oiseau est hors de l’escaille,

Soit oizon, pertusot ou caille,

Il est né, la seconde fois,

Soit de Rains, de Gand ou de Foix ; . Puis, quand il est grand, on le met

En cave, dessus une met ;

Puis on le porte au patissier,

Pour le tuer sans baptisier.

Quant il est cuyt et mis en paste,

Vous et my y mettons le patte ;

Se est mengié d’entre nous pecheurs,

Qui en sommes les despenseurs.

1 E, Picot, Le Monologue dramatique (Romania, XV, 359) ; J. P. Jacobsen, op. cit., 63.

2, Mu premier groupe se rattachent le Sermon de Saint Ongnon (Recueil de poésies françaises, 1, 204) ; Le Sermon des maulx que l'homme a en mariage (ibid., II, 5) ; le Sermon de Saint Raisin Gbid., 11, 112) ; la Vie Saint Harenc (Gbid., 11, 325) ; le Sermon d'un fiancé qui emprunte un pain sur la fournee (ibid., I, 5) ; le Sermon de l'endouille (bid., IV, 87) ; le Sermon de Saint Faulcet Gbid., XI, 299) ; le Sermon joyeux de bien boyre (Ancien théâtre français, p. p. Viollet-le-Duc, 11, 5) ; le Sermon des Foulx (ibid, I 207) ; le Sermon pour une nopce (Roger de Collerye, Œuvres, éd. Ch. D'Héricault, 111). Dans le second groupe, on peut classer le Discours joyeux des Friponniers et friponnières (Recueil, 1, 147) ; le Sermon d'un ramoneur de cheminee Gbid., 1, 235) ; le Sermon de la patience des Femmes (ibid., III, 261) ; Le Sermon d'un depucelleur de nourrices Gbid., VI, 199). Sur toute la question, voir E. Picot, Le Monologue dramatique, Romania, XV, 358 ; XVI, 438 ; XVII, 207 ; C.-M. Desgranges. De scenico soliloquio in nostro medit aevi theatro (Paris, 1897) ; cf. Romania, XXVI, 614.

La seconde interprétation est plus scabreuse : elle est d'ordre scatologique. Le Sermon de saint Billouart est beaucoup plus long : il comprend 275 vers. En voici le thème : /ntroivit in tabernaculo, lacrimante recessit oculo. Cette fois, la prédication devient si indécente qu'il n'est point possible de la résumer. Bornons-nous à citer le passage qui nous présente saint Billouart, v. 25-35 :

Peuple devot, qui se taira,

Je prescheray en auditoire

La vie, legende et histoire

Du devot frere Billouart,

Que aulcunes gens nomment Chouart Et aulcuns aultres Priapus ; Puis diray ou il est repus ;

Car le lieu ou sciet son manoir

Est un lieu tenebreux et noir,

Ou n'y croit que caure et puyne ; Se y lieve aulcunes fois grant bruyne.… ?

1. Molinet s'est surpassé dans deux pièces très libres, le Mandement de froidure et la Complainte d'ung gentilhomme a sa dame.

Poésies familières

Les poésies familières ! présentent plus d'intérêt : elles sont moins connues, mais plus savoureuses. Nous examinerons d’abord les poèmes les moins originaux, soit qu'ils s'inspirent d'œuvres antérieures, soit qu'ils rentrent dans des cadres traditionnels. Puis nous passerons en revue les poésies plus personnelles, en en fixant les caractères essentiels.

Dans plusieurs pièces, Molinet s'inspire directement d'ouvrages plus ou moins célèbres. Jacques de Guise nous dit que, glanant des épis, comme Ruth la Moabite, dans le champ de ses prédécesseurs, il a écrit ses Annales, où il établit les origines troyennes du comté de Hainaut. Ce thème eut une grande vogue au XV® et même au XVI® siècle : Jean Lemaire le développa et l’enrichit dans ses {llustrations de Gaule et Ronsard ne dédaigna pas de l’exploiter dans la Franciade. Molinet, dans ses Chroniques, ch. 46, consacre un long développement au même sujet. Il cite Nicolaus Ruclerus, mais, en fait, il imite le savant franciscain de Valenciennes et non l’une de ses sources ?. Il connaissait aussi l'histoire fabuleuse de Tournai, comme le prouve son Dictier sur Tournay. Cette fois, il s’écarte de Jacques de Guise, qui fait une plaisante erreur en citant, sans l’accepter, le témoignage de Bucalion ou Buscalus ; Buscalus n’est pas un écrivain, mais l’un des héros de la légende. Ce fait nous est démontré dans les mss. de la Bibl. nat., fr. 9343 et 9344 : c'est une sorte de chronique légendaire de la ville de Tournai. Voici le sommaire du chap. 10, ms. 9343, fol. 12 recto : Cy fait mention du siege de Tournay, pour lors nommee seconde Rome et de la grant bataille qui y fut et des grans prouesses que fit Achifer et Basculus, freres. On voit également, fol. 23 verso, que le roi Tarquinius vint mettre le siège devant la cité d'Ostille et que celle-ci, fol. 249 recto, fut reconstruite par Nervus

1. Pour plus de commodité, nous classons dans ce groupe toutes les poésies qui n'ont pas trouvé place dans les précédentes sections.

2. Jacobi de Guisia, Annales. édidit E. Sackur, Monumenta Germaniae historica, Scriptorum T. XXX, pars I, p. 50, note : cf. Ph.-A. Becker, Der pseudo-historische Alberic, Zeitschrift für romanische Philologie, XXVI, 265.

et appelée Nerve ; on constate enfin, ms. 9344, fol. 62 recto, que le roi Tournus veut que la ville se nomme désormais Tournai !. Molinet, dans la première partie de son poème, mentionne les mêmes appellations, v. 16 ; 36 ; 88 :

Trois cent ans fus en honneur et bien,

Sans guerre avoir, ton nom fut lors Hostille..

Haultes portes, murs impenetratifz

Te refirent et ton nom te changerent :

Pour Hostille Nerve a nom te donnerent.…

Et decreta toy nommer a‘ltrement,

Car pour Turnus nom te donna Tournay. ?

On connaît la fin du Roman de la Rose : Honte et Peur, après avoir emprisonné Bel-Accueil et malmené l’Amant, résistent aux attaques des troupes d'Amour qui les assiègent. Genius vient à la rescousse et l'on crie : à l'assaut ! Tous les barons se lèvent, pour jeter à bas la forteresse. Vénus invite les ennemis à se rendre. Sur leur refus, elle tend son arc et lance un brandon enflammé. Le feu embrase out le pourpris du château fort. Honte et Danger s’enfuient en hâte : Courtoisie, Pitié et Franchise permettent de donner la rose à l’'Amant. Molinet s'inspire de cet épisode final dans le Siege d’ Amours. Amant appelle à son secours les champions amoureux. Se plaignant d’être abandonné, il invoque la mort. Espoir tente de le réconforter ; l'amant crie alors : à l'assaut ! v. 304:

À l'assaut, nobles saudars, Desploiés vos estandars, Brisiés lanches, lanchiés dars Rués engiens, jués des arcz, Widiés de vos pavillons, Rompés murs de toutes pars, Le feu soit partout espars, Rembarés dedens ses parqz Amours et tous ses pouppars Mettés les en grisillons.

Amour, de son côté, convoque les dames et les demoiselles, pour faire

1. Cf. Jacobi de Guisia, Annales, 52 ; selon G. Doutrepont, La Littérature. 418, note 2, les mss. 9343 et 9344 sont les deux parties d’un seul et même volume exécuté pour Philippe le Bon.

2. Un autre poème de la même époque expose aussi comment la ville fut tour à tour appelée

Hostille, Nerve et Tournay (Bibl. nat., fr. 24052, fol. 82-93).

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déloger l'amant. A la fin de la pièce, les amoureux sont priés de tenir un concile pour donner toute satisfaction à l'amant !.

Pétrarque composa, vers la fin de sa vie, les Triomphes : c’est un long poème peuplé de personnifications un peu froides, mais animé toutefois de souvenirs personnels. En voici le sujet : L'amour soumet à ses lois grands et petits, mais la Chasteté force Cupido à rendre les armes. Puis vient la Mort, à qui nul ne peut résister. La Renommée, plus puissante qu'elle, prolonge la mémoire des héros et des sages. Le Temps, qui poursuit sa marche sans se lasser, détruit peu à peu tout souvenir glorieux Îl est vaincu, à son tour, par l'Éternité qui donne la palme aux âmes bienheureuses. Cet ouvrage eut le plus grand succès. Pendant longtemps, 1l fut pris comme modèle en Italie et hors d'Italie ; il inspira même beaucoup d'artistes ?. Au XVE siècle, il existait un abrégé en latin qui fut souvent mis en vers français : Jean Robertet traita le sujet en huit:ins et son fils François en rondeaux *. Molinet en fit des sixains, dans les S'x triumphes en latin et franchois.

Il reprend un thème bien connu au moyen âge, dans les Eages du Monde. Déjà saint Augustin avait divisé les temps révolus en six périodes “. Bède le Vénérab e avait amplifié la matière, comparant les diverses époques soit aux jours de la semaine, soit aux parties de la vie humaine ©. Un manuscrit du XV® siècle contient un opuscule sur les Cinq ages du Monde d'Adam a la naissance du Christ $. Molinet développe le lieu commun à sa manière. Voici l’une des dernières strophes, v. 201-208 :

Le monde est viel, tcut plain de maladie

Et de lourdie, il monte sus l’estache,

Îl danse en l'air, il naige sus vessie,

Il se soussie, il joue a la toupie,

Il prend le pye, il fait le borgne agache,

On le menache, il s'enfuit, on le c che, Il cœurt, il tfache sans rester :

Besoing faict le vielle trotter.

1. Molinet, dans ses Chroniques, ch. 314, nous apprend que, lors de l'entrée de Marguerite d'Autriche à Dijon, en 1501, un tableau vivant représentait une scène analogue : a l'entrée estoit ung hourd ou fut l'assault de Cupido et de Venus contre le chasteau amoureux.

2. C. Appel, Die Triumphe Francesco Petrarcas (Halle, 1901), XLITT.

3. Bibl. nat. fr. 1717, fol. 85 recto ; fr. 24461, fol. 2 verso ; Nouv. acq. fr. 10262, fol, 61 verso : fr. 1721, fol. 39 recto. Voir notre Etude criique…. p.21.

4, Migne, Patr. Lat., XL, 749.

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