Au chevet de Moréas. (Éditions du Siècle
STANCES
Sa seule précaution fut d’avertir le lecteur que si Moréas usait de certains mots crus, il savait « leur communiquer par le timbre et par le geste, assez de noblesse, pour, tout en soulignant leur pittoresque, ne pas leur faire rendre un son grossier, le lot essentiel de Moréas étant une sorte de gravité lyrique », ce qui est vrai. Et je ne pense pas que la mémoire de Moréas ait à pâtir des confidences de M. Marcel Coulon. Bien au contraire.
« Moréas souffre beaucoup et porte son mal avec courage », note au début de son journal M. Marcel Coulon. Et, plus loin : « son état a beaucoup empire, mais quand le moment des visites arrive, on dirait qu’il n’est plus malade ». Et les visites se multiplient. Une véritable foule assiège sa porte. Moréas accueille tout le monde : « Dites à ceux qui veulent venir me voir, qu’on me trouve toujours chez moi !... Mais qu’ils se hâtent ! » ajoute-t-il parfois, signifiant par là qu’il sent sa mort prochaine.
Il se mutine contre les médecins, effrayés pour son repos, de cette multiplicité d’audiences. Il se moque de leurs prescriptions de silence et de tranquillité : « Je sais mieux qu’eux ce qu’il me faut, je suppose ». Il les raille de leur impuissance à le soulager : « Ma maladie est une fureur d’Apollon et ils la regardent comme s’ils la voyaient dans leur Codex. »
A ceux qui s’étonnent de son détachement, Moréas
répond : « Quand on se f . de la vie comme j ai fait,
on se f . bien de la mort ! »
Il mêle l’ironie aux plaintes que la souffrance lui arrache malgré lui : « J’ai le Phlégéton dans les entrailles ! » Il s’arrête entre deux cris pour sourire
des allures « second Empire » de son infirmière. Il prie Coulon de lui gratter l’épaule où il se sent une démangeaison, mais bientôt :
— « Non ! laissez-moi, dit-il, je préfère l’infirmier. Vous êtes gratte-papier et non pas un gratte-peau. »
Une nuit, il vient d’avoir une crise terrible. Il semble tombé dans l’anéantissement. Coulon, qui le veille, regarde, debout contre la fenêtre, le jardin baigné de clair de lune, et, tout à coup, il entend le moribond lui crier d’une voix forte, comme revenu à la santé, par miracle :
— « Est-ce que les bourgeons éclatent aux marronniers ? »
Moréas malmène, parfois, le personnel de l’hôpital, puis s’en excuse, mettant ses foucades sur le compte de la maladie, et il en vient à s’apitoyer sur eux :
— « Tant de gens dérangés pour une chose qui n en vaut pas la peine... ma vie ! »
Il garde, toujours, une certaine coquetterie de sa personne. Il exige de l’eau de Cologne. On lui en apporte un flacon. Il le flaire, en examine l’étiquette et le repousse avec dégoût, en disant : « Eau de Cologne de Chatenay-aux-Roses, que voulez-vous que ce soit ? »
Je ne puis m’empêcher, en lisant le récit de Coulon, de songer à celui que le futur cardinal du Perron nous a laissé des derniers moments de Ronsard, qui, terrassé par un mal identique « avait perdu l’usage de toutes les parties du corps, excepté celui de la langue qui lui restait pour exprimer la peine des autres. »
Encore Ronsard avait-il, pour le soutenir, l’appui de la Foi et les consolations de la Religion. Il pouvait considérer son mal comme 1 expiation de ses péchés,
une dernière épreuve de la puissance divine, prête à lui ouvrir la porte des félicités éternelles. Moréas n espérait plus rien que du néant.
On cite aussi la sérénité dont Socrate fit preuve devant la mort, mais Socrate n’avait pas à lutter contre la souffrance physique. C’est donc à Moréas que revient la palme de l’endurance, lui, dont les dernières paroles furent, en voyant entrer Silvam dans sa chambre : « Vous qui êtes comédien, mon cher Silvain, venez voir la Comédie qui se joue autour de moi. C’est une petite comédie. »
Il n’ouvrit plus la bouche ensuite que pour dire : « Je veux aller dans cette vallée... » Il ne put achever. Sa gorge s’étranglait de cris inarticulés. La mort faisait son œuvre. Son supplice dura près d’une heure avant de lui tirer le dernier soupir.
Quelle est cette vallée dont il parlait ? Une vallée de son pays, sans doute, ou n’était-ce pas plutôt la vallée Ëlyséenne où se promènent les ombres bienheureuses et le fantôme des grands poètes ?
J’ai vu moi-même Moréas sur son lit de douleur, et je demeurai surpris de sa sérénité d’esprit.
Je m’attendrissais sur lui. Il ne me parlait que de moi-même. Un jeune poète, cherchant à lui déguiser son état, lui disait : « Vous serez bientôt rétabli, cher Maître. Voici le printemps que vous pourrez célébrer à loisir. » A quoi Moréas répondit doucement :
• — « Vous oubliez, mon ami, que, depuis longtemps, je ne chante plus que l’automne ? »
Lorsqu’il se sentit irrémédiablement perdu et près du fatal dénouement, son premier soin fut. de faire mander en toute hâte un barbier du voisinage.
On s’étonnait d’un soin si futile, en pareille circonstance. Il donna, pour raison, qu’il voulait « paraître beau devant la mort ».
C’est l’horreur de la décomposition lente et des pourritures de la tombe qui lui conseilla de se faire incinérer II ne pouvait supporter la laideur.
Il lui arriva, comme à toutes les notoriétés de lettres, d’être caricaturé dans les journaux. Il en souffrait, disant ne vouloir laisser de lui, imprégnée dans les esprits, qu’une image laurée et triomphante.
Et c’est ici le heu de rappeler ces émouvantes et clairvoyantes paroles de Maurice Barrés auxquelles je faisais allusion tout à l’heure :
« Ce que j’ai vu de courage, au chevet de l’agonie de Moréas, garantit authentique, la vérité de son œuvre. Lui prêtions-nous assez d’autorité, alors qu’il nous récitait :
Ne dites pas la vie est un joyeux festin, et toute la suite, ou bien encore :
Eau printanière, pluie harmonieuse et douce....
« Savions-nous y goûter mieux qu’une heureuse réussite d’harmonie ? Nous voilà obligés maintenant de saisir l’étroite cohésion de l’homme et de l’œuvre. Dans le rythme de ses meilleurs poèmes, on doit reconnaître les pulsations d une âme.
« L’étrange ami, qui vivait parmi nous du revenu d’une petite maison de Patras, nous présentait autre chose que les manières courtoises d un gentilhomme de là-bas. Quoi donc ? Un ensemble de règles de vie,
une philosophie religieuse sommaire, l’expression harmonieuse d’une façon orientale de goûter la vie. Dans sa mort, bien que nous ayons personnellement le goût d’une autre fin, nous respectons un effort raisonné vers une certaine perfection, et la fumée noirâtre du colombarium, quand nous l’avons vue s’élever dans le ciel, nous apportait mieux qu une émotion physique vulgaire ; elle était, devant notre esprit, chargée de sens ; elle nous remémorait de la manière la plus tragique, la double stance, le mince credo de notre ami :
Compagnes de l'éther, indolente fumée.
Je te ressemble un peu :
Ta vie est d’un instant ; la mienne est consumée.
Mais nous sortons du feu.
L’homme, pour subsister, en recueillant la cendre,
Qu’il use ses genoux !
Sans plus nous soucier et sans jamais descendre. Évanouissons-nous !