Romania, XII
2. Les Fortunes et Adversitez de Jean Regnier, p. p. E. Droz (Paris, 1923), XXXVI ; Eustache Deschamps, Œuvres complètes, p. p. G. Raynaud, VIII, 29-32.
3. H. Guy. L'École des Rhétoriqueurs, 122-124, en donne une liste assez complète.
Armoyeux et bringandiniers, Selliers, fourbisseurs de cuiraches, Qui gaigniet ont plusseurs deniers, En faisant harnas et poitraches, Plus honteux que vielles limaches, Cherront les palmes estendues
Et aront de leurs propres haches Leurs corps et leurs testes fendues.
Les auteurs d'Arts poétiques du moyen âge recommandaient l'emploi des ornements oratoires, mais surtout quand on voulait dispenser l'éloge ou le blâme!. Ils s’inspiraient de l’éloquence ancienne, où le genre démonstratif était représenté par le panégyrique et l'invective. C'est ainsi, par exemple, qu'il se produisit tout un ensemble d’écrits pour ou contre les femmes ; au XVE siècle encore, les écrivains se partageaient en deux camps, les champions et les adversaires du beau sexe ?. L’éloge, en particulier, pouvait se donner libre carrière, quand il fallait célébrer les mérites d’une personne défunte. De là, le grand succès des Complaintes ou Déplorations. Elles nous paraissert insipides aujourd’hui, parce qu'elles sont remplies de louanges excessives. L'auteur place ses héros au séjour des bienheureux, verse ou fait verser des pleurs innombrables et lance contre la mort des invectives ampoulées. Molinet se conforma à la tradition : en dehors du Throsne d'Honneur et de l’ Arbre de Bourgonne, que nous avons déjà mentionnés, il composa la Complainte sur la mort Madame d'Austrisse et les Regres de la mort Philippe. Il fit également l'éloge funèbre du comte Englebert de Nassau, du duc Albert de Saxe et d'Henry de Berghes, évêque de Cambrai *.
À mesure que se multiphaient les ordres religieux et que la règle se relâchait, les pamphlets contre les moines devenaient plus nombreux et plus violents. Au milieu du XII® siècle apparaît l'Ysengrinus, qui est une satire mordante des religieux cloîtrés. Dans le Speculum Stultorum de Nigellus Wireker, l'âne Brumellus, après toutes sortes d'aventures, veut entrer dans un monastère, ce qui donne à l’auteur l’occasion de décrire les différents ordres. Walter Map oppose ironiquement les règles monastiques à la vie des moines et Guillaume de Saint Amour mène . contre les papelards une campagne si ardente qu’on a pu le considérer
1. E. Faral, Arts poétiques du XII et du XIII® siècle (Paris, 1923), 273 et 294. 2. H. Guy, op. cit. 116-120.
3. On trouve une courte esquisse sur le genre de la Complainte dans La Plainte du Désiré de Jean Lemaire, p. p. D. Yabsley, Paris, 1932, p. 25-30.
comme un précurseur de Rabelais !. De cet esprit satirique procèdent des poésies en langue vulgaire, où, dans le cadre de la règle conventuelle, s'expriment des sentiments peu édifiants. Vers la fin du XIII° siècle, se place un Ordre de Bel Eyse, où chacun des articles prescrit malicieusement l'observation d’une pratique peu recommandable : il faut avoir soin de bien boire et de faire gras au moins quatre fois par semaine ; les religieux de Bel Eyse doivent être les servants empressés des dames ; un abbé dirigera deux couvents, l’un de nonnes, l’autre de moines, qui seront bâtis l’un près de l’autre, sans aucun mur de séparation. C’est déjà presque le plan de l’abbaye de Thélème ?. Au début du XIVE siècle, l'Ordre d’Amors nous présente comme un bréviaire de l’amour : les amants seront simples, courtois, débonnaires ; ils sauront se maintenir en joie, éviter la médisance ; ils pourront baiser leur amie, mais sans plus ; l'abbesse choisira soigneusement ceux à qui elle donnera l’obedience d'amour *. Un manuscrit de Chartres contient aussi un Ordre d’amours médiocrement versifié et daté de 1466 : « c'est une sorte d’allégorie du couvent, ou plutôt une simple personnification de ses différents organes »,
Molinet ne présente pas un monastère d’amoureux, mais de mendiants. Dans sa Chanson sur l'orde de Belistrie, il fait une description pittoresque de cet ordre singulier, v. 13-36 :
Nous sommes, je vous ay convent, Deux povres freres du convent De l'ordre du Belistre, Qui n'avons braye au cul souvent ; Mais nous avons le becq au vent, Quand il tonne et eclistre ; L'abbé du Plat est no parent, L'abbé de Minchemont se rend Dessoubz nostre pulpitre ; Aussy le noble president De Froyvaulx et de Clacquedent Sont de nostre chapitre.
1. P. Lehmann, Die Parodie, 104-111 ; cf. Chr. Thouzellier, Le De Periculis de Guillaume de Saint Amour et les polémiques universitaires du XIII° siècle, Revue historique, CLVI, 69-83.