‹ Jean Monnet; vie et aventures d'un entrepreneur de spectacles au 18e siècle, avec un appendice sur l'Opéracomique de 1752 à 1758, un portrait et une estampeChapitre 6 sur 23 · AN MO N N !•: T · texte numérisé non relu

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siqiic à l.von. Ali icnips Je Monncl, la Viiic posscdaii une Académie des Beaux-Arts, dont la bibliothèque musicale était la plus complète qu'on connût alors*, et un Concert spirituel, à l'instar de celui de Paris, qui avait pour directrice Marie- Françoise Sélim, chanteuse très prisée des Lyonnais **. Ce concert, placé sous le protectorat de Monnet, dépendait de son privilège. Françoise Sélim, avec mesdames Leclerc et Dujardini, toutes trois de l'Opéra, en étaient les étoiles.

L'affaire ne fut pas heureuse pour Monnet, qui dut abandonner la partie, après des arrangements fort honorables, et rentrer à Paris, où l'attirait d'ailleurs la vacance de la direction de l'Opéra. Autre déception ! notre homme fut évincé.

* Elle est aujourd'hui à la Bibliothèque du Palais Saint- Pierre.

*" — « 17 avril 174G. A mademoiselle Sélim, 120 I.

« Nous soussigné, demoiselle Sélim et Mathieu, directeurs pour le Concert spirituel de cette ville, reconnoissent avoir reçu de M. Nicolau la somme de 120 liv. pour gratification qu'il a plu à MM. du Consulat de nous accorder. Lyon, ce 17 avril 1746. » Signé: Sélim, Mathieu Béloiiar.

Retour de Monnet à Paris (1747). — Les eaux de Passy Mademoiselle Navarre.

'est sur la fin de l'année 1746 ou au commencement de l'année 1747 que Monnet fit sa rentrée à Paris, vivant toujours cette vie coupée de plaisirs et d'affaires.

La maladie d'une dame qui lui tenait au cœur et pour laquelle on avait ordonné les eaux, l'avait obligé de louer un logement à Passy. En ces temps, Passy était une station thermale à la mode, et Monnet y passa la saison. Dans une maison du lieu on jouait la comédie bourgeoise. Monnet s'acquittait très proprement d'un rôle : un jour, on lui donna comme parte.

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naire mademoiselle de Navarre, et dès ce jour ils se lièrent d'une amitié dont fait preuve la correspondance qui occupe une partie des Mémoires de Monnet.

Mademoiselle de Navarre, qui devait mourir marquise de Mirabeau par-devant notaire, était la maîtresse du maréchal de Saxe.

C'était une manière de bas-bleu greffée sur une natiire de tille, comme le xviii^ siècle en a beaucoup produit. Elle avait joué dans cette troupe d'opéra-comique qui suivait le maréchal aux camps, à ce spectacle volant où l'actrice en vogue envoyait les officiers français à la victoire avec cette simple annonce faite sur la scène : « Messieurs^ demain, relâche an théâtre, à cause de la bataille que donne M. le maréchal : aprèsdemain Aq Coq du Village et les Amours grivois. » Pour mademoiselle de Navarre, la rencontre de Monnet était une bonne fortune : elle se prit pour lui d'une belle atfection, l'associant à toutes les folies de sa cervelle, à toutes les fantaisies de son humeur. Il fallut que Monnet vînt demeurer chez elle, dans sa famille, qui habitait alors Paris. Quand le maréchal rappelait mademoiselle ou qu'elle allait en voyage, Monnet gardait la maison et veillait au jardin ainsi qu'à la ménagerie domestique de son amie : pigeons, chat, perroqiiet et chien. Il ne paraît pas pourtant que cette intimité dévie ait dégénéré en complicité d'épiderme, etle

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ton des lettres qu'ils échangent ne prête en rien j'i des suppositions malignes.

Monnet était un peu Tintendant de ses menus plaisirs. iMarmontel le donne à entendre dans ses Mémoires :

« Dans ce tems de dissipation et d'étourdissement *, je vis un jour arriver chez moi un certain Monnet, qui depuis fut directeur de l'Opéra- Comique, et que je ne connoissois point. « Monte sieur, me dit-il, je suis chargé auprès de vous « d'une commission, qui, je crois, ne vous dc- « plaira point. N'avez-vous pas entendu parler de « mademoiselle Navarre? « Je lui répondis que ce nom étoit nouveau pour moi: « C'est, poursuivit (( Monnet, le prodige de notre siècle pour l'esprit « et pour la beauté. Elle vient de Bruxelles, où '( elle fesoit Tornement et les délices de la cour a du maréchal de Saxe : elle a vu Denys le Tyran ; « elle brûle d'envie d'en connoître l'auteur, et 'c m'envoie vous inviter à dîner aujourd'hui chez « elle. » Je m'y engageai sans peine. »

On peut voir dans Marmontel les suites de cette présentation : le pauvre homme tomba éperdument amoureux de son hôtesse; il la suivit dans une pe-

Quelque temps après la première représentation de Denys le Tyran (5 février 1748), qui fit de Marmontel un auteur et un homme recherchés.

tite terre qu'elle avait à Avenay, en Champagne, où elle lui lit des scènes diaboliques.

Tout en s'amusant de la sorte, Monnet n'a pas renoncé aux entreprises. Un jour le voilà qui mande à son extravagante amie qu'il va passer en Angleterre sous les auspices du prince de Galles, pour établir une Comédie-Française à Londres. La réponse de mademoiselle de Navarre est un assez joli échantillon de son esprit taquin :

De Bruxelles

« Depuis que vous partez pour Londres, et que vous croyez devenir un Baronet, un homme de conséquence, vous êtes d'une rareté qui m'annonce vos futures grandeurs. Je sçais que vous êtes déjà un demiimportant; vos amis ne vous voient plus; vous vous enfermez chez vous, pour avoir Tair de faire quelque chose; vous faites attendre dans votre antichambre; vous avez des Maîtres qui ne vous apprennent rien; vous vous montrez une minute à tous les spectacles; tout vous excède, tout est mauvais; vous arrivez chez vous bien fatigué; toute votre journée s'est passée en projets inutiles; tous vos plaisirs se sont bornés à lorgner des femmes qui ne vous ont point aperçu, à louer des vers que vous n'a ez point entendus, à critiquer une pièce dont vous n'avez vu que le dernier acte. Enfin, mon cher Monnet, vous voilà un joli homme, et par conséquent, le plus sot, le plus ridicule, le plus ennuyeux, le plus ennuyé de tous les êtres. On m'a écrit tout cela, et je n'en ai pas été fort surprise. Quand

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je vous ai quitte, vous aviez déjà un fond de ridicule, qui m'nvcit préparée à cette métamorphose ; mais pourquoi prendre ce caractère à la veille de partir pour Londres ? C'est bien mal choisir son tems pour devenir petit maître. Il me semble qu'il faut se plier aux mœurs des nations chez lesquelles on veut réussir, et que c'est le seul moyen de leur plaire. Vous trouverez là des Jacques Rosbifs qui ne sentiront point le prix de vos gentillesses. Mais je quitte le ton de la plaisanterie ; je veux vous parler sérieusement de votre projet. Je commence à le goûter par réflexion. Etc.... »

Voilà qui n'est vraiment pas mal dit.

Monnet, directeur d'une Comédie-Française à Londres(i74q). — Polémiques. — Cabales. — Tumultes au théâtre d'Haymarket. — Fermeture du théâtre. — Projet de Comédie ambulante pour la France. — Monnet en prison. — Le roi Théodore. — Mémoire explicatif et justificatif de Monnet. — Etats de sa troupe et de sa gestion.

E 6 août 1748, Monnet s'embarquait sur le paquebot de Boulogne à Douvres. Il arrive à Londres, sur la proposition d'un certain Rich, directeur d'un théâtre anglais dans cette ville.

Il s'agissait d'y fonder un spectacle français. Il entre en pourparlers avec son confrère d'outre Manche; mais, après quelques hésitations de la part de ce dernier, il loue le théâtre de Hay-

market, ouvre une souscription qui fut bientôt couverte par les grands d'Angleterre, et revient à Paris employer ses fonds à rassembler les éléments d'une Comédie-Française, qui débuta le i3 novembre 1749.

« Par une grâce qui n'a point d'exemple en Angleterre, le produit de ma souscription, qui montoit à six mille sept cent vingt livres, me fut confié pour faire venir mes acteurs, et leur faire les avances nécessaires. Cette somme reçue, je partis pour Paris au mois de juillet 1749, et toute ma troupe s'y rassembla. Gomme ce fonds ne suffisoit pas pour les frais du voyage de Londres, et les autres dépenses qu'il entraînoit, je fus obligé de vendre à madame Boivin, marchande de musique, un fonds de pièces gravées qui me rapportoit huit cents livres par an. Ce secours m.e mit en état de partir pour la seconde fois de Paris le 3o septembre 1749, pour me rendre à Londres avec ma troupe... Le i3 novembre suivant, je fis l'ouverture de mon spectacle *. »

Une cabale formidable attendait les acteurs français : elle était provoquée par des pamphlets acérés et des libelles satiriques lancés contre le spectacle qu'avait annoncé Monnet, et soutenue par les comédiens de banlieue anglais qu'effrayait

* Mémoire pour le sieur Monnet, ci-devant Directeur de U Opéra-Comique, à Paris, depuis directeur des Spectacles de Lyon, et d'une Comédie à Londres, signe : Monnet. Pet. in~4. Archives de l'Opéra, Déjà cité.

une concurrence étrangère, d'ailleurs vivement protej^ee par la noblesse éclairée du pays. « Mais le trouble vint de la part de gens qui. préjugés à part, auroient dû le plus favoriser mon spectacle. Une trentaine de brouillons, tous fils ou petits-fils de réfugiés de France, par un effet de cette animosité ou plutôt de cette haine implacable qu'ils ont vouée à tous les François, avoient comploté d'empêcher les représentations de ma comédie. » Les gazettes se mirent de la partie : l'une d'elles, le Daily Advertiser^ ne craignit pas de dénoncer le spectacle français comme une manœuvre politique renouvelée des Romains, lesquels travaillaient à émousser et à corrompre les goûts de leurs voisins avant d'en entreprendre la conquête. Aucuns prétendaient qu'en France on avait refusé à des comédiens anglais la concession d'un spectacle. Ces assertions furent relevées; un citoyen de bon sens publia même un petit écrit intitulé ; An impartial state ok the case of the french comedians, actors, players of strollers, ctc, c'est-à-dire : Récit impartial de ce qui s'est passé au sujet des comédiens français et des acteurs on comédiens de campagne anglais, etc. Il fut démontré que Monnet n'était point un foudre de guerre dissimulé derrière un masque comique, et que les pantomimes anglaises affichées jadis aux foires de Paris par Francisque avaient eu de tout temps la faveur du public. « 11 est vrai, disait l'auteur,

qu'on n\\ point permis à quelques acteurs anglois, mais tous, ou la plupart fils de réfugiés, la permission de jouera Paris : mais ce n'estpoint parce qu'ils étoient anglois; il y a de la mauvaise foi à le soutenir. On n'a refusé que la pièce qu'ils vouloient jouer, et cette pièce n'étoit autre qu'une exécrable traduction de V Opéra des Gueux (Beggar's Opéra) qui avait été sifHée même à Londres. Or, parce que le goût françois n'a pu s'accommoder d'une farce où il n'entre que des voleurs de grand chemin, des archers, des grisettes, et autres gens semblables, peut-on raisonnablement attribuer un pareil refus au préjugé national? Si on eût refusé de jouer en France quelque pièce de Shakespeare ou d'Otway,on auroit pu citer cet exemple avec quelque ombre de raison. » Rien n'y lit.

Les ennemis de nos artistes s'inspirèrent de procédés sauvages, auprès desquels les cabales modernes ne nous paraissent plus c]ue des fadeurs. Les premiers accords de l'orchestre furent interrompus violemment et refoulés au fond des instruments parl'explosion d'un choral britannique dont le refrain était : Nous ne voulons pas de comédiens français. On avait affiché le Coq du Village et le Ballet des Pierrots. Le lever du rideau fut salué par une bordée de sifflets stridente et prolongée, et le dialogue arrêté sur les lèvres de ses interprètes par un déluge croissant de projectiles barbares : une actrice fut frappée au sein de deux

chandelles allumées. Les seigneurs qui composaient le parti français s'élancèrent dans l'amphithéâtre supérieur occupé par les mécontents, tandis que des officiers se rangeaient, Tépée nue, devant la scène. Une effroyable mêlée s'ensuivit: les chandelles, les canifs, les plaques de fer, les perruques humides de sueur et de sang tourbillonnaient en grêle, aveuglant les combattants : enfin la victoire resta aux champions de Monnet; elle ne fut point si décisive pourtant qu'on n'ait jugé utile au salut des comédiens de les faire reconduire, sous bonne escorte, jusqu'à leur domicile. La seconde représentation ne le céda en rien à son aînée pour le nombre et la qualité des horions. Ce fut là qu'un certain brasseur, à la tête d'une bande de bouchers, accomplit de véritables prodiges de pugilat et de pancrace pour la défense de la troupe française. Monnet, qui envisage tout sous son point de vue de prédilection, dit que « les actrices s'étoient renfermées dans leurs loges avec des officiers qui les rassuroient », propos qui n'a rien en soi de déraisonnable. Cette épreuve se conclut en sa faveur, et la troisième représentation fut donnée sans encombre. La politique entrava les suivantes et fut cause que Monnet dut fermer Haymarket; à propos de l'élection d'un membre du Parlement, on alla jusqu'à s'enquérir de l'opinion des candidats sur le fait des comédiens français, et le concurrent de lord Trentham,

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qu'on leur savait hostile, resta sur le carreau. Les troubles menaçant de s'éterniser, le spectacle qui leur servait de prétexte fut définitivement supprimé.

Je découvre, dans les Lettres critiques de Fréron, une narration émue des chaudes journées d'Haymarket, qui lui est adressée de Londres par l'acteur Desormes, homme d'esprit, et faisant joliment les vers, dit Fréron, et qui avait été engagé par Monnet : j'y relève une confession que j'ai tout lieu de croire sincère. Monnet, avant de s'embarquer pour cette expédition, avait plutôt pris conseil de ses hautes protections dans le pays, que des goûts dominants du public anglais, élevé dans le culte de Molière par la noblesse protestante que la révocation de l'édit de Nantes avait forcée de se réfugier en Angleterre. Monnetne soupçonna sans doute pas qu'il avait à ménager, dans ses programmes, la tradition de la haute comédie de caractère.

« Depuis que je suis ici, écrit Desormes, j'ai eu occasion de m'entretenir avec quelques Anglois qui ont vu la France, sur les pièces que nous devons leur jouer. Ils ne veulent que du Molière; ils m'ont dit franchement qu'ils avoient bâillé à Paris, à nos comédies modernes les plus goûtées. Ils ont, disent-ils, beaucoup de difficulté à les entendre, et quand il les ont pénétrées, ils ne se croient pas dédommagés de la peine qu'ils ont

prise. Ne seroit-ce pas, monsieur, que les comédies d'aujourd'hui sont trop fines, trop dénuées d'action, et ne portent que sur quelques nuances passagères affectées aux personnes du grand monde : au lieu que Molière a peint des vices et des ridicules généraux, qui conviennent à toutes les nations et à tous les états. Il y a partout, et ici autant qu'ailleurs, des Avares, des Misanthropes, des Tartufes, desPrécieuses, des Bourgeois gentilshommes, des Valets fourbes, des Fausses Agnès, des Cocus imaginaires (beaucoup moins à la vérité que de réels,) des Fâcheux, des Étourdis, et principalement des Médecins ignorans et bouffons. »

L'appréciation ne manque pas de justesse : il se peut que Monnet n'ait pas fait, dans la composition de son spectacle, le choix qui convenait aux mœurs faciles à froisser de la nation anglaise.

Ce qui est hors de doute, c'est que tout ce qui venait de France avait le don de piquer de la tarentule delà curiosité les graves insulaires d'Albion. En 1 741, lors des figurations chorégraphiques de mademoiselle Salle à Londres, iQsdilettantisedhputaient les places à des enchères exorbitantes, et tiraient la lame du fourreau pour la moindre vétille.

Dans le Mémoire publié pendant son séjour à Londres,* et qui est le premier jet des chapitres I et II du tome second de ses Mémoires, Monnet

* En lySo, vers octobre. [Lettres de Fréron.)

témoigne de la gratitude aux grands seigneurs anglais qui le couvrirent de leur crédit. Ils'étaitégalement gagné l'affection du célèbre tragédien Garrick qui lui abandonnait un bénéfice proportionnel aux recettes de son théâtre; cette délicate interprétation de la confraternité artistique resserra plus étroitement encore les liens qui les unissaient, et nous savons que Monnet, rentré en France, ne cessa de correspondre avec son généreux ami.

La désastreuse liquidation où la clôture d'Haymarket Pavait entraîné retenait Monnet à Londres ; ses acteurs, les plus impitoyables de ses créanciers, exigeaient, pour quatre représentations, la totalité de leurs appointements. Ce passif était gros, et la loi plus forte que ses protecteurs. Pour parer à son déficit, Monnet se flattait d'obtenir une indemnité du ministère ou une gratification de la Cour, sans quoi il aurait quitté Londres sur-lechamp, et risqué d'occuper sa troupe soit en Hollande soit en Flandre.

Un nouveau plan de campagne a déjà germé dans sa cervelle. lien fait part à M. deBachaumont avec lequel il était entré en correspondance.

1 1 lui envoie, pourle soumettre aux ducs de Gèvres et d'Aumont, un projet de Comédie ambulante *

* J'en dois l'indication à M. Paul Lacroix qu'il faut consulter sur toutes choses. Il se trouve dans le Portefeuille de Bachautnont (Beaux- t\rls. Correspondance). Bibliothèque de l'Arsenal. Manuscrit n° 4.041, in-fol.

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pour la France. A la date du 19 janvier 1749, il lui en expédie un double pour le faire tenir au maréchal de Richelieu, à M. le comte d'Argenson et ù Tabbé de Bernis, qui s'intéressent tous à lui. Mais son vœu intime serait de toucher le c(cur de madame de Pompadour, dont la toute-puissance à la cour mettrait un terme à ses angoisses. Voici cette curieuse pièce :

Projet d'un Opéra ambulant et d'une Comédie ambulante /70i/r Lyon, Marseille et Bordeaux.

Le désir ardent que j'ay toujours eu d'être utile à ma nation par quelque endroit, étant un objet qui m'occupe sans cesse; et par leffet d'un goût naturel, mon génie s'étant tourné aux spectacles, j'ay cru devoir proposer les vues que )'ay pour l'établissement d'un Opéra ambulant et pour celui d'une Comédie ambulante.

Les Opéras de province, dont le privilège appartient à rOpéra de Paris, ont été regardés jusqu'ici comme un casuel fort incertain. Il y auroit pourtant un moyen bien sûr pour en tirer de grands avantages : Ce seroit de les supprimer tous et de leur substituer un Opéra ambulant qui ne seroit proprement qu'une branche, ou un aide de celui de Paris.

Il seroit composé : 1° des sujets du magazin de l'Académie qui ne seroient point assez formez pour Paris, et qui marqueroient le plus de dispositions ; 2" de ceux actuellement [en exercice], mais dont l'Académie pourroit se passer au moins quelque tems.

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Les premiers, en roulant dans la province, se formeroient par Texercice, et les autres se perfectionneroient. L'entrepreneur, pour cet effet, s'attacheroit deux bons maîtres (au choix de l'Académie) l'un pour le chant, l'autre pour la danse, et qui seroient à la charge de l'entrepreneur.

Les appointeniens des acteurs, actrices, danseurs, danseuses, seroient réglés à Paris par l'Académie et proportionnés aux talens.

Pour rendre l'Opéra ambulant plus utile à celui de Paris, il faudroit établir que personne ne pût entrer à ce dernier spectacle sans avoir fait dans la province une espèce de noviciat, au moins d'une année, excepté quelques sujets extraordinaires pour lesquels il n'y a jamais de règles générales.

Quoique l'Académie s'obligeât de fournir à l'entrepreneur tout ce qu'elle pourroit de sujets, celui-ci n'épargneroit rien pour découvrir et assembler, dans toute l'étendue et hors du royaume, tous les talens propres à ce spectacle.

Au moyen de cet établissement, l'Opéra de Paris ne manqueroit pas de sujets ; il en seroit toujours le maître, etferoit la loy au lieu de la recevoir.

L'Opéra ambulant qu'on a proposé peut servir de modèle pour une Comédie ambulante qui rouleroit avec ce premier spectacle.

Cette comédie seroit une école propre à former des

sujets pour les Comédiens français de Paris, dont le

Théâtre ne mérite pas moins d'attention que l'Opéra,

et est peut-être aussi dépourvu de talens.

On rassembleroit pour cet établissement les meilleurs

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sujets des provinces, et même des Cours étrangères. Rien ne seroit plus propre à les perfectionner que cette Comédie ambulante où l'entrepreneur introduiroit l'ordre et le goût convenables.

On s'attacheroit principalement à acquérir un homme au fait du théâtre et en état de bien montrer l'action et la déclamation théâtrale. On ne négligeroit rien d'ailleurs de tout ce qui peut rendre un sujet capable de se bien présenter agréablement au public.

Cette Comédie ambulante seroit une ressource toujours prête pour celle de Paris, et celle-ci ne seroit point réduite aux hasards incertains des débuts qui réussissent si rarement, parce qu'on seroitsûr dessujets.

L'Opéra ambulant s'établiroit tour à tour dans les trois villes du royaume les plus propres à soutenir ces spectacles, telles que Lyon, Marseille et Bordeaux, et ne resteroit qu'une année dans chacune.

Pour ne point laisser de vulde dans les représentations, on prendroit la quinzaine de Pâques (tems où les spectacles cessent partout pour aller d'une ville à l'autre). Comme l'Opéra ambulant et la Comédie ambulante ne pourront occuper que deux villes, la troisième aura toujours un spectacle que l'entrepreneur s'obligera de fournir.

Monnet,

On voit où tendait Monnet. Il aurait opéré de véritables razzias artistiques pour le compte des deux grands spectacles de Paris, tout en exploitant la province pour son compte personnel. Couvert par le pavillon de la Comédie-Française et de

l'Opéra, il aurait eu le droit de faire des levées extraordinaires dans toutes les troupes du royaume, en prévenant les directeurs six mois d'avance. Au point de vue du recrutement des sujets, ridée de Monnet est la plus pratique qui ait germé sous le régime des privilèges et des monopoles. Elle en était la conséquence naturelle, et, si elle ne se réalisa point, ce ne fut point la faute de celui qui l'avait suggérée.

Malgré toutes les preuves qu'ils avaient des ressorts que Monnet mettait en mouvement pour les payer, les sieurs Desormes et Durancy, avec la Durancy et la demoiselle Bureau, se mirent en tête de le faire arrêter, et avec les détails les plus odieux, car les deux premiers, pour ne pas perdre de vue leur proie, voulurent accompagner les archers. Un Anglais se porta garant de sa dette; mais, faute d'avoir renouvelé caution en temps opportun, Monnet dut répondre de sa personne jusqu'à parfaite libération et se retirer sous le toit hospitalier d'un juge de paix de la ville, situation à peu près analogue à celle de la contrainte par corps. Monnet a raconté comment son sort fut adouci par la captivité volontaire d'une de ses actrices plus sensible au malheur que ses camarades; mais répisode le plus curieux de sa narration est la rencontre qu'il fit du Roi Théodore *,

* Pour l'histoire, le baron de NewhofF, autrement dit

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loge, comme Monnet, ù l'enseigne des Dehteurs et Emprunteurs, e|ue loue si fort le bon Panurge.

« J'ai été roi toutcommeun autre; je suisThéodore; on m'a élu roi en Corse; on m'a appelé votre majesté, et à présent à peine m'appelle-t-on monsieur; j'ai fait frapper de la monnaie, et je ne possède pas un denier; j'ai eu deux secrétaires d'Etat et j'ai à peine un valet; je me suis vu sur un trône, et j'ai été longtems à Londres en prison sur la paille... » Qu'est ceci? La véridique histoire du baron Théodore de Newhoff, roi de Corse durant Tété de i "Sô, racontée par Sa Majesté ellemême. Sa Majesté est venue passer le carnaval à Venise; elle soupe à table d'hôte, avec cinq autres seigneuries chassées de leurs palais et descendues à la même hôtellerie : elle répond à un héros de roman que Voltaire a fait asseoir auprès d'elle, par caprice de conteur, au naïf Candide. Seulement, Sa Majesté exagère quant à la paille de la prison de Londres. Monnet ne nous dépeint pasTendroit sous d'aussi sombres couleurs: mieux encore, on y boit, on y mange, on y maudit ses créanciers tout à son aise ; c'est l'ordinaire des maisons pour dettes

roi Théodore, est bien près d'être mort tout entier : pour l'art, il revit dans le Roi Théodore à Venise, opéra héroïcomique de Paisiello, représenté à Paris, en 1787, et, pour le roman d'aventures, dans cet avoué de Périgueux, qui devint roi d'Araucanie, il y a quelque vingt années.

et le sire Théodore n'y contredit point. L'imprésario sans théâtre et le monarque sans couronne y noient leurs soucis dans les pots; ils y chantent l'ariette et débitent la gaudriole, mais il n'est question nulle part de la paille de Théodore : c'est une figure dont celui-ci se sert pour apitoyer la noble compagnie de l'auberge vénitienne, et aboutir à un emprunt de la famille de ceux qu'on ne rembourse pas.

Monnet resta six mois sous les verrous. Il n'en sortit qu'à force de sacrifices dont on jugera par Vétat ci-annexé, qui a été imprimé en anglais et en français, et qui nous intéresse à plus d'un titre : « Mes acteurs qui, dans toutes les règles de l'honneur et de la justice, auroient dû entrer dans ma perte, attendu qu'ils n'ont joué que quatre fois et que mon théâtre a été fermé par une autorité supérieure, ont durement exigé de moi le double des appointemens qu'on leur donne en France, et m'ont encore fait payer les frais de justice qui font un objet considérable. Mais ne suis-je pas assez justifié par la seule protection dont m'ont honoré la noblesse et la plupart des seigneurs? On sçait que qui dit unvéritable Anglois dit un homme vé» ritablement ami des hommes lorsqu'ils intéressent son cœur par une droiture et des sentimens conformes aux siens propres... Puisse, s'écrie-t-il en

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terminant, ma reconnoissance pour eux être aussi publique et aussi célèbre qu'elle est vive, pleine et sincère. Puisse Tégaler un jour mon zèle à leur procurer des amusemens dignes d'eux ! »

Monnet, pour la seconde fois, directeur de l'Ope'ra-Comique (1752). — La salle de la foire Saint-Laurent. — L'admiration qu'elle excite. — Sa beauté. — Sa sonorité. — Omnipotence de Monnet. — Opinions de la critique et des gazettes sur ses capacités. — Sa retraite. — Cession de rOpéra-Comique aux sieurs Moët et Corby(i757).

AiLLiTE et prison! Vent en poupe et vent en proue! Un imprésario vulgaire ne se fût point relevé du coup : Monnet ne prit que le temps de se frotter Féchine, et fit à l'Angleterre sa plus belle révérence d'adieu.

Le 20 décembre 1 75 i , à la sollicitation de la fameuse mademoiselle Le Maure, il obtenait Tagrément du roi pour le rétablissement de TOpéra- Gomique, et passait, le 3o suivant, un bail de six

ans avec le bureau de la Ville, à 12.000 livres pour chacune des trois premières années, et à 1 5,000 livres pour chacune des trois dernières.

Monnet se sentait mûr pour la fortune. L'artiste s'était bardé du triple airain du philosophe. Insensiblement, on plie son humeur aux complications des affaires, et tel, qu'un acte de procédure plongeait hier dans la noire mélancolie, verrait aujourd'hui d'un œil sec le rétablissement des tailles, des gabelles et des sergents à verges. En décembre 1751. Monnet était sans argent; des amis lui en prêtèrent. 11 était sans auteur; il dé' couvrit Vadé dont le tour d'esprit l'avait séduit et se l'attacha par un traité. Il était sans acteurs; à grands frais il rappela de la province plusieurs sujets de l'ancien Opéra-Comique. Il était sans théâtre; en cinq semaines, il fit réparer la salle du faubourg Saint-Germain, branlante, croulante, et depuis dix-huit ans sous le scellé de la justice. L'ouverture de son spectacle était dxée au 3 février 1752 : audit jour, on y débitait le Retour favorable^ prologue d'ouverture '.

Depuis la suppression de l'Opéra-Comique, en

* Mademoiselle Rosaline, MM. de Lécluse et Deschamps sont les aaeurs qui ont été le plus applaudis... M. Monnet dont on connoît la vivacité, le zèle et l'intelligence, a fait, pour bien monter son théâtre, des efforts plus heureux qu'on ne devait naturellement espérer du peu de

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1745, on ne représentait plus à la t'oirc que des scènes muettes et des u pantomimes angloises ». Quelques troupes de danseurs de corde et de sauteurs, des marionnettes, des animaux sauvages, des joueurs de gobelets y « faisoient leurs monstres )). La Grande troupe étrangère, éiabïie depuis 1735 par Restier et Lavignc, attirait encore le menu peuple, mais les gens du bel air avaient abandonné les loges.

Monnet sut les y ramener, et sa direction, de 1752 à 1758, marque la belle époque de l'Opéra- Comique. Tous les auteurs du temps s'accordent à rendre hommage à ses talents. La Harpe vante son intelligence et son activité ; Grimm, son obligeance; Tabbé de La Porte, son habileté: Fréron, son goût et son esprit. Ghevrier, dont Sabatier de Gastres compare les libelles agressifs « à ces nuées d'insecteséphémèresqui ne piquentqu\in moment et ne vivent qu'un jour », rentre les griffes devant Monnet. « Ge spectacle, dit-il quelque part, en parlant de TOpéra-Gomique, contre lequel la décence s'est récriée longtemps avec une sorte de raison, devient aujourd'hui un amusement hon-

tems qu'il a eu pour s'y préparer. Il sait mieux que personne ce qui manque à ce spectacle, et cette connoissance produira sûrement quelque chose. » {Mercure de mars 1752, p. 189-90).

A partir de sa réouverture par Monnet, l'Opéra-Comique prend place dans les comptes rendus du Mercure, à côté de rOpira, des Français et des Italiens.

ncte qui attire tout Paris, grâce aux soins que M. Monnet prend pour Tembellir. » — Et, après avoirdéclaréqu'« il est seul capable de conduire ce spectacle...^ M.Monnet, qui a senti que TOpéra- Comique n'était rétabli que pour augmenter nos plaisirs et que leur intérêt exigeoit qu'il durât toujours, a fait des dépenses étonnantes pour la construction d'une salle à la foire Saint-Germain. Attentif à plaire au public, il met à profit son goût et son intelligence pour nous procurer de bons auteurs et des acteurs dignes d'eux. »

A son expérience chèrement acquise des choses du théâtre, Monnet unissait une ingéniosité native qui lui rendait familiers les moindres détails d'une grande entreprise. Il y a dans Monnet du chorégraphe, du décorateur, du machiniste, voire de l'architecte. Cette fameuse salle Saint- Laurent, qui arrache des cris d'admiration à tous les rédacteurs des feuilles publiques, si nouvelle que les Parisiens la vont visiter en pèlerinage, si jolie que le Roi l'achètera plus tard pour la faire démonter et remonter à l'hôtel des Menus, c'est Monnet qui en a l'idée et qui la soumet à l'architecte. « Le théâtre, dit Monnet, pour lequel il n'y eut ni dessin ni plan d'arrêté, fut construit dans trente-sept jours.» Arnoult, machiniste ingénieur du roi, dirigea l'exécution des travaux avec de Leuze. Boucher se

Ht un plaisirdc composer les dessins du plafond, des décorations, des ornements même, et de présider ù toutes les parties de la peinture qui fut employée dans cette salle.» Partout on reconnaissait le coup de baguette du magicien, partout on s'émerveillait de tant de célérité : « lia fait construire une salle d'un goût plus exquis que toutes celles des autres spectacles de Paris, dit l'abbé de La, Porte, et ce qu'il y a de plus admirable, et ce qui prouve en même tems l'intelligence et les ressources du directeur, c'est qu'on a vu ce bâtiment superbe, commencé, élevé et fini dans un lieu où quarante jours auparavant on cueilloit encore de l'oseille et des épinards * ».

On fatigue l'écho du nom de Monnet : c'est le grand Monnet, l'ingénieux Monnet, le triomphant Monnet, le grand prophète Monnet ** ! Le café (consécration suprême!) popularise sa popularité. Procope s'émeut. Madame Bourette, qui tenait le Café Allemand, rue Groix-des-Petits-Champs, fréquenté des gens de lettres, en est toute férue.

* Voyage en Vautre Monde (1753, 2'= partie, p. 171).

** Les Prophéties du grand prophète Monnet, etc. Titre d'une biochure parue fin janvier ou au commencement de février 1753, au fort de la Querelle des Bouffons. On trouvera l'histoire de cette guerre fameuse dans notre Histoire littéraire et musicale du premier Opéra-Comique français^ qui paraîtra prochainement.

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