LES SUPERSTITIONS DE MORÉAS
Le vrai nom de Moréas était Papamandiatopoulos. Il avait tiré son pseudonyme de son lieu d’origine (Morée), comme avait fait M. Thibaut devenu Anatole France, ce qui leur a porté bonheur à tous deux et semble justifier ceux qui croient à ,1a secrète vertu des noms.
Moréas était superstitieux. Il pâlissait s’il venait à renverser, par mégarde, une salière sur la table, ou s’il y trouvait son couvert disposé en croix, et pour rien au monde, il ne fut demeuré dans une chambre éclairée de trois bougies.
Lorsque je fondai le Sagittaire, en 1900, il me blâma d’en avoir installé les bureaux au n° 13 du boulevard Montparnasse.
— C’est appeler l’insuccès, me disait-il. Rien ne peut prospérer à l’ombre de ce chiffre fatidique.
Desrousseaux (devenu depuis le député Bracke) me confiait qu’un soir, sortant d’un café, où il s’était attardé en compagnie de Moréas, il n’avait jamais pu le décider
à monter dans un fiacre, dont la lanterne arborait le n° 156, parce que le poète y avait, du premier coup d’œil, démêlé un multiple de 13. Et c’était le seul fiacre qui passait à vide ! Et il tombait une pluie diluvienne ! Ét tous deux étaient pressés de se rendre dans une maison amie où ils étaient attendus pour dîner.
Moréas nous conte, lui-même, dans ses Souvenirs, avec bonne humeur, une anecdote de cette nature t
Durant un séjour en Quercy, il y fut l’hôte d’un brave curé de campagne, que ses affaires appelèrent, un après-midi, à Montauban. Moréas avait accepté de l’y suivre, mais au dernier moment, il se ravisa, disant : a C’est impossible ! J’oubliais que nous sommes aujourd’hui un vendredi treize. » Et comme le curé insistait, riant de ses scrupules, Moréas finit par céder, mais non sans déclarer : « Je vous préviens qu il nous adviendra quelque traverse. »
Effectivement, tandis qu’ils se dirigeaient vers la ville, en carriole ouverte, le temps, qui semblait au beau fixe, changea brusquement. Les ténèbres se firent. Un orage effroyable éclata : « Le ciel ruisselait, écrit Moréas, et la foudre nous tenait dans un cercle de flammes ». Il riait, à son tour, de voir le curé, auquel il rappelait sa prédiction, se signer plusieurs fois sans répondre.
Les deux voyageurs se tirèrent d ailleurs de cette « traverse » sans trop de dommage. Ils avaient trouvé refuge sous le hangar d une maison abandonnée au bord de la route. Bientôt le soleil se remit à luire et le curé put arriver à Montauban sans trop de retard pour ses affaires.
Et ce qui demeurait dans 1 esprit de Moréas de la
mésaventure, c’était la satisfaction d’avoir été bon prophète.
D’autres soucis singuliers le possédaient :
II lui advint de rompre brusquement des liaisons amorcées avec des gens chez qui il avait cru, par la suite, reconnaître des signes de maléfice. Il cessa de fréquenter un café, où il avait ses aises, sous prétexte qu’un garçon, nouvellement embauché, lui donnait l’impression d’un « jettatore ».
Je le trouvai, un jour, chez lui, pestant contre la persécution des choses. Il n’avait pu allumer son feu ni mettre la main sur les livres dont il avait besoin. Un brouillon important s’était égaré dans le désordre de ses papiers. Sa plume crachait. Son encre était devenue blanche. Son cigare refusait de se consumer. Il m’exposa ses doléances et conclut :
• — « Du reste, j’aurais tort de m’en étonner. A*** sort d’ici. Chaque fois qu’il vient, c’est la même chose. Je ne veux plus le recevoir. »
Lorsque notre ami D*** se maria : « Vous verrez, me dit-il, que sa femme lui portera malheur. »
C’était une femme jeune et de vertueux maintien. Je la trouvais charmante. Moréas convenait de sa beauté, mais lui soupçonnait un regard fatal.
Je ne rapporte pas ces choses pour m’égayer aux dépens de Moréas. D’ailleurs je dois bien convenir qu’en ce qui concerne le Sagittaire et Mme D***, ses prédictions se trouvèrent réalisées.
Le Sagittaire connut des jours aussi éphémères que troublés et ce pauvre D*** vit, le lendemain de son mariage, l’abandonner la chance qui, jusque-là, lui avait souri.
La revue qu’il dirigeait, alors en pleine vogue, perdit, peu à peu, sa clientèle d’abonnés, et les amateurs de tableaux désapprirent le chemin de sa galerie d’exposition.
Le malheureux garçon entreprit, pour se raccrocher, diverses spéculations hasardées, qui ne firent que précipiter sa ruine.
Il allait être acculé à la faillite lorsqu’il fut emporté par une mort prématurée.
Je n’affirme pas que le « sourcil » de sa femme y fut pour quelque chose, et si j’ai tant insisté sur ce côté du caractère de Moréas, c’est simplement pour établir que ceux-là ont tort qui veulent que la superstition soit toujours l’indice d’un cerveau faible ou ignorant.
Il n’y en avait pas de plus lucide ni de plus armé de savoir que celui de Moréas. La superstition fait souvent bon ménage avec le génie.
Ce n’est pas seulement chez d excellents poètes qu’on la trouve, encore qu’ils y soient portés davantage par une sensibilité plus vive, un sens plus aigu du mystère, mais chez des hommes d’action et de fameux capitaines.
César s’effrayait d’un croassement de corbeau et n’osait rien entreprendre qu’il n’eût consulté les Aruspices.
Le front de Napoléon se plissait s’il avait commencé sa promenade du pied gauche ou si son cheval venait à broncher.
Sans doute, on peut prétendre que César ne faisait en cela que suivre les errements de son temps, et que Napoléon tenait ses craintes superstitieuses de son
origine corse. Et je veux bien que l’on explique celles de Moréas par son origine levantine.
Pourtant, que d’hommes supérieurs, en France, même de nos jours, épris de surnaturel, donnent dans ce travers et se forgent des chimères à tout propos.
Victor Hugo faisait tourner les tables dans son exil, à Guernesey, et s’imaginait converser avec les « esprits ».
Musset qui savait, par expérience, que « c’est tenter Dieu que d’aimer la douleur » s’abstenait de proférer certains mots qu’il jugeait maléfiques.
Ce n’était ni un Corse ni un Hellène, cet Huysmans qui croyait à la vertu des formules rituelles de l’envoûtement, ni ce Joséphin Péladan, qui s’était proclamé, avec son titre de Sar, héritier des anciens mages, ni tous ces poètes kabalistes qui, groupés autour de Stanislas de Guaita 1, avaient rallumé 1 Athanor des vieux alchimistes, mais si j’estime le terrain. trop glissant pour me mêler de défendre la foi aux sortilèges, il est une superstition qui me paraît mériter l’examen, c’est la foi aux présages dont l’histoire nous fournit mille exemples :
Moréas m’avait entraîné, par un radieux après-midi d’été, dans cette verdoyante et pittoresque Vallée-aux- Loups, dont il avait fait sa promenade favorite et que dorent tant d’illustres souvenirs.
Nous longions les murs de l’ancienne demeure de Chateaubriand, et tandis que j’en admirais les ombrages, Moréas me dit :
— « Savez-vous que le soir de novembre où Cha-
1 . Cf. le tome II de la Mêlée symboliste (Renaissance du Livre).
teaubriand vint prendre possession de son domaine, la voiture qui l’amenait versa à l’entrée de la grille ? Lui et sa femme qui l’accompagnait, n’en éprouvèrent pas trop de mal, mais plus encore que cette panne intempestive, un incident fâcheux vint les impressionner.
« Chateaubriand apportait, avec lui, un buste d’Homère qu’il révérait comme un fétiche, et qu’il n’avait pas osé confier aux déménageurs, à cause de sa fragilité.
« Le buste était en plâtre. Il fut projeté par le mouvement de bascule de la voiture hors de la portière et se brisa en miettes.
« Chateaubriand y prit révélation que ce nouveau séjour ne lui donnerait pas la tranquillité qu’il y venait chercher.
« Effectivement, s’il put y écrire les Martyrs, il n’y connut que des soucis, des alarmes, un redoublement d’inquiétudes, et il devait le quitter plus pauvre, plus amer et plus désemparé que jamais. Là où d’autres n’auraient vu qu’un accident -banal, Chateaubriand lisait une prophétie.
— « Je suis persuadé, ajouta Moréas, que si nous nous observions mieux, nous découvririons que rien ne nous arrive dont les dieux ne nous aient donné l’avertissement. Je trinquais, un soir, avec des amis. Mon verre se brisa, tout à coup, dans mahnain. Je sus, plus tard, qu’au même instant, mourait, en Grèce, le plus cher compagnon de ma jeunesse.
« Les sceptiques auront beau s’insurger. Il faut, comme je l’ai écrit dans mon Iphigénie,
Il faut que l'homme sache Que, malgré la raison, sous le ciel étoilé Plus d’un secret se cache.
« Nous sourions de la préoccupation des anciens à observer les astres pour en tirer indice des événements futurs. Mais sur quelles bases asseoir une réfutation certaine ? »
— Croyez-vous, demandai-je, qu’il y eût une corrélation quelconque entre la mort de César et cette comète, dont nous parlent les poètes latins ?
— Pourquoi pas ? La mort de César marquait la fin d’un monde. Il se peut que les révolutions morales correspondent à des troubles physiques.
— Ob ! fis-je, tandis que sur la route, où nous nous étions engagés, pointait au loin le clocher de Verrières, et que passait un groupe de séminaristes revenant d’un pèlerinage au calvaire voisin, ne parlez pas si haut, vous pourriez scandaliser ces messieurs. Ils ne manqueraient pas de nous prendre pour d’abominables païens.
— Mais, objecta Moréas, est-ce que l’Église n’a pas aussi son étoile des Mages, sa manne, ses pluies de soufre, ses prophètes, ses messages divins, ses colloques entre le ciel et la terre ? Éginhard était chrétien qui, dans Sa vie de l’Empereur Charles, nous énumère tous les signes précurseurs de sa mort et de la dislocation de son empire.
Il y a plus de vingt-cinq ans que Moréas me tenait ces propos.
Et au moment où j’écris ces lignes, je pense que si Éginhard revenait parmi nous, il aurait les mêmes alarmants symptômes à enregistrer.
Quels temps furent plus fournis de présages que ceux qui virent s’ouvrir la guerre mondiale dont les convulsions durent encore ? Faut-il voir dans cette fureur de massacre qui vient d’emporter l’humanité, la conséquence du détraquement des astres, ou si ces cataclysmes physiques, ces cyclones, ces éclipses, ces tremblements de terre, ces éruptions volcaniques, ces dévastations de forêts incendiées, ces fleuves débordés rompant leurs digues, ces craquements de l’écorce terrestre dont nous sommes les témoins, ne sont que les signes annonciateurs de la chute des trônes et de 1 agonie d’un ordre ancien ?
Dans cette catastrophe des fêtes du couronnement du dernier Tsar, renouvelant la catastrophe des fêtes du mariage du dauphin (depuis Louis XVI) avec Marie- Antoinette, faut-il voir un simple effet du hasard, ou la prédiction d’un même destin tragique, d’une double dynastie étouffée dans le même flot de sang ?
Avouons que s’il n’y a là qu’une coïncidence, elle est assez troublante pour autoriser l’hypothèse d’une intervention des puissances occultes.
Entre les superstitions enfantines, fruit de l’ignorance, et celles qui ne sont que des lueurs de clairvoyance, il sera bien difficile de faire le partage, tant que nous n’aurons pas la clé du mystère qui nous entoure.
Moréas savait aussi que l’homme n’échappe guère à sa destinée. Un jour que quelqu’un, devant lui, faisait allusion à l’opinion de Descartes sur l’automatisme des bêtes, il répondit :
— Cette opinion n’est pas si déraisonnable qu on le suppose. J’incline à cet automatisme ; mais pourquoi celui de l’homme serait-il moins évident ?
Les voyages avaient formé la jeunesse de Moréas. Après avoir visité 1 Italie, 1 Allemagne et la Suisse, il s’était fixé définitivement à Paris, sans espoir de retour dans sa patrie. Il fallut, en 1897, la guerre gréco-turque pour l’y ramener, mais les choses tournant mal pour la Grèce, il n’y fit qu’un bref séjour. Il y revint pour la représentation d Iphigénie au stade d Athènes, en 1904, avec la troupe Silvain qui l’avait organisée et s’en retourna avec elle. Il accompagna cette même troupe, trois ans plus tard, en Algérie et en Tunisie. Entre temps, il avait parcouru, à diverses reprises, la Provence et le Languedoc. Il connaissait Luchon où il avait fait deux cures de santé en 1881 et en 1883. En 1908 il se rendit à Bruxelles pour y faire une Conférence. Ce fut son dernier exode. La maladie le tint dès lors confiné à Paris.
Depuis longtemps déjà il sentait ses forces décimer et en voulait à la mort de se faire trop attendre.
« — Ce qu'il y a de pire dans la Mort, disait-il, c'est qu'on ne peut pas compter sur elle ! »
Elle vint enfin. Moréas s’éteignit le 30 mars 1910, dans la clinique de Saint-Mandé, où il avait été transporté, après un mois de longues souffrances, si noblement supportées qu’il évoquait l’image de ces héros qu’a célébrés Plutarque.
Et il sied d’autant plus d’insister sur ses derniers moments que, selon le mot de Maurice Barrés, ils « authentifient » son œuvre.