LES STANCES ET LA CRITIQUE
Les deux premiers livres des Stances avaient été publiés sous le manteau, pour ainsi dire, comme si Moréas, inquiet du sort de son œuvre, avait jugé prudent, avant de la poursuivre, de tâter l’opinion.
Et, sans doute, estima-t-d l’expérience concluante, puisqu’il se décida à donner les quatre livres suivants en édition courante.
Cette fois, la Presse avait son mot à dire. Les avis y furent assez partagés. Ce retour à la versification traditionnelle la plus sévère, au vrai classicisme, à la vraie antiquité, se produisant en pleine effervescence vers libriste et moderniste, ne laissa pas de déconcerter quelque peu l’opinion.
Les anciens compagnons d’armes de Moréas, les symbolistes de la première heure, ceux qui, à son instigation ou concurremment, s’étaient avisés de « rompre le vers », s’en offensèrent plus encore que de son manifeste roman. Il y virent un autre défi plus brutalement jeté. Quelques-uns crièrent au scandale. Ils accusaient Moréas de vouloir nous ramener en arrière, à la poé-
tique de Boileau, c’est-à-dire, à leur sens, au néant.
Dans le camp opposé, les méfiances n étaient pas moindres. Le monde universitaire et académique avait toujours sur le cœur les offensives symbolistes de Moréas. Elles y avaient déchaîné un courant d’hostilité que le classicisme des Stances était impuissant à remonter d’emblée. Son passé pesant sur lui, Moréas y demeurait toujours frappé d’interdit, comme « poète décadent ».
Et les uns et les autres se demandaient s’il ne s’agissait pas là d’une nouvelle « incartade » de Moréas, dans le seul but de créer de l’agitation et de réveiller autour de sa personne le bruit des polémiques.
Il faut bien dire aussi que le goût était trop gâté, à ce moment, pour que la « beauté celée » des Stances pût se manifester du premier coup. Le commun des lecteurs n’y vit qu’un exercice de rhétorique, froid et compassé, mais comme le dira tout à l’heure Jean de Gourmont à leur sujet : « C’est le défaut des choses parfaites de paraître froides 1... »
Le Moréas des Stances n’eut donc, d’abord, pleinement pour lui que sa petite élite de fidèles, les jeunes esthètes de la génération montante, qu’il traînait, partout, à sa suite, mais là encore une sorte d’hésitation se produisit dans les esprits, touchant les causes et le sens exact de son évolution. Un débat s’en ouvrit dans les jeunes revues.
Mécislas Golberg, soutenait que Moréas avait été amené fatalement aux Stances pour se dégager d’une impasse :
1 . Jean de Gourmont : Jean Moréas (Mercure de France, septembre 1904).
L’analyse, disait-il, avait pris chez lai des formes si diluées que, sous peine qu’il ne pût plus écrire, il fallait que cela cessât.
Hypothèse contre laquelle s’insurgeait André Salmon. Ce dernier voyait dans les Stances l’épanouissement logique du génie de Moréas. A son avis, ses recueils antérieurs en marquaient les étapes, sans aucune solution de continuité. Le plus curieux, c’est que l’article de Salmon en réponse à celui de Mécislas Golberg, portait comme titre : Apologie du Pèlerin passionné. Voulait-il marquer par là ses préférences personnelles, ou mieux démontrer à son adversaire qu il avait tort de mésestimer ce recueil ? André Salmon n’en concluait pas moins :
— Jean Moréas est aujourd’hui le Maître. La poésie française est son domaine, un domaine où les pas des héros également privilégiés ne se mêleront point à ses pas. îl est le maître de lui-même. Aussi fût-il juste de saluer, en son œuvre parfaite, le monument dressé pour sa gloire : les Stances.
Mais d’autres brûlaient devant les vers des Stances les vers du Pèlerin passionné. Et cela valait, à leur auteur, des admirateurs nouveaux.
C’est ainsi que M. Paul Souchon qu’avait peu séduit, jusque-là, la manière archaïque et chantournée de Moréas, s’écriait à l’apparition des Stances, en édition courante (1900) :
« Un grand poète nous est né. Un chef-d’œuvre a vu le jour avec le siècle ! »
Et il ajoutait :
« Par quelles grâces particulières M. Jean Moréas, qui frise la cinquantaine, qui a traversé, outre des mers
et des nations, les matais du Décadentisme, du Symbolisme et du Romantisme, pour venir jusqu’à nous, qui a fait se méprendre sur son compte tant de monde et lui-même, nous apporte-t-il ces Stances , si humaines, si pures, si élevées, quelles en sont divines ? Sans doute, par les mêmes grâces qui retinrent silencieuse jusqu’à quarante ans la lyre du bon La Fontaine, puis la firent frémir avec harmonie et suavité. »
« Qu importe, d’ailleurs, et laissons à d’autres le soin d’expliquer pareille transformation ou d’en rechercher les indications dans les précédents ouvrages de M. Moréas, au travers des bizarreries, des futilités, des absurdités et des essais de toutes sortes. Une fleur est là. Respirons-la ! »
« Chaque stance (il y en a cinquante au plus, de huit à douze vers) est comme un pleur cristallisé. Quel assemblage de pierres rares ! Nous n’avions jusqu’ici, en France, aucun exemple de cette poésie. C’est le souffle de Sapho et des élégiaques grecs et latins, Alcée, Alcman, Simonide, Catulle et Tibulle, que nous apporte et que nous rend M. Moréas. »
« Le souffle, et non plus les expressions, comme au temps du Pèlerin passionné. Il est allé, cette fois, à la source de la vie, et comme la main qu il tendait était sincère, la source ne lui a pas refusé son onde. »
Et, peu à peu, la vertu des Stances, brisant les derniers préjugés, opérait jusque dans les hautes sphères officielles des lettres. Émile Faguet disait d’elles :
— La forme est admirable, d'une pureté absolument classique, avec le goût des images justes, et le don de les trouver toujours sans effort. C’est une des manifestations
d'âme poétique les plus extraordinaires que nous ayons vues depuis des années et des années.
Émile Faguet était académicien.
Et René Boylesve, qui allait le devenir, déclarait après les avoir lues :
— Le seul homme actuellement doué du privilège d’ écrire le beau vers français est Jean Moréas.
Je pourrais citer bien d’autres hommages éclatants rendus par nos meilleurs critiques aux Stances.
Paul Souday ne s’est jamais caché de les tenir pour une œuvre maîtresse, honneur du lyrisme français.
« Il y avait, dit-il b bien des choses exquises dans les recueils antérieurs de Moréas... Les Stances ont encore plus de force avec la sobriété :
« C’est le chef-d’œuvre de Moréas. Il est formé d’une suite de toutes petites pièces un, deux, trois quatrains, bien rarement davantage, mais qui se relient et constituent en réalité un poème unique. Le sujet, c’est ! ascension du poète vers la perfection morale, qui ne lui est pas moins chère que l’autre. Sa philosophie est, en somme, la sérénité du sage antique, qui ne méprise point la vie, ne s y attache pas non plus avec excès, ne s exagère ni les joies ni les douleurs terrestres, également passagères :
Et comme le bonheur, l'infortune s'envole,
contemple la relativité universelle et fait dans tous, les cas bon visage à la destinée. Dans ces Stances , modèles de style pénétrant et pur, où il n’y a pas un
). Le Temps, 1er avril 1910.
vers, pas un mot superflus, il faut tout lire, il faudrait tout citer. Je cite presque au hasard :
Chênes mystérieux, forêt de la Grésigne,
Qui remplissez le gouffre et la crête des monts.
J’ai vu vos clairs rameaux sous la brise bénigne Balancer doucement le ciel et ses rayons.
Ah ! dans le sombre hiver, pendant les nuits d’orage. Lorsqu'à votre unisson lamentent les corbeaux,
Lorsque passe l’éclair sur votre fier visage.
Chênes que Vous devez être encore plus beaux !
« Cela c’est la corde d’airain. On y trouve des tonalités plus légères....
« Il est possible que cette concision, si substantielle pourtant, ne permette pas d’égaler les Stances de Jean Moréas à des œuvres plus vastes. Mais dans ce genre, on ne connaît rien de plus achevé, de [plus noble et de plus haut...
« Ce petit livre au moins ne périra pas. »
— « Moréas, dit M. André Thérive, a passé sa vie à chasser du domaine des Muses ce qu’il appelait la beauté inutile, qui n’est pas la vraie beauté. » Et il répond à ceux qui trouvent ce recueil trop mince qu un vrai poète « met autant de soin et d’instinct à répartir son silence que ses paroles ».
Raymond de la Tailhède leur objecte, lui aussi, que la poésie ne se mesure pas au poids :
« La plus haute tragédie, dit-il, la tragédie par excellence, nous la trouvons dans les Stances. Là un seul acteur parle, entouré de milliers de personnages muets, dont la présence l’émeut tour à tour. Pour décor, la nature entière... »
« Les Stances forment de bout en bout un poème unique, coupé de silences. Il y a unité d’action continue, unité de mouvement, unité de pensée. La qualité dominante de l émotion passe de l’une à l’autre stance et ne tombe jamais. Et quant au style, c'est le véritable, dépouillé de toute scorie, lumineusement limpide, noblement pur l. »
Ailleurs, j’ai trouvé sous ce titre : Critique de la Perfection, une remarquable étude de M. Émile Godefroy, sur les Stances ( Vers et prose, juin 1906), où il est dit :
— « Moréas rentre dans la grande tradition et nous y ramène ; il est 1 Orphée de la douleur contemporaine, a laquelle il donne conscience de ses désirs obscurs. L accès nous devient facile de la perfection spirituelle, loin de laquelle les romantiques se sont tordus les mains de desespoir. Je compare les Stances à un escalier de diamant qui s étage depuis le gouffre jusqu’à la région de la pure lumière. Nous sommes en présence de l’un des chefs-d œuvre de la littérature française, et je souhaite que leur portée une fois aperçue, leur influence soit profonde. »
Ces lignes furent écrites du vivant de Moréas. De son vivant encore, dans leur notice des Poètes d’aujourd’hui le concernant, MM. Van Bever et Paul Léautaud, notaient qu’on avait pu dire des vers des Stances : (( que par 1 ampleur de leur harmonie, la sérénité du style, l’élévation du sentiment philosophique, ils égalaient ceux des plus grands maîtres ». Catulle Mendès, dans son Rapport sur le mouvement poétique français ,
• ^ ' Sr'f par M- f>ierre Constans dans : Un débat sur te Romantisme (Flammarion, éditeur).
de 1867 à 1900, parle de « l’enchantement » des Stances. Après la mort du poète, leur succès n’a cessé de croître et de s’étendre.
On connaît l’apostrophe de Mme de Noailles à l’ombre de Moréas :
Je me suis appuyée au marbre de tes Stances.
« Si, dit M. Henri de Régnier, un chef-d’œuvre doit être fait de clarté, de mesure et de force, unir la fermeté de la pensée à l’harmonie de la forme, donner une impression éternelle de beauté, les Stances de Moréas en sont un et un des plus purs et des plus lumineux de la Poésie française. »
En 1913, M. Henri Clouard écrivait à propos de ce recueil « aurore, à ses yeux, de spiritualité » :
« Du coup c’en était fait, des photographiques peintures et des paysages sans âme... Plus de descriptions, plus de coups de cymbales à la Hérédia. Un grand poète ramenait, parmi nous, les chastes éclats de l’abstraction harmonieuse. Il faisait rentrer, dans son ordre éternel, un art qui doit rester le miracle de la simple voix humaine, messagère la plus directe de l’esprit...
« Dans un siècle où la somptuosité de la matière poétique est devenue objet de culte, il est inouï que l’on n’admire pas plus généralement les images et visions magnifiques, dont maintes stances donnent le raccourci :
Temples, marbres brisés, qui malgré tant d'outrages,
Seuls, gardez dans vos trous tout l'avenir levant l
« Seulement, Moréas ne met pas de telles beautés en valeur démesurément ni ne les sertit à la façon de ces
poètes inférieurs qui ne sont que des orfèvres manques, mais les comparant avec d’autres, dans le cercle de l’idée, il n’en tire que de brefs éclairs, au travers d’harmonies abstraites.
« Dans une marche sûre à la simplicité, Moréas a rejeté du symbolisme ce qui ne fait que tapisserie et surtout le sensationnisme de cette école hypocrite, n en gardant, pour l’immortaliser, qu’une fusion plus intime de l’image avec l’idée, grâce à laquelle le poème s’abrège, tandis que s’amplifie l’émotion h »
— « L’auteur des Stances est un grand poète, dit M. Lalou. dans son Histoire de la littérature française. Son amour de la perfection conduit à la sagesse harmonieuse, qui domine la vie et pacifie esprit et cœur, réconciliés dans la beauté grave d’un poème achevé. »
M. Lalou nous reflète ici l’opinion générale présente du monde universitaire touchant les Stances. C est celle, en effet, que nous retrouvons dans la plupart des manuels scolaires.
Tout récemment encore1 2, M. François Porché, celui-là critique indépendant, ne relevant que de luimême, écrivait :
« Trente ans ont passé sur les Stances et voici que, j’y découvre des parties plus célées qui, naguère encore, en raison de leur nouveauté même, étaient demeurées invisibles pour moi.
« C’est le cas de tous les vrais chef s-d œuvre : leurs divers plans ne s’offrent pas à la vue tous ensemble et, pour ainsi dire, d’un seul bloc. Ce qu’ils ont sou-
1. Henri Clouard : Les Disciplines (Marcel Rivière, éditeur).
2. La leçon de Moréas (Les Nouvelles littéraires, avril 1929).
vent de plus original commence par baigner dans 1 ombre avant d éblouir nos yeux. »
M. François Porche admire dans les vers des Stances un mélange de rigueur et de vague, d’art précis et de vaporeuse rêverie.
« Par ce côté, dit-il, Moréas cesse d être uniquement un ancien : l’anxiété, propre à notre temps, le frémissement de l’époque l’ont gagné. Mais ce malaise qui chez nous, commence à se faire sentir avec le romantisme, ces palpitations accompagnées d’oppression qu’on appelait alors le « mal du siècle », on s’aperçoit maintenant que c était moins une affection, au sens pathologique du mot, qu’une crise de croissance. Le monde de la sensibilité, à la faveur de cette fièvre, allait s’élargissant. Des zones obscures de l’être s’éclairaient. Les mélancolies indéterminées montraient leurs mystérieux dessous, leur enfer de sentiments inavoués, d’impulsions refoulées. Conquête, en définitive, que cette épreuve douloureuse, puisque celle-ci avait pour résultat une connaissance plus parfaite du cœur humain. »
Voilà les jugements les plus marquants et les plus typiques portés sur le livre des Stances. J’aurais pu en recueillir d’autres, mais un volume n’y suffirait pas, tant le génie de Moréas est resté parmi nous prodigieusement vivant. Je ne puis négliger néanmoins celui du « prince des poètes » M. Paul Fort, qui dans son Histoire de la Poésie française 1, écrit en collaboration avec M. Louis Mandin, nous dit :
1 . Parue en 1 926 concurremment à Paris (Ernest Flammarion) et à Toulouse (Ed. Privât).
STANCES
« Dans sa jeunesse, Moréas avait été un étonnant (quelque peu irritant) virtuose, mais ce n’est que dans son âge mûr qu’il a été, par la vertu de sa douleur stoïque, un vrai et souvent grand poète. Cet Athénien philologue, qui portait en lui quelque chose de la rudesse des Palikares, avait d’abord aidé puissamment les poètes novateurs, et il doit être, en dépit de ses évolutions, considéré comme l’un des fondateurs du Symbolisme et du Vers-librisme, mais son véritable génie, dont il ne prit conscience que tardivement, était bien dans cette combinaison romantico-classique, qui nous a donné, avec les Stances, un rare chefd’œuvre. »
Ainsi, pour MM. Paul Fort et Louis Mandin, le romantisme n’est pas exclu des Stances. C’est une opinion sur laquelle je reviendrai tout à l’heure.
Je ne puis oublier non plus l’hommage à Moréas de M. Pierre de Nolhac :
Quand le Maître, à présent honoré dans nos fêtes, Ronsard, qui règne aussi parmi les bienheureux.
Aux Champs-Ëlyséens, dans le coin des poètes,
Accueillit Moréas et lui fit place entre eux :
« Raconte, lui dit-il, aux ombres que nous sommes Ce que tu fis de grand sur la terre des hommes. »
Et le nouveau Venu dit simplement : « O Roi,
A ceux qui t'oubliaient j’ai su parler de toi. »
Déjà, lorsque je publiai Y Apothéose de Moréas 1 Edmond Rostand m’écrivait :