L’HISTORIQUE DES STANCES
Les Stances de Jean Moréas se composent de sept livres. Outre que le poète s’était attelé, dans 1 intervalle, aux tragédies d'Iphigénie, d Ajax, de Philoctete, œuvres de longue haleine, dont la première seule fut terminée, et que la nécessité le pressait de fournir sa collaboration régulière à la Gazette de France et à diverses revues, pour en tirer sa matérielle, une mort prématurée ne lui a pas permis de les conduire au nombre de neuf (le nombre des Muses) qu il s était assigné.
Les deux premiers livres ont été publiés par La Plume (avril 1899) en édition de luxe, limitée à 100 exemplaires, réserves aux seuls souscripteurs. C’était, sur papier Japon, in-8° jésus, la reproduction typographique du manuscrit original de l’auteur, ornée de son portrait par La Gandara.
L année suivante, La Plume donnait quatre autres livres des Stances, en édition courante. Le VIIe livre n’a paru en librairie qu en mars 1 920 (édition Bernouard), dix ans après la mort du poète, mais des
extraits en avaient été publiés, de son vivant, dans le Figaro (décembre 1903) le jour même de la représentation d’ Iphigénie à l’Odéon 1.
En choisissant ce simple titre de Stances, Moréas entendait réagir contre la manie des titres racoleurs, la plupart extravagants ou prétentieux, qui sévissait alors chez la gent littéraire. Le même souci lai avait inspiré, pour l’un de ses recueils de prose, le titre tout nu de Feuillets. Il avait projeté d’en intituler un autre : Mélanges, et il inscrivait tout bonnement la série d articles qu il donnait à la Plume sous cette rubrique familière : De fil en aiguille.
1. Il a paru, en 1922, aux éditions de la Douce France, un VIIIe livre des Stances, qui n’est qu’une œuvre apocryphe, d’une imitation si maladroite qu aucun lecteur avisé ne s’y pouvait tromper. On y trouvait des vers d une facture trop strictement parnassienne :
Les plis azuréens d'un manteau diapré De la fleur de lis d’or et de l’abeille blonde.
d’une note trop réaliste :
Bâtisseurs de trottoirs, qui dormez sous vos bâches !
ou d une allure trop disgracieuse :
Et la corde à beaucoup aura répondu : Non !
pour etre sortis du Moréas des Stances. Et, jamais Moréas n’aurait ose dire du laurier : Il m échauffe par en dedans, ce qui confine au jargon. D ailleurs la supercherie se trahissait par des traits d’une ironie évidente, comme :
Je n ai jamais aimé personne que moi-même.
vers dignes d’aller rejoindre dans l’oubli celui que le normand Léo Trézenick prêtait jadis, par gouaille, au poète :
Je ne porte jamais sur moi qu’un seul cigare,
pour le reprendre de fumer des cigares en sa compagnie sans daigner lui en offrir.
— « La matière d’un livre, seule importe, disait-il, et non son étiquette. »
Moréas voulut réhabiliter la Stance, alors tombée en désuétude, mais où avaient excellé nos poètes des XVIe et XVIIe siècles, qui en avaient pris le modèle en Italie. Il se souciait, toutefois, de la moderniser, car il avait complètement rompu, à cette époque, avec l’archaïsme du Pèlerin passionné 1 et d’y mettre sa griffe, comme il avait déjà fait pour l’ode, l’élégie et le sonnet.
Un jour que je lui vantais la Stance de Racan :
Tircis, il faul songer à faire une retraite... et celle de Maynard :
J'ai montré ma blessure aux deux mers d Italie. Moréas me dit :
— Certes, ces stances ont leur mérite, mais s’apparentent trop, à mon gré, au ton de 1 élégie. Ce sont de véritables discours. Les stances de Malherbe, elles mêmes, si justement admirées, ne sont que des morceaux de bravoure. Je veux faire tout autre chose. Je rêve d’une stance plus concise. Je voudrais rejeter tout développement inutile, fondre d un trait 1 idee et le sentiment, et ramener le poème à ses éléments
1 . C’est ce qu’avait oublié le faussaire du VIIIe livre des Stances en attribuant ce vers à Moréas :
Entre ce signe inclyte et cet aime symbole.
Il y avait déjà longtemps que le poete avait raye ces mots : aime, inclyte, de son vocabulaire.
essentiels. Je voudrais que ma stance ne pesât pas plus qu’un soupir et qu’elle se manifestât avec la précision et la brièveté de l’éclair. ♦
C est effectivement l’impression que l’on reçoit des Stances de Moréas.
Le poète logeait, alors, rue de Coulmiers, dans le quartier du Petit-Montrouge, à proximité de la porte d Orléans qu’il a célébrée à maintes reprises :
Lieux où mes lentes nuits aiment à s'écouler,
O chère porte !. . .
A la vérité, les lentes nuits de Moréas s’écoulaient aussi ailleurs, car c’était un noctambule enragé, mais il retrouvait sa « chère porte » tous les matins avec une émotion nouvelle :
Le coq chante là-bas ; un faible jour tranquille Blanchit autour de moi;
Une dernière flamme aux portes de la ville Brille au mur de l'octroi.
Il en affectionnait les parages. Ses notes de Feuillets 1 en font foi. On y trouve, à chaque instant, des aveux de ce genre :
> Avril me plaît à la perte d’Orléans. Il est plein d’entrain.
— Sur la route de Châtillon, pendant l’été, le réveil du jour m est très agréable, avec ses bruits de roues, ses envols d’oiseaux dans les haies vives.
Sans doute, il est tels de ces aveux que l’on aurait
I . Sorte de cahier intime que Moréas écrivit concurremment aux Stances et qui en est comme le commentaire.
tort de prendre trop an pied de la lettre. Celui-ci, par exemple :
— Allons, allons, je m’enferme toute une année dans mon Petit-Montrouge. Notre belle cathédrale romane est, pour moi, le bout du monde.
Son bout du monde, c’était aussi le Vachette, le Napolitain, le café Cardinal, sans compter certains caveaux des Halles, mais il est incontestable que Moréas tirait d’mtimes satisfactions du Petit-Montrouge et qu’il s’y cloîtrait assez volontiers, les jours où il avait la force de rompre avec ses habitudes pérégrines, ou bien quand la maladie le tenaillait, car il lui répugnait de paraître en public avec une mauvaise figure.
La rive gauche l’avait de bonne heure séduit. Il y avait vite oublié le Montmartre du temps de ses débuts à Paris. Il avait fui son bruit pour venir s’installer d’abord, rue Madame, à l’ombre des tours de Saint- Sulpice, puis dans cette silencieuse et nostalgique rue de Coulmiers, posée aux confins de la ville. C est qu’il y avait encore, par là, des jardins, des vergers, des porches moussus, des vieux murs débordés de feuillage, et que Moréas portait une âme pastorale, prompte à s’attendrir à la vue d’un arbre ou d’une fleur :
Ne me repousse pas, ô divine Nature Je suis ton suppliant.
Comme Jean- Jacques Rousseau, Moréas aimait a voir se lever le soleil, mais l’aurore le surprenait le plus souvent, debout, rentrant d’une randonnée aux Halles. Alors, il s’attardait, libéré de ses compagnons
STANCES
de plaisir, rendu à lui-même, à goûter le frisson matinal à travers les rues les plus paisibles de son quartier perdu.
Il nous confie dans Feuillets qu’il ne manquait jamais de stationner, un moment, au coin de la rue Giordano Bruno, sur le pont de chemin de fer de ceinture, dont la voie glisse à travers un double rideau d’acacias et se perd dans un horizon de verdure.
Il respirait, dans ces lieux, quelque chose d’agreste, avec d’autant plus de volupté qu’il sortait du tumulte âcre et fumeux des tabagies. Il s’éblouissait du moindre vestige rustique. II y reposait ses yeux avec bonheur. Jusqu’au fond des tavernes, sa Muse « fille des cités », gardait la hantise des sentiers forestiers et des « lueurs incertaines des sauvages sous-bois. »
Il errait avec délices sous les ombrages du jardin du Luxembourg, qui lui a inspiré plusieurs stances, mais il en a composé, sur un banc du boulevard Brune, devant les talus des fortifications. D’autres lui sont venues, au cours de ses promenades dans la banlieue proche de sa demeure : Antony, Sceaux, Berny. Il en a même rapporté une (la XIe du IIIe Livre) du cimetière de Montrouge. L’idée de la mort n’était pas faite pour l’effrayer. Il la considérait avec une sorte de fatalisme oriental.
Il est aussi des Stances que Moréas a composées, assis à sa table de travail, dans ses divers domiciles du Petit-Montrouge, car il était trop versatile et trop soucieux de ses aises pour loger longtemps au même endroit. Dès qu’il s’était installé quelque part, il n’en éprouvait plus que les inconvénients.
La vulgaire maison de la rue de Coulmiers qu’il
habita d abord, n avait guere d autre agrément que celui d etre suffisamment aeree, puisqu elle se dressait devant la tranchée du chemin de fer de Ceinture, dont les talus, à cet endroit, sont plantés d’acacias, dun côté, et de lilas, de l’autre. On y voit même de petits jardins légumiers que les hommes d’équipe entretiennent, à ras du trottoir, en bordure de la voie.
Moréas nous parle également du jardin de son voisin, 1 horticulteur, qu il pouvait contempler du haut de sa fenêtre, avec un large espace du ciel. C’est évidemment pour cela qu il résida dans cette maison plus longtemps que de coutume, et, peut-être aussi, parce qu’y gîtaient Raymond de la Tailhède et Marcel Coulon. 11 s avisa pourtant que son logement manquait de confortable et finit par s’en aller louer, dans l’une des maisons neuves, que l’on venait d’édifier, a deux pas de la, rue d Orléans, un appartement bourgeois « fraîchement décoré et orné de glaces », ainsi que disait l’écriteau de location.
L’immeuble en pierre de taille avait un aspect « cossu » qui flattait son goût du décorum.
Il y emménagea d’un cœur dispos. Son appartement se composait de plusieurs pièces, dont un salon à moulures de staff Louis XV, et une salle de bains. Moréas se flattait de le meubler en conséquence, car il ne disposait que d’un mobilier sommaire de garçon, mais il réfléchit bientôt que, vivant seul, ne recevant personne et prenant ses repas au dehors, ce serait une dépense inutile, de sorte qu’il n’en fit rien et que son installation garda le caractère d’un campement provisoire. Il n y rangea même pas ses livres, sa seule
richesse. La plupart gisaient sur le plancher, dans un désordre indescriptible. Du moins, pût-il en entasser à loisir dans la baignoire de sa salle de bains.
Au reste, il ne fut pas long à se déprendre de cet appartement si vaste qu il s y figurait perdu. Sa pire désillusion fut de constater qu il n y voyait pas clair. La rue trop étroite n’y laissait filtrer qu’un jour avare. Ses fenêtres n’avaient, pour horizon, que de hautes façades de pierre inexorablement dressées.
Alors, il émigra boulevard Brune, dans une autre maison neuve, moins imposante d aspect, mais dont le porche, néanmoins, s’encadrait de deux silhouettes modem-style, deux figures de femmes, que 1 on pouvait prendre pour des Muses, à cause des feuilles de lauriers qu elles tenaient dans les mains, detail bien propre à séduire un poète. Moréas retrouvait là, juste en face de la grille d’octroi, l’espace et la lumière, mais sans doute aussi d autres incommodités, car il n’y fit pas long feu. 11 transporta ses pénates au 129 de l’avenue d’Orléans, qu’il ne devait quitter que pour entrer dans la clinique de Samt-Mandé, où il est mort.
On voit qu’en dépit de ses manies instables Moréas est toujours demeuré fidèle à sa « chère porte » puisque c’est elle encore qu’il avait sous les yeux à sa dernière adresse. Son décor forme souvent, la toile de fond des Stances, et leur confère l’intérêt d un document d’époque, tant ces lieux ont changé depuis lors.
Les fortifications ont disparu. Sur leur emplacement une ville nouvelle s’est édifiée. Le boulevard Brune, où les immeubles de rapport et jusqu’à des palaceshôtels ont pris la place des vergers et des jardins, a
perdu son relent provincial, et ne se prête plus guère à la solitude et à la rêverie. La porte d’Orléans est devenue un centre d’activité trépidant. Le jour, c’est le galop précipité des travailleurs, issus de banlieue, à travers le fourmillement rageur des autobus, des taxis et des tramways ; le soir, c’est, parmi une tempête effroyable de clameurs, la ruée des oisifs, aspirés par le flamboiement des cafés et des bars, l’attraction voisine des cinémas et de Buffalo.
Le même changement s’est opéré dans la banlieue voisine dont Paris s’est déjà annexé une part. Du temps de Moréas, les jardins de la zone, dès la grille d’octroi franchie, donnaient au promeneur l’avantgoût de la campagne, qui s’étalait, tout de suite, au-delà de l’agglomération du Grand-Montrouge. Mais là, aussi, la fièvre de la spéculation est intervenue, avec moins d’intensité qu’ailleurs, il est vrai, mais non sans y exercer de mortels ravages. On y assiste, un peu partout, à 1 invasion du moellon. Les échappés d’horizon se font de plus en plus rares, en attendant de disparaître tout à fait.
Je me souviens, à la lisière de L..., d’un site charmant, où Moréas m’avait entraîné, un jour d’été. Nous y étions venus par le chemin de fer sur route d’Arpajon, que le poète utilisait souvent. Il s’y plaisait à fumer un cigare sur l’impériale, tandis qu’un riant panorama se déroulait à ses yeux. A peu de distance de la ville, des champs de culture, à perte de vue, lui donnaient l’illusion d’un voyage lointain.
Moréas m’introduisit dans un vaste et verdoyant domaine, propriété privée dont il connaissait le gardien, qui lui en laissait l’accès libre en 1 absence des châtelains, courant, la majeure partie de l’année, de villégiatures en villégiatures. Nous nous y promenâmes, en devisant, tout un après-midi, en pleine solitude.
Autour du château, de noble ordonnance, un parc splendide se déroulait, orné de statues et de bassins, épaissi, par endroits, en coins de forêts.
Moréas ne se lassait pas d’admirer l’éclat des parterres et la sombre fraîcheur des fourrés. Et, partout, des roses éclataient en touffes innombrables :
Roses en bracelet autour du tronc de l’arbre.
Sur le mur en rideau.
Svelte parure au bord de la tmsque de marbre D’où s’élance un jet d’eau.
« C’est ici, me disait Moréas, au bruit des fontaines, des oiseaux et du vent, dans la mystérieuse pénombre des taillis, que j’aime à méditer le Traité de la Sagesse de Charron, mais mieux que de son livre encore, je tire profit de la contemplation des arbres séculaires. Regardez celui-ci : mort étouffé de lierre, et cet autre, dont la foudre a fracassé la cime, comme ils nous apprennent à nous soumettre humblement aux coups du sort ! »
Or, la fantaisie m’ayant pris récemment d’aller revoir ce domaine, comme en pèlerinage, je constatai qu’il était tombé aux mains d’un industriel de lotissements. J’eus loisir d’y pénétrer, puisqu’il est devenu lieu public, mais je n’eus pas le cœur d’y stationner longtemps. On a tracé des routes à travers les pelouses
et les massifs du parc. Les parterres sont en ruines, le bassin éventré, des arbres vénérables abattus. Ce qui reste d’ombrages est promis à la cognée, et la chapelle, elle-même, attend la pioche du démolisseur.
Il est heureusement des sites de cette région de banlieue où je retrouve l’image de Moréas sans avoir à souffrir de leur déchéance. La V allée- aux-Loups, autre but fréquent de ses excursions, reste intacte ainsi que la majeure partie d’Antony.
Plusieurs pages de Feuillets leur sont consacrés. Moréas y dit notamment :
— Il y a dans ma vie, deux matinées un peu pluvieuses, comme je les aime. L’une c’était à Aunay, surnommée la Vallée- aux-Loups, je me tenais à la fenêtre d’une salle basse, devant un vieux mur de clôture, crevassé et couronné de lierre.
Quelle adorable moisissure j’aspirais là!
L’autre matinée, c’était à Antony, dans un jardin nouvellement planté. Je me balançais sur une escarpolette. Elle allait de travers..
Le poète se plaisait à ces escapades champêtres, heureux d’y pouvoir oublier, tout un jour, ses relations de café. Ces tableaux d’Ile de France, alternent, dans les Stances, comme toile de fond, avec celui de la porte d’Orléans, dont ils ne sont d’ailleurs que le prolongement.
Certes, sous le ciel de Pans, Moréas na jamais
oublié celui d’Athènes, mais il y retrouvait l’image de sa mobilité d’humeurs :
Paris, je te ressemble : un instant le Soleil
Brille dans ton ciel bleu, puis soudain c’est la brume.
Et c’est là qu’il apprit à savourer, avec une sorte de frémissement sacré, le charme amer ou dolent de la pluie et de l’automne :
O Novembre, tu sais que c’est ta feuille morte Qui parfume mon cœur.
C’est là qu’il laissait la pluie « prendre son cœur dans ses réseaux légers ». C’est là qu’il a trouvé des accents si émouvants pour chanter les marronniers citadins « qu’un bec de gaz éclaire dans les soirs pluvieux » :
Que j’aime à contempler ' votre cime tranquille Arbres fiers que nourrit un avare terrain !
Arbres de la Cité, depuis combien d’années Nous nous parlons tout bas.
Depuis combien d’hivers vos dépouilles fanées Se plaignent sous mes pas !