‹ Jean Moréas et les stances. Avec un index de tous les noms citésChapitre 5 sur 19 · LA VIE PUBLIQUE DE JEAN MORÉAS · texte numérisé non relu

LA VIE PUBLIQUE DE JEAN MORÉAS

La vie de Moréas s’écoula, somme toute, assez paisible, du moins en apparence. On ne saurait dire :

Qu'un abîme de bruit, de malheur et de gloire

ait séparé sa tombe de son berceau.

Sa vie ne fut traversée que des orages de sa pensée, et ne comporte que des événements littéraires. Les grandes dates en sont celles de l’apparition de ses livres et du lancement de ses manifestes, sans oublier celle du banquet qui lui fut offert le 3 février 1891, pour fêter fa publication du Pèlerin passionné, et qui le consacrait chef de l’École symboliste.

Mallarmé présidait ce banquet où prirent part cent vingt convives, parmi lesquels on comptait : Anatole France, Maurice Barrés, Pierre Louys, Henri Lavedan, Octave Mirbeau, Catulle Mendès, Félicien Rops, * Odilon Redon, Paul Gauguin, Schuré, Henri de Régnier, Georges Lecomte, Francis Viélé-Griffin... Toute l’avant-garde des lettres et des arts.

Une autre date mémorable de son existence est celle de la représentation d Iphigénie, en 1904, au stade d’Athènes, où assistait la famille royale de Grèce.

Néanmoins, ni ce banquet qui eut, dans la Presse, en France et à l’étranger, un retentissement considérable, ni cette représentation d’Iphigénie, à Athènes, qui prit, pour le poète présent, les proportions d une véritable apothéose, n avaient réussi à lui assurer, chez nous, la consécration officielle. On vit bien paraître à ses obsèques, un ministre : M. Barthou, un académicien : Maurice Barrés, qui y rendirent, par la parole, hommage à son génie, mais à titre privé. Et si le tragédien Silvain se trouvait là, ce n’était nullement comme délégué de la Comédie française, qui s’obstinait à ignorer Y Iphigénie 1 du poète, comme l’Académie française s’obstinait à ignorer ses vers. Il n était pas jusqu’aux portes du ministère de l’Instruction publique qui ne lui demeurassent fermées.

L’unique fois où Moréas s’était présenté à ce ministère, pour y signaler la détresse de Maurice du Plessys et solliciter un secours en sa faveur, il en avait été sévèrement éconduit, comme « indésirable ». Le ministre avait refusé de le recevoir, sous prétexte qu’il n était pas muni d’une lettre d audience.

Or, à ce moment, Moréas était à 1 apogée de sa carrière, et pouvait se prévaloir de sa rosette d officier de la Légion d’honneur. Je me hâte de dire, d ailleurs, que cette rosette, il 1 avait obtenue, bien tard, a titre étranger, sur les instances de sa légation, et nullement par un geste gracieux de notre gouvernement.

1. Ce n’est qu’après la mort de Moréas que la Comédie Française consentit à inscrire Iphigénie à son répertoire.

En dépit de cette indifférence du monde officiel à son égard, Moréas n’en était pas moins considéré dans les milieux littéraires indépendants, comme le véritable « prince des poètes », Il n’en eut jamais le titre légitime, mais, ainsi que le constate Remy de Gourmont, il en avait confisqué le prestige et l’autorité.

On le rencontrait, au quartier latin, toujours suivi d’un flot de jeunesse, d’une escorte de fidèles, respectueux et attentifs. Et, bien qu’il ne fît pas de discours, ses propos, en apparence décousus, constituaient un véritable cours de haute littérature. Moréas était une anthologie vivante. Il inculquait l’amour des maîtres, en récitant leurs vers. N’était-ce pas là le meilleur des commentaires ? Nul ne savait, comme lui, déjouer d’un trait de bon sens, la malice et la ruse des sophistes.

Quelqu’un, sachant qu’il prisait peu Bouilhet, crut l’embarrasser un jour en lui demandant, après avoir déclamé la strophe célèbre :

J'ai fait chanter mon rêve au vide de ton cœur ce qu’il en pensait.

— Ce que j’en pense, répondit Moréas, c’est qu’il est vilain de parler ainsi à une femme que l’on a aimée, et ce qui est vilain ne peut être beau.

Un autre, surpris de le voir entretenir commerce d amitié avec un jeune poète dont les premiers vers ne cassaient rien, crut de même l’embarrasser en lui demandant : « Mais a-t-il vraiment du talent ? »

— « Il en aura ! » répondit Moréas.

Ainsi d un mot tranchant et sans réplique, clouait-il la bouche à ses contradicteurs.

Il s’imposait à la jeunesse lettrée autant par son génie que par la sorte d’ascendant qui émanait de toute sa personne. Il lui arriva, souvent, d’être salué, dans la rue, par des soldats, qui le prenaient pour un officier en civil. Un factionnaire auquel il s’adressa, un jour, à la porte du Palais du Luxembourg, l’appela « mon commandant ». La rosette qu’il portait y était, sans doute, pour quelque chose, moins encore, j’imagine, que sa parole brève et son geste, empreint d’autorité.

Il n’y eut, jamais, de maître plus suivi de disciples. Il n’y en eut jamais de moins enclin à se valoir les suffrages du vulgaire et à s’insinuer, coûte que coûte, dans la bonne grâce des gens.

Il ne s’offrait pas au premier venu. Il allait même jusqu’à rudoyer assez vertement les fâcheux et les importuns.

C’est en vain que de jeunes arrivistes, plus fournis d’ambition que de talent, initiés aux mystèrés de ce que M. Fernand Divoire appelle : la stratégie littéraire, usaient d’insidieuses manières à se le concilier.

Des rimeurs de tout poil, sachant qu’il était facile de le joindre au café, accouraient lui offrir leurs recueils de vers, ornés d’une emphatique et ronflante dédicace, dans l’espoir de le séduire et d’en tirer, en faveurs et en réclame, la monnaie de leur pièce.

Moréas, après avoir ajusté son monocle, ouvrait le volume avec curiosité, tant il était friand de poésie, mais s’il n’y rencontrait que fadaises (ce qui était le cas le plus fréquent) il avait tôt fait de rejeter le livre loin de lui, sur la table, avec un geste de colère ou de dépit, sans s’inquiéter de ce qui pouvait s’ensuivre.

A cause de cela, il avait bruit de bourru et d’arrogant,

STANCES

mais il ne pouvait supporter ni la sottise ni la médiocrité en vers, et c’était à son éloge qu’il ne sût pas mentir et qu’il refusât d’encourager les fausses vocations.

Pour qui avait réussi à le conquérir, c’était au contraire 1 ami le plus obligeant, le plus fidèle et le plus dévoué, le plus délicat aussi, sachant donner à une parole banale le prix d’une confidence, mettre une attention flatteuse dans une poignée de mains, une caresse dans un regard, une faveur dans un sourire.

Il souffrait, au fond, d une sensibilité si vulnérable qu il éprouvait le besoin de s’armer, en public, pour la défendre, d un faux semblant de morgue et d’insolence. Et parce qu’il avait conscience de sa valeur et qu’il ne cessait de déclamer ses vers en tous fieux, en l’accusait de présomption et de vanité, sans réfléchir que, puisqu’il s’était donné mission de nous ôter, en poésie, des mauvais chemins, il fallait bien qu’il fit preuve de zèle, pour y réussir, et d’agissante vertu. C’était sa façon d’édifier, par l’exemple.

Il ne récitait pas que ses vers. Il y mêlait ceux de nos grands poètes, afin de les imprimer dans la mémoire de ses auditeurs, pour leur former l’oreille et le goût.

Mais la légende la plus extraordinaire est celle qui voudrait nous donner comme un incorrigible bohème, fantaisiste et capricieux, ce sage, épris d’ordre et de mesure, qui ne connut jamais, dans sa vie, qu’une passion déréglée, celle des beaux vers.

Certes, il vivait de nuit et il hantait les cafés, mais vivre de nuit a Paris est une mode assez bien portée, jusque dans la gentry, et les cafés, comme l’a dit Charles Le Goffic, c’était son Portique.

Il s’était donné mission d’apôtre, ai-je dit, d’apôtre de la raison, de régent du bon sens. Il enseignait en plein air, à 1 image de Socrate et des philosophes grecs de l’antiquité, renouant ainsi la tradition de sa race. Et s’il hantait les cafés, de préférence aux salons, c’est que, jaloux de son indépendance, il savait que la pratique du monde asservit et que l’on y respire un air déprimant et chargé de contagion.

« Je ne fais jamais de visites ! » répondit-il, un jour, au roi de Grèce, qui, venu incognito chez nous, mêlé à la foule, selon sa coutume, l’avait rencontré sur le boulevard, et s’étonnait aimablement de son absence obstinée aux réceptions de la légation.

Moréas ne pouvait se résigner à vivre enfermé, même dans une salle de spectacle. Les nôtres, où les gens s’empilent les uns sur les autres, dans une atmosphère raréfiée, lui faisaient l’effet d’un lieu de torture. Toutes les petites tyrannies que l’on y subit, du fait des règlements de police et des exigences des ouvreuses, l’exaspéraient. Il disait : « Le plus bel opéra n est intéressant, pour moi, qu’après le dernier acte. »

Je le rencontrai, un soir, dans son âge déclinant, sous les galeries de 1 Odéon. C était 1 instant de la journée où il avait besoin de compagnie :

— Je ne vous lâche plus, fit-il, cordialement, en me saisissant le bras.

Mais j’allais prendre mon service au théâtre. Je lui offris de m’y suivre. C’était au-dessus de ses forces. Avisant l’entrée du monument avec une grimace significative, il murmura : « Entrer là-dedans, jamais je n’oserai ! C’est trop sinistre ! »

Je réussis néanmoins à l’entraîner dans la loge de

Tessandier, qui jouait ce soir-là. On donnait je ne sais plus quel mélo naturaliste, genre Busnach. Une banale histoire d’adultère.

Moréas se souvenait que Tessandier avait promené, en compagnie du ménage Silvain, son Iphigénie un peu partout, à Orange, sinon à Athènes \ jusque chez les Éthiopiens et les colons d’Algérie, et qu’elle avait contribué, sous les traits de Clytemnestre, à la faire acclamer. J’imagine qu’avec son masque tragique, sa forte stature, sa voix vibrante, elle avait dû être une Clytemnestre parfaite.

Un vrai tempérament d’artiste, mais une figure étrange que cette Aimée Tessandier, casquée de lourds cheveux d’ébène :

Bizarre déité brune comme les nuits

inquiète, orageuse, inégale, et qui mettait dans ses rôles la passion qui la brûlait.

D’origine bordelaise, après des débuts obscurs sur les scènes de province, elle s’était tout à coup révélée à Paris, en frappant à son coin les grands rôles du répertoire ancien et moderne.

Elle galvanisait tout de sa fougue et jusqu’aux drames les plus massifs d’Alexandre Dumas père. Elle y faisait circuler un souffle d’art pur, qui leur conférait la qualité de chef-d’œuvre, mais c’est surtout dans le lyrisme quelle faisait preuve de dons supérieurs. Elle était faite pour chausser le cothurne. Moréas disait d’elle : « C’est la Tragédie en personne ».

1 . Le rôle de Clytemnestre fut joué, à Athènes, par Mme L. Marbeau.

Elle avait prêté un regain de vie et d’intérêt à la Charlotte Corday de Ponsard, et mis le sceau à sa réputation par une création hors ligne : celle de lady Macbeth, dans une adaptation française du drame de Shakespeare. Impossible de mieux incarner cette âme « puissante au crime ».

Rêve d’Eschyle éclos au climat des autans.

11 s en dégageait pour le spectateur une impression terrifiante.

Elle semblait destinée au plus brillant avenir et n’avoir plus qu’à attendre, pour jouir d’une renommée universelle, la rapide consécration du temps. Mais son caractère fantasque et ombrageux, ses accès d’humeur, sa furie indomptable, ne lui permettaient de se fixer nulle part.

Elle n’avait fait que passer au Théâtre- Français. Elle était revenue à l’Odéon, quelle quittera bientôt, pour rouler de scènes en scènes. Elle s’en verra, successivement, fermer toutes les portes. Elle en sera réduite à jouer au cachet, n’importe où, et, finalement, pareille à ces fleuves, un moment torrents, qui vont se perdre dans les sables, elle se perdra, peu a peu, dans l’indifférence et dans 1 oubli.

Nous la trouvâmes achevant de se costumer en femme du peuple, elle, dont le front réclamait le diadème, et dont les épaules appelaient le manteau de pourpre !

Elle poussa un cri de satisfaction en apercevant Moréas. C’était l’écho de son dernier triomphe qui entrait avec lui dans sa loge.

— Ah ! mon cher poète, lui dit-elle, vous m aviez confié un rôle à ma taille. Moi qui ne vibre qu aux

beaux vers et qui n’aspire qu’au sublime, regardez ce qu ils me forcent à jouer, ce soir !

Et d’un geste découragé, sa main désignait 1 affiche du jour, épinglée au mur.

Puis, elle évoqua les moments heureux de leur randonnée aux pays du soleil.

Le faste en revivait dans la voix de Tessandier, prompte à en retracer les détails de mémoire. Et, tout à coup, dressée, cédant au feu de ses transports, elle déclama un fragment d 'Iphigénie.

Ce fut comme une transfiguration subite. Une vague d’idéal balaya les cloisons, les oripeaux épars de la loge minuscule, y fit une large trouée d’espace et de lumière. Il n’y avait plus de femme du peuple. C était une reine. Que dis-je ? C’était la Muse, elle-même, qui parlait, enveloppée d’un rayonnement de gloire. Une émotion nous saisit à la gorge et je crus voir un éclair humide briller furtivement dans les yeux de Moréas.

Un bruit de sonnette, issu des couloirs, le cri fatidique du régisseur : « En scène pour le un ! » vint rompre le charme. Il nous fallut quitter la loge. Il ne m’échappait pas qu’après cette minute pathétique, il me serait impossible de vaincre la répugnance de Moréas à venir, avec moi, s’emprisonner dans un fauteuil, devant un ciel de toile peinte et des horizons de carton.

Je le laissai rejoindre, au Vachette, sa troupe de fidèles, sûr qu’il ne manquerait pas d’y retrouver Desrousseaux, déchiffreur de vieux palimpsestes, Albalat, préoccupé des problèmes du style, Poizat, féru des tragiques grecs, et Paul Fort, et Salmon, et

Gaubert, et Toulet. Et je revins seul, mélancoliquement, m’échouer dans la salle assombrie, à l’instant où le rideau se levait sur les péripéties d’un drame prosaïque et noir, une « tranche de vie » comme on disait alors, remuant l’ordure quotidienne, dont j 'étais déjà suffisamment saturé par métier, et où je me sentais, ce soir-là, moins que jamais, en humeur de m’intéresser.

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