‹ Jean Moréas et les stances. Avec un index de tous les noms citésChapitre 4 sur 19 · SA VIE INTIME · texte numérisé non relu

SA VIE INTIME

Au cours de l’année 1882, on vit paraître dans les endroits de Montmartre et de Montparnasse, où l’avantgarde littéraire tenait ses assises, un jeune poète fringant et lustré dont la distinction altière tranchait nettement sur le sans-façon bohème environnant.

C’était Jean Moréas. L’homme impressionnait avec son profil busqué de corsaire byronien, sa chevelure ondulée d’un noir bleu de corbeau, ses moustaches conquérantes,

Et sa lèvre pareille au bétail égorgé.

Une fleur à la boutonnière, le monocle vissé à l’œil, il subjuguait l’auditoire par sa vigueur à scander, ou pour mieux dire, à marteler ses vers.

Un bruit de légendes le suivait. On savait qu’il était né à Athènes d’une famille de héros, dont l’histoire de

l’indépendance grecque avait enregistré les exploits contre les Turcs, et l’on se chuchotait qu il avait mene, à travers le monde, une vie de bretteur et de don Juan, une vie si pleine d’aventures, qu on était tenté de lui appliquer, à lui-même, ce qu il disait de son Ruffian :

Ayant en duel occis le comte de Montagne,

Quatre neveux du pape et vingt condottieri,

Calme et la tête haute, il marche par les villes.

Tramant à ses talons des amantes serviles Dont l’âme s’est blessée à son regard fleuri.

et que les ironistes plébéiens de la Butte en avaient pris texte pour le surnommer : Matamoréas.

Il était vrai que le poète, né à Athènes le 1 5 avril 1 8^6, comptait, dans sa double ascendance paternelle et maternelle, des héros qui s’étaient illustrés par les armes, notamment, comme dit Fénéon « le navarque Tombazis, qui terrorisa l’Armada du Sultan et ce Papadiamantopoulos (nom de famille de Moréas), Gotzabasse de la Morée, qui traversa la flotte turque et vint mourir dans Missolonghi assiégée » mais son père exerçait, à Athènes, les fonctions de Procureur général à la cour de Cassation, où il s’était fait réputation de jurisconsulte éminent.

Il était vrai encore que Moréas avait connu une jeunesse fort dissipée. 11 n’avait pas quitté les bancs de l’école, qu’il avait mordu au fruit défendu que lui offrait une jeune Grecque « plus belle que la Tyndaride ».

Sitôt ses humanités terminées au lycée d Athènes, son père, qui le destinait à la magistrature, l’avait

envoyé étudier le droit en Allemagne. Ainsi le voulait l’usage en Grèce, par une sorte de flatterie à l’adresse du monarque, d’origine bavaroise.

Moréas s’y était rendu par le chemin des écoliers, s’arrêtant en Italie, à Bologne et à Florence, où le rappelait le souvenir des petites bouquetières qu’il y avait connues, lors d un précédent voyage, à 1 âge de seize ans. Elles lui étaient apparues, pour la première fois, à Bologne, une nuit qu’il sortait du théâtre, comme dans un conte de fées.

Elles formaient cercle autour de lui, tendant leurs bras chargés de fleurs, dont il fit quelque emplette, puis coururent à d’autres pratiques, laissant l’adolescent avec une charge de jacinthes dont l’odeur pénétrante le troublait jusqu’à l’âme.

Ainsi l’apparition de ces filles-fleurs avait ajouté à l’attrait d’une ville pleine, pour lui, de mystère et d imprévu.

C’étaient elles plutôt que les monuments de l’antiquité qu’il brûlait de revoir car il se souciait plus de la beauté vivante et animée que de la beauté figée des œuvres d’art.

A Florence, comme à Bologne, Moréas s était remis à hanter, préférablement aux musées, les endroits où le monde élégant se donnait rendez-vous :

A Fiesole, aux Cascines,

VlALE DEI COLLI,

Les marquises exquises.

Œil noir et teint pâli.

Adressent des sourires Et des signes savants

Du fond de leur calèche Aux cavaliers servants.

Moréas avait, alors, vingt ans. Il était fort pressé de vivre, la tête échauffée d’idées romanesques. Il avait lu Boccace et notre Brantôme. II ne rêvait qu 'exploits galants, rapts, surprises et prouesses de Capitan. La patrie des Borgia lui évoquait des scènes de meurtre et d’orgie. Les grands coups d’espadon n’étaient pas pour lui déplaire. Il s’écriait, un jour, en voyant passer, dans sa calèche, une noble dame « belle et hardie, comme une héroïne de Giovanni Boccacio » :

— ' Savez-vous que si l’on me trouve, cette nuit, à sa porte, percé de coups, je ne l’aurai pas volé !

C’était avouer qu’il était prêt à se jeter à corps perdu dans les aventures. Et de fait, il ne négligeait rien des joies matérielles. Il se sentait au cœur « cent taureaux mugissants ». Et ce n’est pas à Munich, cité molle et sensuelle, où il séjourna un moment, ni à Heidelberg, métropole de la jeunesse, où l’appelaient ses études, qu’il pouvait recevoir des leçons de tempérance et d’austérité. Il y prit part aux larges beuveries d’étudiants, dont il avait adopté le chant de ralliement :

Gaudeamus igitur Donec juvenes sumus !

Il nous confie, lui-même, qu’il lui arriva souvent de rentrer fort tard, un peu titubant, dans sa maison d’Heidelberg, sise au pied de la colline. C’était en plein hiver. La neige lui murmurait : « Attention, mon jeune ami ! » lorsqu il longeait les rives du Neckar.

Là, encore, il se mérita, outre le renom d’intrépide buveur, celui d’intrépide don Juan. Il y connut plus d une Marguerite, soupirant à sa fenêtre, enguirlandée de chèvrefeuille.

Il était beau cavalier. Il avait le secret de plaire aux dames

— Leur admiration, dit-il, avec une fatuité charmante, hésitait entre la couleur de ma chevelure et la petitesse de mon pied.

Et il savait tourner le madrigal, ce qui achevait de lui concilier les cœurs.

A Pans, ou il s installa, en plein Montmartre, au début de janvier 1879, Moréas retrouva des petites bouquetières, sœurs de celles de Bologne, et des belles dames, vêtues de soie et de velours, semblables au patriciennes de Florence. Il y retrouva les mêmes complaisances. Il mordit avec le même entrain « à la banalité suave de la vie ».

Il portait encore toute la barbe, à la façon d’Alfred de Musset, et se coiffait d’un grand chapeau de feutre mou, à larges bords, rapporté de Calabre, et qui accentuait son allure exotique, mais il modifia bientôt sa physionomie. Il ne garda que les moustaches et ne sortait plus qu en chapeau haut-de-forme, en macfarlane fashionable et ganté de blanc. Il nous dit qu’il passait son temps à courir à des rendez-vous galants, et ce n est pas sans attendrissement qu’il fait -allusion, dans ses vers, à ses « folles amours de Paris ».

Moréas a donc payé largement, dans sa verte saison, son tribut à la volupté, encore que son cri poussé devant la belle dame de Florence soit toujours demeuré sans écho. Il n’y eut, à ce qu’il semble, aucun dramatique

vécu dans ses aventures, ni rapts, ni coups d epee , ni poison, ni poignards. Et je demeure persuade que l'imagination a toujours parle, chez lui, plus haut que les sens.

Sa dissipation d ailleurs ne fut qu un feu de paille. A vingt-cinq ans, Moréas quittait délibérément 1 une de ses maîtresses, une nommée Maggy, en lui rimant un sonnet d adieu, où il disait :

Et je n ai que mon cœur qui ne Vaut pas grand chose Et mon corps fatigué qui ne vaut rien du tout.

Moréas n’usait pas là d’une vaine image de rhétorique. Il souffrait, alors, d’une dépression réelle, puisqu’il alla la même année, retremper son corps fatigue aux sources de Luchon. Il s’était promis de s’y astreindre au régime le plus sévère. Il en rapporta, pourtant, le souvenir « d’une femme blonde, d’une brune tannée, d’une belle aux cheveux châtains, d’une Espagnole, qui s’appelait Carmencita, d une fille du pays qui avait des yeux de scabieuse » mais, sans doute, s etait-il contenté de les admirer de loin, ainsi que le laisse supposer le poème qu’il dédia à Carmencita :

Pauvre enfant, tes prunelles vierges,

Malgré leur feu diamanté,

Dans mon cœur, temple dévasté.

Ne rallumeraient pas les cierges.

Pauvre enfant, les sons de ta voix,

— Telles les harpes séraphiques —

1. Moréas soutint, à Paris, plusieurs duels, mais déterminés par des motifs d’ordre purement littéraire.

De mes souvenirs maléfiques Ne couvriraient pas les abois.

Pauvre enfant, de tes lèvres vaines La miraculeuse liqueur N’adoucirait pas la rancœur Qui tarit la vie en mes veines.

Et il se désolait de l’avoir connue trop tard. A la fin de la saison, Moréas s’éprouvait encore trop peu ragaillardi pour rentrer à Paris. Il alla respirer l’air salubre de la forêt Noire puis, de là, passa en Suisse où il acheva l’année.

Cette fois, les souvenirs qu’il rapporta de son voyage n’étaient plus d’ordre sentimental. Tout ce qui surnageait de ses impressions en Forêt Noire, c’était celle d y avoir excellemment soupé, dans une vieille auberge enfumée, d’un morceau d’oie rôtie et d’un pot de miel, et toutes ses impressions de Suisse, se résumaient dans cette exclamation :

— Que la neige était brillante, le jour où j'ai mangé devant le lac de Zurich, un gros poisson à la sauce mayonnaise !

Et voilà qui donne raison à ceux qui prétendent que la chère fine console de l’Amour absent, et que la gourmandise est le péché mignon des chastes.

Ainsi, Moréas, dès l’âge de vingt-cinq ans, s’accusait de vieillesse prématurée et d’épuisement, mais la preuve qu’il exagérait, c’est qu’il avait encore à se débattre contre la tentation :

Oh! ne me tente plus de ta caresse avide.

Oh! ne me verse plus ïénivrante liqueur

STANCES

Qui coule de ta bouche, amphore jamais vide.

Laisse dormir mon cœur, laisse mourir mon cœur !

Sans doute, par rançon de ses excès d’antan, avait-il éprouvé la nécessité de se mettre au vert et de « réfréner sa belle folie ». Il n’en laissait pas moins échapper cet aveu :

De courir les hasards mon âme nest pas lasse.

Il demeurait toujours obsédé d’un besoin de tendresse. Il appelait toujours l’Amour, mais non plus effréné, en coups de rafale, comme à Florence,

Il s’en était fait une conception plus conforme à sa véritable humeur :

Je veux un amour triste ainsi quun ciel d automne,

Un amour qui serait comme un bois planté d ifs.

Où, dans la nuit, le cor mélancolique sonne.

Il n’avait pas encore renoncé à dénicher l’oiseau bleu, cet oiseau dont il dit :

Oisillon bleu, couleur du temps,

Tes chants, tes chants,

Dorlotent doucement les cœurs Meurtris par les destins moqueurs.

Oisillon bleu, couleur du temps.

Tes chants, tes chants.

Donnent de nouvelles vigueurs Aux corps minés par les langueurs.

Il avait donc tort de se comparer déjà à :

L'inutile rameau que la sève a quitté.

En dépit de sa santé déclinante, Moréas n’avait pas perdu tout ressort puisque dix ans plus tard nous le verrons engagé, par surprise il est vrai, dans une sérieuse équipée au pays du Tendre. Il avait cru entendre chanter « l’oiseau bleu». C’était «l’Amante au grand cœur » à laquelle il dédia les vers suivants :

Parce que du mal et du pire Mon âme absout tous les méchants,

Et que sur ma lèvre respire Orpheus, prince des doux chants ;

Qu'au jardin de ma chevelure S'ébattent les ris et les jeux ;

Que se lève le Dioscure Dans la prunelle de mes yeux ;

D'autres ont pu me croire : fête Saoûle de drapeaux épanis.

Et clairons sonnant la défaite De l'indéfectible Erinnys,

Mais toi, sororale, toi, sûre Amante au grand cœur dévoilé.

Tu sus connaître la blessure D'où mon sang à flots a coulé !

Ce fut la dernière aventure de Moréas, du moins de celles où le cœur avait part. On lui en connut d’autres, par la suite, mais qui n’étaient guère que des rencontres furtives, auxquelles il n’attachait pas d’importance :

Puisque Suzon s'en vient, allons Sous la feuillée où s aiment les coulombs !

Il ne s’en vantait guère d ailleurs, et si je fais allusion à ces choses, c’est pour mieux scruter les véritables raisons qui lui faisaient écrire dans son premier recueil, les Syrtes :

Mon cœut repose, ainsi qu en un cercueil d erable.

Dans la sérénité de sa conversion.

Ce mot de « conversion » prouve qu il entendait se ranger à la Sagesse de propos délibéré plutôt que par pénitence forcée. Ce n est pas a la maladie qu il faudrait en rapporter le seul bénéfice. Son cœur n était pas un « temple si dévasté » qu il n ait pu trouver, depuis, des mains capables (( d en rallumer les cierges éteints ». Le poète demeurait encore en état de goûter :

Le cordial bu du baiser animal.

Aussi bien, il avait quarante ans, lorsqu il prit, pour l’un de ses recueils de vers, ce titre, emprunté à Shakespeare : le Pèlerin passionné. Nul qualificatif ne lui convenait mieux. Moréas était né « passionné ». Jusqu’à sa mort, il se sentit brûlé d’une flamme inextinguible :

Le sang de mon cœur, d'une goutte,

Peut du Strymon glacé faire fumer la route,

mais il était d’esprit trop clairvoyant pour être longtemps dupe de 1 instinct. Il avait vite reconnu que tout, ici-bas, est mirage et leurre, de sorte que la desillusion

était, chez lui, fille de l’enthousiasme, et que l’on pourrait dire que « né passionné, il était « né désenchanté ». Et de là provient le tragique de sa destinée. S’il n’étale point trop, dans ses vers, ce douloureux conflit, c’est qu’il ne voulait laisser de lui à la Postérité qu’une image noble et épurée. Il disait haïr surtout « celui qui se comporte contre sa volonté ». Or, le premier bouillonnement de l’adolescence passé, sa volonté fut toujours de dominer ses sens et de réduire, en lui, la part de l’inconscient. Même à 1 âge où la force du sang se fait le plus impérieusement sentir, il lui est arrivé de résister à ses impulsions. Deux anecdotes, qu’il nous conte lui-même, en font foi :

Il avait 20 ans et séjournait à Florence lorsqu’au cours d’une excursion à San Remo, il rencontra une délicieuse créature dont il nous dit qu elle avait (( un visage du plus parfait ovale, une bouche de jasmin, des yeux plus doux que les fleurs et les étoiles ». Ce n’était pas une beauté farouche puisqu’elle accepta de Moréas un rendez-vous pour le soir même. Or, avant que le soir ne fut venu, Moréas reprenait le train pour Florence : « Là, dit-il, je pensai à elle avec plaisir. » Sans doute se méfiait-il d’une désillusion possible. Il préférait garder intacte sa première impression.

De Florence, Moréas se rendit à Munich. Dans le tram qui l’emportait, se trouvait une voyageuse trop jolie pour que notre galant ne lui fit pas immédiatement la cour. Pas plus que la fille de San Remo, la dame n était farouche. Elle accueillit favorablement les avances du poète. Il était entendu qu’ils passeraient dans la capitale bavaroise quelques moments heureux ensemble mais le train n entrait en gare de la ville qu au petit

jour, et Moréas n’osa reparaître devant la dame, le teint flétri par une nuit blanche. Au débarquer, il s’esquiva, et se perdit dans la foule, sans espoir de retrouver l’aimable voyageuse, puisqu il ignorait jusqu’à son nom.

Sans doute, a-t-il connu des aventures moins platoniques, mais une prompte désillusion intervenait toujours pour en brusquer le dénouement. Il ne semble pas qu’aucune rupture lui ait causé de déchirement. Il nous dit qu’il écrivit les Syrtes « dans un logis, encore « embaumé » d’un amour qu’un départ soudain avait brisé ». Le mot « embaumé » laisse supposer que Moréas éprouvait plutôt un soulagement du départ de son amie et qu’il portait, tout au moins, fort allègrement le deuil de cet amour défunt. Toutes ses liaisons furent brèves, tant sa clairvoyance lui en faisait escompter d’avance la faillite inévitable. S’il demeura, pendant près d’une année, attaché à « l’Amante au grand cœur », c’est qu’à cette dernière intrigue se mêlait da mystère. « L’oiseau bleu » chantait en cage, sous la garde d’un oiselier sévère. Les obstacles lui en rendaient le jeu plus attrayant, outre qu’il y trouvait le piquant renouvelé de « moquer les verrous de Bartole » et de réaliser, ainsi, 1 un des vœux les plus chers de son adolescence romantique. En somme, aucune femme ne peut se flatter d’avoir joué un rôle agissant dans la vie de Moréas ni de lui avoir imprimé son empreinte. On ne lui connut jamais de maîtresse attitrée. Du moins n’en afficha-t-il jamais dans son âge mûr, et il était trop soucieux de son indépendance pour en installer une à demeure chez lui ou s’engager dans les liens du mariage :

— Un poète, disait-il, ne doit jamais aliéner sa liberté.

Ce qui l’inquiétait surtout, dans l’Amour, c’est que l’on y perd la maîtrise de soi-même.

Ainsi pensait Baudelaire, mais ce dernier flairait dans l’aiguillon de la chair l’intervention du diable. Moréas n avait pas la hantise du Péché 1. Il n était pas soutenu, dans sa lutte contre l’instinct, par le souci d’assurer son salut dans l’autre monde. Il agissait par simple respect humain. En cela, il se montre supérieur à Baudelaire, puisqu’il n 'espérait d’autre récompense de son sacrifice que la satisfaction de s être vaincu luimême, et d’avoir sauvé son intelligence du naufrage des sens. Ce n’est pas pour ceindre, au ciel, la couronne des élus, qu’il aspirait à la sérénité du Sage :

Être serein ainsi qu'un roc inaccessible,

et qu’il s’efforçait « d’égorger les cent taureaux mugissants de son cœur ». Il avait en mémoire ce passage des Pouranas védiques :

C’est par l’effet trompeur que le principe intelligent paraît revêtu de tant de formes, mais la contemplation est comme un glaive avec lequel les hommes sages tranchent le lien de l’action qui enchaîne la conscience.

Et c’est pour affranchir sa conscience, qu’il s’employait à déjouer les pièges de l’astucieuse Maya, déesse

1 . Les mots de « Péché » et de « remords » se trouvent sous la plume du Moréas des Syrtes, alors influencé de Baudelaire, mais ils ne sauraient avoir chez lui le même sens que chez le poète des Fleurs du Mal puisque Moréas ne croyait pas a la survie ni aux prescriptions du dogme chrétien.

de l’Illusion. Sa fureur d’analyse y pourvoyait. Après s’être ébloui des petites bouquetières italiennes, la réflexion lui faisait dire :

Elles me semblaient jolies et naïves ; elles étaient peut-être laides ou pleines de grossièreté et de vice.

Il ne fut pas long à penser de même des petites bouquetières de Montmartre, après les avoir célébrées en vers, et des belles dames de Florence ou d’ailleurs, dont il n’utilisait plus le souvenir que pour en bercer son incurable nostalgie :

O mirages que ma tendresse perpétue Échos fallacieux de l'heure qui s'est tue !

Comme le bon Joël, à cent ans, purgé du mal d’amour et « dedans sa tour assis », il se remémorait les étreintes passées « sans douloir » parce qu’il les avait soustraites à la réalité saignante pour les transposer sur un plan immatériel. II dénombrait ses amies d’autrefois, mais ce n était plus qu’une succession d’images, de fantômes anonymes, qu il regardait passer avec complaisance, sans les reconnaître toujours :

Et cette dame quelle est-elle,

Cette dame que l’on dirait Peinte par le vieux Tintoret Dans sa robe de brocatelle?

tant elles lui apparaissaient à distance, transfigurées par le souvenir :

Et le temps, émondeur de beautés et de fleurs,

Met sur leur front vieilli de plus fraîches couleurs !

Tout s en résumait pour lui en impressions de lumière et de parfums, et lui devenait thème musical.

La chair est faible. Des révoltes parfois le prenaient contre ses sages résolutions. Il s’écriait :

Je veux rire , je veux rire !

S il ne se pipait plus au jeu d’amour, il y voyait encore une diversion à ses ennuis croissants. Et c’était son tourment que cette poussée opiniâtre des sens, qui l’inclinaient vers des plaisirs décevants :

— Voilà donc, s’écriait-il, le but inepte des choses !

Ajoutez que Moréas avait trop pratiqué de bonne heure Schopenhauer pour n’avoir pas retenu quelque chose de sa doctrine misogyne, et que rien ne le prédisposait à s’émouvoir du vers tristement fameux de Legouvé :

T ombe aux pieds de ce sexe à qui tu dois ta mère !

Bien qu il n ait jamais cessé, dans son éloignement, d entretenir une correspondance régulière avec sa mère, le bruit courait qu’il n’avait pas eu trop à se louer d’elle, dans son âge tendre. Il aurait souffert de s’en voir préférer ses deux sœurs, d’un caractère si différent du sien, paraît-il, qu’il s’en engendrait journellement mille petits conflits intimes, préjudiciables à leur bonne entente, et peu propres à garder Moréas de toute prévention à l’égard du « sexe ».

Il s’en irritait davantage du prestige souverain de la femme et de ne pouvoir, hors du froufroutement des jupes, se maintenir en équilibre :

Dans la forêt du rêve et de l’enchantement.

— ■ « Étrange loi de nature, disait-il, qui fait de la femme à la fois le salut et la perdition du poète, puisqu'il n'en tire ses inspirations les plus fécondés qu en y gaspillant ses forces. »

J’ai dit, tout à 1 heure, que le dramatique vécu était absent des amours de Moréas et qu il se dégageait de ses liaisons sans déchirement. Ce serait s abuser, neanmoins, que de supposer qu il en soit sorti complètement indemne. Sa sensibilité était trop affinee pour n'être pas aisément vulnérable. Bien qu il affectât de n’en rien laisser paraître, il n était pas homme a supporter, sans dépit, tant de « familiers crève-cœur ».

Sans doute, on ne l’a jamais trouvé, à la porte d une belle, percé d’un coup de poignard, mais il est des blessures secrètes, tout aussi cruelles, dont il a pu pâtir. Méfions-nous de la sorte d’indifférence qu’il simule, çà et là, à cet endroit, dans ses poèmes. Quand il se dit, par exemple, d humeur à puiser dans le tabac l’oubli du train d’un monde stupide et pervers, quand il déclare :

Puisque la vie est un sottisier,

Que je fume en face de la lune Ma bonne pipe de merisier !

cela sonne faux chez lui. Moréas n est jamais parvenu à ce point d’impassibilité. Il n’a pas conquis la résignation sans lutte. Il est demeuré, jusqu a la fin, dans son for intérieur, sinon dans ses livres, angoissé et frémissant. Néanmoins, à mesure qu il avançait en âge, il sentait davantage les vertus de la discipline et le besoin de s’armer de prudence et de circonspection,

« sans quoi, disait-il, le cœur se briserait en morceaux, et la conscience s’anéantirait».

Il se morigénait de ses désordres passés avec ces lignes de Shakespeare qu’il prit pour épigraphe des Cantilènes :

- Si l on te demandait où est tout le trésor de tes jours florissants, et si tu répondais que tout cela est dans tes yeux creusés, ce serait une honte et un stérile éloge.

Cette admonition que le poète anglais adressait à son énigmatique ami, le comte de Southampton, Moréas se 1 appliquait à lui-même Le souci de réaliser son œuvre avait achevé de l’ôter de la dissipation.

Je sais bien qu’il portait ce souci de naissance, mais latent au début, ou du moins comprimé à la fois par les circonstances et la première explosion des sens. Il avait publié, à Athènes, un recueil de vers grecs et français, bientôt d’ailleurs renié, mais ce recueil avait fait peu de bruit et ne lui avait guère valu que les objurgations de ses parents, inquiets de le voir s’engager dans cette voie. Son père, magistrat, ne rêvait pour lui d’autre avenir que celui du barreau. Moréas n en continuait pas moins à rimer, car l’on suppose bien qu en dépit de sa vie dissipée, il ne négligeait pas les joies de l’esprit. S’il savait le prix d’un vin de crû et d’une vieille eau-de-vie authentique, il savait aussi le prix d’un beau veis et d’une fleur. La vue d’une rose suffisait à le jeter dans l’extase. Il avait toujours un livre de vers ou de philosophie en poche. En Italie, il avait pris révélation de Dante. En Allemagne, avec Henri Heme, ses auteurs de prédilection étaient Gœthe et Schopenhauer. Donc, Moréas s’adonna aux Muses dès sa prime -jeunesse, mais son éducation ayant

été toute française, il renonça vite aux vers grecs pour n’en plus confectionner que dans notre langue. Or, à l’étranger, il ne pouvait les écrire que pour lui-même, faute d’oreilles à qui les faire entendre.

Il n’en fut plus de même à Paris dont 1 air fut, pour sa veine, un véritable coup de fouet.

Dès son retour de Suisse, Moréas s y lia, a Montmartre, avec des poètes qui 1 introduisirent au Chat Noir, ce cabaret de lettres, alors en pleine vogue. Il y récita des vers. Il y fut applaudi. Un renouveau poétique se préparait dont il respirait les effluves. Plein de confiance en son génie, il se sentit plus que jamais dévoré de l’ambition de parvenir.

L’ambition est un démon fort despotique. Moréas ne fut pas long à l’éprouver, dans la ville lumière, au contact de tant d’émules, si impatients du signal du départ, qu’il y prit l’idée d’un steeple- chase, où il entendait faire triompher ses couleurs. Écoutez ce qu’il en dit :

Car tu serres nos cœurs pantelants et meurtris,

0 Stryge Ambition dans l’étau de tes griffes.

Et nous courons le grand handicap de Paris,

Piquant de l’éperon d’étranges hippogriffes.

C’est là l’un des motifs déterminants de ce que Moréas appelait sa « conversion ». Il estimait que pour se maintenir en vigueur et emporter le prix de la course, il n’avait plus de temps à perdre aux bagatelles de l’Amour.

Dès lors, la Gloire l’appelait. Il s’y rua tout entier. Mais, je le répète, il gardait, en dépit de tout, un cœur tendre et sensible. Je n’en veux pour preuve que la

spontanéité avec laquelle il se dévouait à ses amis. Cette monnaie du cœur que la Raison lui faisait économiser en amour, il la prodiguait en amitié, mais là, encore, son extrême sensibilité fut soumise à rude épreuve. 11 y connut les mêmes déceptions à ce point que, sur ses derniers jours, il se plaignait que « la Mort eût laissé vivre ceux qui auraient pu être ses plus chers souvenirs ». Et c’est pourquoi, ne voyant plus de salut que dans une reprise héroïque de lui-même et le sacrifice de toutes ses affections, il s’écriait au début des Stances :

Me voici seul, enfin, tel que je devais l'être !

mais sous ce cri de feinte assurance, le poète trahissait une secrète amertume et le désastre de sa vie sentimentale. C’était le roidissement d’un cœur blessé, à qui il ne restait plus, pour se soutenir, que la foi en son art et le rappel des ivresses anciennes :

Voix qui revenez, bercez-nous, berceuses voix,

— Flacons, ô vous, grisez-nous, flacons d’autrefois !

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