‹ Jean Moréas et les stances. Avec un index de tous les noms citésChapitre 13 sur 19 · LE MIRACLE GREC · texte numérisé non relu

LE MIRACLE GREC

La prodigieuse réussite des Stances s’explique par ce fait que Moréas était né au pied de l’Acropole et qu’il portait, fortement gravée au cœur, l’image de Pallas.

• — « Quand j’ai vu la Seine, disait-il, j’ai compris pourquoi les dieux m’avaient faii naître à Athènes. »

On sait le rôle primordial qu’a joué la Grèce dans l’histoire de la civilisation. 11 n’est rien, dans le domaine de l’Idée, qui n’ait été proclamé ou pressenti par elle. Elle a réalisé, en art, un point de perfection qui n’a jamais été surpassé.

— « Souvenez-vous, disait Cicéron à Quintus, nommé gouverneur en Archaïe, que vous allez commander à des Grecs, qui ont civilisé tous les peuples, en leur enseignant la douceur et l humanité et à qui Rome doit toutes les lumières qu elle possède ».

Un siècle plus tard, Pline faisait les mêmes recommandations à son ami Maxime, dans les mêmes circonstances.

Il ne s’agit plus de commander aux Grecs, qui ont

su reconquérir leur indépendance. Nous leur devons même aujourd’hui d’avoir sauvegardé la nôtre, puisque, dans la guerre mondiale, ce sont des volontaires grecs, qui sous l’impulsion de Venizelos, ont réussi à percer, les premiers, le front ennemi, en Orient, ce qui ne peut que nous les rendre plus chers.

Le jour où Renan mit le pied dans Athènes, il eut la révélation du divin, et connut que tout ce qu’il avait admiré jusque-là n’était rien en comparaison du « miracle grec ». Une brusque révolution se fit en lui.

Il ne vit plus, dans l’Orient, que charlatanisme et imposture ; dans Rome, que caricature et grossièreté.

Charlemagne prit à ses yeux, figure de gros palefrenier allemand, et nos chevaliers, de lourdauds dont Thémistocle et Alcibiade eussent souri.

Si, pendant mille ans, le monde fut replongé dans les ténèbres, c’est parce que la Grèce agonisait aux mains des Turcs, et que le monde avait oublié sa leçon.

Une mince lueur en subsistait, celle d’Aristote, qui, traversant tout le moyen âge, nous sauva du naufrage complet.

Au seizième siècle, l’horizon s’éclaircit. Amyot découvre Plutarque, et c’est dans sa traduction que, désormais, les Français, pendant deux siècles, apprendront à lire.

Les manuscrits grecs retrouvés, celui d’Anacréon entre autres, suscitent Ronsard et le mouvement lyrique de la Pléiade. La poésie française est née. La philosophie va naître.

Gerson, hellénisant subtil, avait déjà fortement

sapé les fondements de la Scholastique. Rabelais, autre helléniste éminent, lui porte le coup de grâce, en s’en moquant.

Montaigne, instruit par Socrate, ramène du ciel, où elle perdait son temps, la philosophie, pour lui faire reprendre pied à terre.

En la séparant de la théologie, il fait œuvre utile et déblaie le terrain. Descartes peut venir.

C’est également d’un mot de Plutarque que la Boétie, préparant les voies à Montesquieu, à Voltaire et à Rousseau, s’autorise, pour écrire son Traité de la Servitude volontaire, premier cri de révolte des consciences opprimées.

Au dix-septième siècle, la Grèce prend possession de la scène française avec la tragédie, renouvelée de Sophocle et d’Euripide, et la comédie, renouvelée de Ménandre.

La Bruyère emprunte à Théophraste 1 idée de ses Caractères. Boileau traduit le Traité du Sublime de Longin. Bossuet apprend l’éloquence chez Démosthène. Fénelon se nourrit d’Homère. La Fontaine exploite Esope. Le génie grec féconde et vivifie nos arts. Ses dieux, triomphants, trônent aux plafonds de Versailles et peuplent ses jardins.

Si la littérature romaine connaît aussi la faveur publique, ce n est qu en sa qualité de reflet grec. L’excellence de la doctrine hellénique est reconnue à ce point quelle sert de base à l’éducation et que l’étudier s’appelle « faire ses humanités ».

Après les guerres de la Révolution et de l’Empire, un fléchissement se produit. Le contact avec les nations

barbares, l’attrait pervers de la nouveauté, nous font renier, un temps, la clarté palladienne pour les brouillards d’Ossian. Nous payons notre faute d’un recul d’influence dans le monde et de l’abaissement des caractères. Le retour de l’art gothique alarme les consciences. Le mouvement romantique risque d’y avorter. Heureusement, les dieux veillent. Sainte-Beuve déterre Ronsard de 1 oubli, et, avec Ronsard, l’esprit grec, dont il s’est inspiré, transfigurant le romantisme, y insère un élément viable. Une voix sortie des tombeaux vient à la rescousse : celle d’André Chénier.

En proclamant la supériorité du génie grec, cette voix salutaire nous force à renouer la tradition perdue. Au même moment, le manuscrit de Longus, miraculeusement retrouvé : Daphnis et Chloë, confirme les esprits dans l’orientation juste, et fait refleurir le roman pastoral. Des événements nouveaux se préparent. Les Grecs se soulèvent contre les Turcs, et l’enthousiasme que ce geste déchaîne dans le monde prouve que 1 élite des esprits leur est acquise. Casimir Delavigne écrit les Messéniennes. Hugo jette son applaudissement sonore. Byron fait mieux : il s’élance au secours des opprimés. Jamais la Grèce n’a si fort possédé les cœurs. Partout, se multiplient les images d’Homère. Ingres dessine son apothéose.

La sculpture, qui comptait déjà ses Canova, ses Thorwaldsen et ses Pradier, disciples de Praxitèle, fait surgir un Olympe nouveau. Renan écrit sa Prière sur l Acropole. En Angleterre, Keats nous ramène aux bords arcadiens. En Allemagne même, où Goethe a dressé la statue d’Hélène, Nietzsche va venir, qui s exaltera du rythme dyomsien. Chez nous, Banville

s’emploie à remettre sur l’épaule des dieux la pourpre insultée. Théophile Gautier célèbre le Parthénon. C’est du mythe hellénique que s’inspirent les parnassiens. Verlaine lui-même va rêvant :

Et de Salamine et de Marathon

Sous l’œil clignotant des bleus becs de gaz.

La Grèce n’est pas seulement le salut du monde, elle en est le sourire. C’est ce que marque notre République lorsqu’elle se décore de l’épithète « athénienne ». Elle y voit un souci d’urbanité et de noble élégance.

Chaque fois qu’une institution malade, chez nous, réclame un secours, c’est la Grèce qui le lui offre. Nous nous plaignons de nos nerfs surmenés, la Grèce, mère des athlètes, nous enseigne la culture physique. Nous nous plaignons de nos écoles tristes et nues, un philosophe grec, Speusippe, souffle à M. M. Couyba et Léon Riotor l’idée de l’école ornée et fleurie. LVlrf à l’école existait à Athènes. Il y a mieux. Nous nous figurions Gobineau et Nietzsche des esprits originaux. Tous deux se sont appliqués à définir des qualités spécifiques du « Surhomme » du « Fils de Roi ». Or, voici M. Camille Spiess, un savant génevois, qui découvre que la définition la plus parfaite s’en trouve chez Platon.

Et quand, à la fin du siècle dernier, le désordre s’étais mis au Parnasse français, la Grèce nous a délégué un grand poète, pour y rétablir l’harmonie.

Ce grand poète, c’était Jean Moréas « 1 athénien honneur des Gaules » qui pouvait s’écrier à bon droit :

Moi, que la noble Athènes a nourri Moi, l'élu des nymphes de la Seine,

Je ne suis pas un ignorant dont les Muses ont ri.

Car, par le rite que je sais.

Sur de nouvelles fleurs les abeilles de Grèce Butineront le miel français.

— Jean Moréas, dit M. Sebastien-Charles Leconte, a renouvelé le miracle d’André Chénier.

André Chénier n’était grec que par sa mère. Moréas l’était tout entier.

— Ses vers, dit Rémy de Gourmont, ont quelque chose d’attique, qui, sans lui, manquerait à la poésie française.

Et Marcel Coulon note justement que Moréas est celui de tous nos poètes qui a usé de la mythologie avec le plus de naturel. Ce qui n’était, chez les autres, que le fruit de la culture est, chez lui, fruit de l’atavisme.

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