‹ Jean Molinet: La Vie - Les ŒuvresChapitre 88 sur 157 · Romania, XXXVIII · texte numérisé non relu

Romania, XXXVIII

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* l'on fist eus de joye ; par les quarrefours furent Jaictes histoires de la legende de leur dit patron.

En revanche, M. G. Cohen a établi avec raison que notre mystère avait été représenté à Mons en 1510 ; il reproduit un document fort intéressant : « Le 6 avril 1510, les Confrères de Saint-Quentin furent autorisés à jouer sur le Marché, à commencer du lundi après la procession de Mons, la passion de Saint Quentin » !.

1. G. Cohen, Notes sur le mystère de Saint Quentin, Romania, XXXIX, 92.

Analyse du Mystère

Trois titres se succèdent au cours de l’œuvre :

La Passion de Monsieur saint Quentin ; L'Invention du corps de Monsieur saint Quentin par Eusebe ; L'Invention du corps de saint Quentin par Éloi.

La Passion de Monsieur saint Quentin.

La Passion elle-même se divise en quatre parties :

PREMIÈRE PARTIE, v. 1-3490. On n'y compte pas moins de cinquantecinq changements de dialogues et de personnages et le fol revient neuf fois en scène. Nous sommes d’abord à Rome, puis en Dardanie, puis de nouveau à Rome. L'empereur Dioclétien, au milieu de sa cour, associe Maximien au trône impérial. La femme du sénateur Zénon met au monde un enfant, que l’on appelle Quintinus ou Quentin. Une expédition est décidée contre les chrétiens de Dardanie, qui finissent par être vaincus et massacrés. Nous revenons à Rome : Le jeune Quentin fréquente l’école de Cathon et surpasse tous ses condisciples par la vivacité de son intelligence. Il va écouter le pape Marcellin, entouré de ses dignitaires, et se convertit avec douze de ses compagnons. Tous partent pour la Gaule afin d’évangéliser diverses provinces de ce pays.

DEUXIÈME PARTIE, v. 3491-9283 : Cathon raconte la fuite des douze jeunes Romains et dénonce le pape Marcellin. Dioclétien décide de punir Marcellin et de châtier avec lui tous les chrétiens de l'empire ; comme il faut des chevaliers hardis et courageux, Constantin propose de ramener d'Orient la légion thébaine. Par là pourra s’insérer dans le mystère l'épisode du martyre de saint Maurice. Le préfet Rictiovaire apparaît avec ses loudiers. La légion thébaine arrive à Rome et se prépare à partir pour la Gaule. À Amiüens, Quentin prêche la religion nouvelle et fait des guérisons miraculeuses. Maximien, ayant passé les monts, veut faire un sacrifice aux dieux. Les soldats thébains refusent d'y assister : Maurice et ses compagnons sont décapités. Rictiovaire, arrivé à

Amiens, fait jeter Quentin en prison. À Rome, le pape Marcellin devient apostat. Quentin est mis à la torture. À Soissons, Crépin et Crépinien choississent le métier de cordonnier ; ils apprennent les tourments qui sont infligés à Quentin, leur ancien condisciple. Marcellin se repent de son apostasie.

TROISIÈME PARTIE, v. 9284-12305 : cette partie est beaucoup plus courte et chargée de peu d'évènements. À Rome, Marcellin ne veut pas faire un sacrifice aux dieux : il est condamné à mort et exécuté avec Quirinus et Claudien. À Amiens, Quentin est toujours en prison : l’ange Raphaël le délivre et il reprend sa prédication. Les deux bourreaux Ragenteste et Escorfault rapportent le fait à Rictiovaire qui fait subir de nouveaux supplices à Quentin : le martyr reste paisible et garde toute sa sérénité.

QUATRIÈME PARTIE, v. 12306-18850 : Après un nouvel insuccès, Rictiovaire renvoie Quentin à Rome. Quentin arrive à Villers, en Picardie, où il rencontre le lépreux Bayon. Il s’essuie la figure, couverte de sueur, avec la chemise du malade. Bayon revêt sa chemise et se trouve guéri. Rictiovaire rejoint Quentin à Aouste ; il fait préparer de nouveaux clous pour torturer Quentin et finit par le décapiter : ayant prié une dernière fois, Quentir s’est remis entre les mains de la Vierge. Son corps, alourdi d’une pierre, est jeté dans la Somme. Arrivé à Soissons, Maximien fait appeler Rictiovaire et lui ordonne d’en finir avec Crépin et Crépinien. Ceux-ci subissent d’affreux supplices : ils sont jetés dans l'Aisne ; ils sont plongés dans une chaudière de plomb fondu. Une goutte de plomb saute dans l'œil de Rictiovaire, qui, furieux, se précipite lui-même dans la fournaise. Les deux martyrs sont énfin décapités.

L'Invention du corps de Monsieur saint Quentin par Eusebe.

Cette partie comprend les vers 18851-21407. Dieu a accordé à saint Quentin la sépulture qu'il réclame pour son corps depuis cinquante ans. L’archange Gabriel ordonne à la pieuse aveugle Eusèbe de partir pour la Gaule. La sainte femme s’en va avec ses gens, conduite par le cocher Hurtebise. Le corps du martyr est retrouvé et mis sur un chariot. Eusèbe veut le conduire à Vermans, mais elle rencontre le seigneur d’Aouste et se décide à ne pas aller plus loin. Constanaius, fils de Constaritin, empereur de Rome, charge son cousin Julien ( apostat » d'une expédition contre les chrétiens. Julien se met en campagne avec Galican, Therencien, Rubis et Martin. À Amiens, Martin partage son manteau

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avec un mendiant et refuse de prendre part au combat contre le comte de Vermans. Les Romains passent la Somme, tuent ou noient les chrétiens et mettent le feu à la chapelle construite par Eusèbe.

L'Invention du corps de saint Quentin par Éloi.

Cette seconde {nvention va du vers 21408 au vers 24115. Elle retrace surtout la vie de saint Éloi, jusqu’à la découverte du tombeau de saint Quentin. Éloi n’est d'abord qu’un forgeron, à qui le roi Dagobert confie le soin de fabriquer des châsses pour conserver les reliques des saints. Les trois chantres du roi s'offrent à aller rechercher la dépouille de saint Quentin. À Noyon, le doyen, accompagné de ses deux chanoines, se résout à demander au roi Dagobert un nouvel évêque. Éloi est désigné pour remplir cette charge, dès qu'il sera ordonné prêtre, mais il faut que le choix du roi soit ratifié par le pape, qui se décide à remettre la bulle demandée. A la cour de Dagobert, on apprend que la religion de Mahomet prend naissance en Orient. Éloi, sacré évêque par l'archevêque de Reims, se dispose à occuper son siège épiscopal. Il fait son entrée à Aouste et, après avoir prié dans son oratoire, il découvre la tombe du martyr du Vermandois.

Les Sources et leur mise en œuvre

La Vie dé saint Quentin de Huon le Roi de Cambrai n’a pas servi à Molinet ; elle contient l'histoire d’un chevalier lépreux, nommé Bai et cet épisode se retrouve dans le Mistère de saint Quentin, mais les deux récits sont différents !.

Molinet a utilisé les vies de saints, mais une question se pose. Le 28 juin 1451 fut donnée à Abbeville une représentation des Jus de Monseigneur saint Quentin *. Molinet, âgé de seize ans, r’a pu composer ce mystère. L'a-t-1] connu et imité ? Ou bien a-t-il dû lui-même recourir aux sources ? Comme le premier mystère est disparu, on ne saurait dire dans quelle mesure la composition dramatique de Molinet est originale. Voici la liste des textes principaux qu'il a pu consulter :

Passio Î et inventio prima Sancti Quintini… Acta Sanctorum Boll. 31 octobre, XL:1, 781-787 :

Passio II et inventio prima. Acta Sanctorum Boll., XIII, 787-793 ;

Passio III et Inventic ex Authentico vitae Sancti Quintini… Acta Sanctorum Boll., XIII, 794-801 ;

Passio IV, dans L. P. Colliette, Mémoires pour servir à l'histoire ecclésiastique, civile et militaire du Vermandois (Cambrai, 1771), I, 144-149.

De ces quatre récits, c’est le troisième que reproduit le plus fidèlement la Passion de Monsieur saint Quentin et la première /nvention. La seconde Invention s'appuie surtout sur la Wie de saint Éloi par saint Ouen * et sur la Chronique de Sigebert de Gembloux *. D'autre part, plusieurs épisodes sont insérés dans le Wistère de saint Quentin : le martyre de saint Maurice et de ses compagnons est encore emprunté aux vies de saints © ; l’histoire de saint Martin, partageant son manteau, dérive de

1. À. Längfors et W. Sôderhjelm, La Vie de Saint Quentin par Huon le Roi de Cambrai, Helsingfors, 1909 p. XVIII. Une autre vie versifée de saint Quentin, de l'extrême fin du XIII siècle, a été publiée en 1901 par W. Sôderhjelm, Mémoires de la Société néophilologique. d'Helsinsfors, I], 445. L'auteur a connu la Vie de Huon le Roi.

2. Paul de Caïeu, Le Théâtre à Abbeville avant 1770, Mémoires de la Société d'Émulation d'Abbeville, 42 Série, IV, 485.

3. Migne, Patr. Lat., LXXXWVII, 482, 4, Recueil des historiens des Gaules et de la France, III, 342. 5. Acta Sanctorum Boll., Septembre, VI, 345.

la Vie de saint Martin par Sulpice Sévère ! ; enfin les aventures et la mort glorieuse de Crépin et de Crépinien s’inspirent également des Actes des Saints ?.

Molinet prend beaucoup de libertés avec les sources hagiographiques. Il y ajoute souvent : Dès son arrivée à Amiens, Quentin opère la guérison de Clugnet, de Mathiolet et d'Ysembart. Or, la Passion III ne fait qu'une vague allusion aux miracles accomplis par Quentin pendant sa vie apostohique. Les hagiographés, afin d’édifier leurs lecteurs, avaient imaginé des supplices épouvantables qui, à plusieurs reprises, étaient infligés aux malheureux martyrs. Les fatistes développaient complaisamment les scènes de torture et Molinet suit la tradition. Ce qui lui plaît particulièrement, ce sont les interventions du fol, qui, par ses plaisanteries saugrenues ou grossières, avait mission d'amuser la foule : 1l n apparaît pas moins de neuf fois dans la première partie du mystère. Un autre trait est à noter : c'est le mépris de la chronologie. D'après les textes, saint Maurice périt avec toute sa légion en 286 * ; Molinet a retardé sa mort jusqu après 303. C'est, en effet, cette année-là que mourut le pape Marcellin, qui joue un rôle important dans le mystère. Par là, le martyre de saint Quentin, qui aurait eu lieu en 285, avant l’édit de Dioclétien, est reporté à la même date. On peut encore relever d’autres anachronismes : au temps où Martin fut pape (649-654), l’empereur n'était pa; Héraclius, mort en 641, et le roi de France n'était plus Dagobert, mais Clovis IT. Il ne faut pas trop s'étonner de ces erreurs, pas plus qu'on ne doit être surpris de voir des Romains du temps de Dioclétien faire l'assaut d'une ville avec des cou'euvrines et des bombardes.

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