‹ Jean Moréas et les stances. Avec un index de tous les noms citésChapitre 16 sur 19 · LA LEÇON DES STANCES · texte numérisé non relu

LA LEÇON DES STANCES

Si l’on compare les Stances de Moréas aux Syrtes, on se rend compte du chemin parcouru par le poète et de son effort gradué vers la perfection.

Lors de sa proclamation symboliste, et pour répondre à certaines objections d’Anatole France, Moréas lui écrivait :

— « Vous admirez Lamartine , tout en estimant, j'aime à le croire, Baudelaire. Moi j'admire Baudelaire, tout en estimant Lamartine, et c'est de là que proviennent nos divergences. »

Moréas devait, pourtant, par la suite, se rendre aux arguments d’Anatole France.

Il mit Lamartine au-dessus de Baudelaire, qu’il ne pouvait plus relire sans une sorte « d’angoisse physique ». On n’a peut-être pas assez remarqué que presque toute la matière des Stances était contenue dans une pièce des Premières méditations poétiques : Le Vallon.

Mon cœur lassé de tout, même de l’espérance,

N’ira plus de ses vœux importuner le ssrt.

Prêtez-moi seulement, vallon de mon enfance

Un asile d'un jour pour attendre la mort !

Repose-toi, mon âme en ce dernier asile I

L amitié te trahit, la pitié t’abandonne

Et, seule, tu descends le sentier des tombeaux.

Je n’entends pas dire par là que Moréas ait puisé chez Lamartine 1 idée des Stances. Il apparaît trop, à leur résonnance intime, qu elles ont jailli de son propre fond. Moréas n avait pas besoin de prendre leçon d un autre pour sentir le poids de la vie et aspirer au repos de la mort.

Il faut noter, d’ailleurs, qu’à la différence de Lamartine, l’auteur des Stances ne voyait rien au delà de la tombe. C est ce qui donne à sa plainte un accent plus viril. Il pouvait bien s’écrier, comme lui :

Je te salue, o Mort, libérateur céleste !

mais il n’y goûtait d’avance que l’anéantissement total. Et son admiration pour Lamartine appelait des réserves. « C’est, disait-il, le plus grand poète de son siècle, mais il n’a pas su se créer un instrument. Il traîne comme un encombrement la langue du XVIIIe siècle. »

La remarque vaut dans l’ensemble. Lamartine ne surveille pas toujours assez son style. Dès qu’il n’est plus soutenu par l’inspiration, il devient fade ou affecté. On sait que ses premiers maîtres avaient été l’abbé Delille, ami de la périphrase, et Parny, ce doux créole, poète abondant et facile, trop soucieux de ses aises pour s’imposer, dans la vie comme en art, une discipline sévère.

Et Moréas s’inquiétait de retrouver chez lui, par endroits, trace de ces mauvais modèles. C est dans ce sens qu’il se flattait de le corriger, en usant d un doigté plus ferme et d’un clavier plus sûr.

A ce point de vue, il nous donne avec les Stances une admirable leçon de style. Rien n’y est laissé à l’improvisation. Il y atteint à cette souveraine simplicité des Maîtres, à cette « perfection célée » à laquelle il s acheminait d’instinct à travers ses livres antérieurs. Il s y est dépouillé de tout le bric-à-brac romantique et symboliste. 11 y tire ses meilleurs effets de la sobriété et de la concision.

Le miracle, c’est que sa strophe, si solidement construite, aux angles si nets, dégage une telle vertu de suggestion et s’enveloppe d’une telle atmosphère de grâce rêveuse. Elle a ce velouté que l’on ne tire que des plus intimes profondeurs de soi-même. On y éprouve que, par la place qu’il leur assigne, le poète prête un sens neuf aux mots les plus usagers.

Mais les Stances constituent aussi une admirable leçon de sagesse. Moréas s’était fait une haute idée du poète. Un souci de dignité ne lui eût jamais permis d’écrire, comme Lamartine : « La pitié t’abandonne ». Il n’a que faire d’un tel sentiment. Il lui suffit d’être lui -même :

En dépit de mes maux, de la nuit de mon âme,

Je me sens plus vivant

Que ne le fut jamais sur le brasier la flamme,

Quand l'exalte un bon vent.

Misérable démon qui t'attaches à nuire.

Pauvre facétieux,

Tu vois bien qu’à la fin nous pouvons te réduire Et moi-même et les dieux !

Voilà des accents que nous étions désaccoutumés, depuis longtemps, d’entendre en poésie, et qui assignent à Moréas sa place parmi les génies consacrés, c’est-àdire « classiques ».

— Devenir classique, disait Barrés, aux obsèques de Moréas, c'est décidément détester toute surcharge, c'est atteindre à une délicatesse d'âme qui, rejetant les mensonges, si aimables qu’ils se fassent, ne peut goûter que le vrai, cest, en un mjt, devenir plus honnête.

Or, Moréas ne fut pas seulement un grand poète. Il fut, dans toute l’acception du mot, le parfait « honnête homme », c’est-à-dire un modèle de conscience et de dignité.

Quand il entreprit d’écrire les Stances, en septembre 1 897, il avait dépassé la quarantaine, et souffrait déjà du mal qui devait l’emporter. Il ne voyait plus, autour de lui, que sujets d’inquiétude et de mécontentement, Il avait sondé le néant des agitations humaines. « On ne reste pas longtemps sans larmes, disait-il, quand on a tout appris. » Il n’avait plus rien à demander au monde. Il ne jouait plus au dandy, n’arborait plus de mac-farlanes « fashionables » encore qu’il gardât le monocle et, sous son linge négligé de célibataire sans foyer, un air de distinction naturelle. Il avait souffert dans ses plus chères affections.

Les voyages ne le requéraient plus.

On lui offrait de retourner à Luchon : « A quoi bon ? disait-il, c’est un décor pour la jeunesse. » Il trouvait malséant de porter le joug des émotions avec un vieux

cœur dans la poitrine. Même le triomphe de son Iphigénie à Athènes et les ovations qu’il y avait reçues, l’avaient laissé presque indifférent :

— Si mon cœur n’était pas brisé depuis longtemps, pisait-il, une si belle sympathie l’aurait fait tressaillir:

Et, devant les monts de l’Attique, il s’excusait de ne plus pouvoir les admirer avec tendresse parce qu’il « touchait à la perfection et à la mort ».

Il s’était dépris même de la gloire. En France, son génie était toujours discuté, ce qui lui faisait dire :

Les morts m'écoutent seuls, j’habite les tombeaux : Jusqu au bout je serai l’ennemi de moi-même.

Ma gloire est aux ingrats, mon grain est aux corbeaux ; Sans récolter jamais je laboure et je sème.

Il est donc naturel qu’il n’ait fait vibrer dans les Stances :

Qu'une corde vouée à la mélancolie.

Cette mélancolie ira s’accentuant, de livre en livre, sans néanmoins jamais sombrer au désespoir. Moréas accepte la douleur « qui nourrit sa pensée et lui fait l’âme forte ». Il va jusqu’à dire :

Je trouve dans ma cendre un goût de miel suave.

Sa plainte conserve toujours un certain air de noblesse. Il nous étale son moi à nu sans y compromettre sa dignité.

Son stoïcisme est supérieur à celui d’Alfred de Vigny. Ce q u il y a au fond du stoïcisme de Vigny, c’est un

levain de haine et de révolte contre le Créateur ; c’est le vindicatif défi, jeté par rancune au ciel oppresseur.

•Vigny s’irrite. Il est l’apôtre du pessimisme. La résignation de Moréas est sans fiel ; c’est l’acceptation du sage, qui se soumet volontairement à la destinée, par seul amour de la Discipline et de la Règle, sans même y chercher la consolation d’une récompense puisqu’il ne croit pas à la vie future. Et, loin de se réfugier dans un silence agressif et boudeur, Moréas chante à loisir :

Pour couvrir de beauté la misère des choses.

Il refuse de céder au découragement, d’être « l’homme de mauvais courage qui se plaint sur la lyre ». Il ambitionne, au contraire, de se prodiguer à tous, pour être leur consolation et leur appui ; il n’était plus à 1 âge où il disait :

L'Étoile de Cypris dans mon cœur ne se couche,

Et d'un doux regarder si je dis les réseaux.

C'est un Zéphyre enfant qui toujours, par ma bouche. Fait chanter les roseaux.

Mais si, terrassé par la douleur, il laisse, malgré lui, échapper des paroles d’amertume, son art les enveloppe d’on ne sait quelle atmosphère de sérénité :

Je veux aller encor m’asseoir sur cette borne,

Contre le mur, tissé d’un vieux lierre vermeil,

Et regarder longtemps, dans l’eau glacée et morne, S’éteindre mon image et le pâle soleil.

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