VOYAGE DE NICOÎ.ET AU LAC MICHIGAN.— DECOUVERTE DU WISCONSIN
But du voyage de Nicolet.- Départ des Trois- Rivières. — Au pays des Ilurons. — Au lac Michigan. — Peuple de la Folle- Avoine. — Chez les Gens de Mer. — Chez les Mascoutins.— A trois jours de larivière Wisconsin. — Retour à Québec.
ICOI.ET, après avoir passé sept ou huit ans chez les Nipissiriniens, était descendu à Québec, en 1628, à la nouvelle que la colonie était menacée par les Anglais. Il remonta au lac Nipissing Pannée suivante, après la capitulation de Québec, et y demeura tout le temps de Toccupation anglaise. Rappelé à Québec en 1633, il fut nommé commis et interprète " pour la Compagnie de la Nouvelle- France.
Pendant qu41 exerçait cette charge, écrit le P. Vîmont, il fut délégué pour faire
un voyage en la nation appelée des Gi us de Mer, et traiter la paix avec eux et les Hurons, dont ils sont éloignés, tirant vers
l'ouest, d'environ trois cents lieues."
Ou a la preuve qu'il était aux Trois- Rivières le 7 juillet 1634, et à Québec le 15 août 1635. Le 7 juillet 1634, il passe, par écrit, un engagement, un accord de service comme commis et interprète avec la Compagnie des Cent-Âssociés représentée par M. Duplessis- Bochart. Le 15 août 1635, il renouvelle son engagement, aussi par écrit, envers la Compagnie, représentée cette fois par Champlaîn luimême. C'est entre ces deux dates qu'eut lieu le grand voyage de Nicolet au lac Michigan et au Wisconsin.
C'était un voyage de près de quatre cents lieues, par des routes très hasardeuses, à travers mille dangers, dans un pays dont une grande partie n'avait encore été explorée par aucun Français. Mais il y allait des intérêts de la France et de la civilisation chrétieuue. Champlain n'eut qu'un désir à exprimer à Nicolet, et celui-ci se déclara prêt à partir. Il n'y a pas de sacrifices que les bous Français d'autrefois ne fussent disposés à faire pour leur patrie. A voir la gaieté de cœur avec laquelle nos ancêtres se lançaient, sur un simple canot d'écorce, dans des courses aventureuses qui nous saisissent d^étonnement et d'admiration, on dirait même que l'idée de
sacnâce ue venait pas à leur esprit. Une seule pensée, un seul mot suffisait à les entraîner aux plus généreuses résolutions : la Pnmce le veut ; c'est l'intérêt de la France !
Et vraiment quand on voit les Français
d'aujourcriiiii courir avec tant d'héroïsme au Dahomey, au Tonkin, à Piutérieur de l'Afrique, peut-on dire que les choses sont changées ?
Il s'agissait, dans le voyage qu'entreprenait Nicolet, non seulement de rétablir la paix entre les Gens de Mer et les Hurons, mais de nouer des relations d'amitié et de commerce avec une infinité de petites nations sauvages disséminées dans la région des grands lacs, et de les amener aux Français pour la traite sur le Saint-Laurent.
La Compagnie de la Nouvelle-France, fondée par Richelieu en 1627, ^vait remplacé
la Compagnie des Marchands et était devenue la véritable souveraine de la colonie. Tous les témoignages du temps sont unanimes à reconnaître qu'à l'époque, du moins, qui nous occupe, elle était auunée d'un véritable zèle pour le bien du Canada. Pour remplir ses obligations, elle avait besoin d'étendre son commerce le plus possible, et d'attirer à
Québec en grand nombre les sauvages de l'ouest pour la traite des fourrures.
Les Gens de Mer, appelés aussi Ouinipigons, étaient d'origine et de langue tout-à-fait distinctes de celles des races algoiiquine et huronne. Ils habitaient le fond de la Baie Verte, et étaient entourés de nations appartenant à la race algonquine. Comment s'étaient-ils introduits là ?
On les disait en relation avec d'autres
peuples très éloignés qni venaient par nier sur de grands canots et avec lesquels ils se rencontraient pour le négoce. Leur but, en faisant la guerre aux Hurons et autres sauvages amis des Français, était évidemment d accaparer leurs pelleteries et de faire prendre au commerce une autre direction que la vallée du Saint-Laurent.
Il fallait déjouer leurs tentatives, les raccouiino^ler avec les Hurons. et tâcher de les amener eux-mêmes sur le Saint-Laurent.
En allant d'ailleurs aux Gens de Mer, et au delà, si possible, ne trouverait-Du pas enfin cette fameuse mer de l'ouest, ce Pacifique, ce passage à la Chine et au Japon, que rêvaient tous les découvreurs depuis Colomb et Jacques Cartier ?
" Découvrir et chercher chemin facile pour aller au pays de la Chine,'' voilà ce que
Pon trouve exprimé dans les Lettres de Provision données aux Vice-Rois de la Nouvelle- France (i). Ces hauts fonctionnaires sont chargés de "faire ou de faire faire des découvertes.... pour essayer de trouver les chemins et routes faciles pour aller au pays de la Chine...."
Nicolet avait rap23orté de son séjour au lac Nipissing et de ses entretiens avec les sauvages, beaucoup de renseignements sur les peuples et les pays de Pouest. Les Nipissiriniens n^avaient pas manqué de lui parler souvent de la mer de Pouest, puisqu'on assure que CC5 iiiticpidcs voyageurs se faisaient un jeu de porter leurs courses jusque-là :
Il y a longtemps, écrit un missionnaire de la Louisiane, que des Nipissings, nation qui habite le Canada sur un lac du même nom, ont fait des courses par terre à l'ouest, jusqu'à cette mer sur laquelle ils assurent avoir vu des bâtiments à la voile (2)."
(1) Lettres de Provision de la charge de Vice-Roi à François-Christophe de Lévis, duc de DamviUe, frère du duc de Veutadour, juillet 1655, publiées dans les - Mémoires de la Société historique de Mo7itréal^ 2e livraison, p. iio.
(2) François Le Maire, Mémoire inédit sur la Louisiane ^ 1717, p. 10.
Les renseignements obtenus des Nipissiliniens par Nicolet avaient vivement excité la curiosité de Champlain, à qui il les avait communiqués. Se sentant déjà vieux, — il avait soixante-sept ans — ^le fondateur de la Nouvelle-France voulut profiter, avant de mourir, de la grande expérience de Nicolet pour agrandir le cercle des découvertes fran* çaises daus P^mérique du Nord.
Le premier de juillet 1634, deux ou trois barques sortirent de la rade de Québec, montées par quelques Jésuites et plusieurs autres Français. Les missionnaires, avec quelques hommes de service, se rendaient an pays des Hurons ; plusieurs des voyaoeurs n'allaient pas plus loin que les Trois-Rivières ; Nicolet seul partait pour des régions lointaines et inconnues.
Tout le monde descendit aux Trois- Rivières ; et Nicolet assista, le 4 juillet, à la fondation de la ville, où, de retour de son voyage, il devait passer le reste de ses jours.
Il y avait là plusieurs canots Hurons, Algonquins et Nipissiriniens qui étaient descendus pour la traite et sur lesquels on espérait s'embarquer. Mais Tessouat, le chef
des Algonquins de l'île des Allumettes, qui
par ses intrigues avait réussi, Pannée précédente, à empêcher les missionnaires de monter aux Hurons, essaya encore les mêmes nia* nœuvres. Cette fois, M. Duplessis-Bochart fut plus habile que lui, et iiiiit par triompher de son mauvais vouloir. Le 7 juillet; la canonnade du nouveau Fort salua le départ des PP. de Brébœuf et Daniel avec trois autres Français. Huit jours après, ce fut le tour du P. Davost et de SCS compaguoiis. Un troisième groupe ne put partir que huit jours plus tard (0.
Nicolet se hâta de passer avec M. Dupkssis-Bochart rengagement dont nous avons parlé, et fit route avec les PP. de Brébœuf et Daniel : tous les Normands se trouvaient ainsi réunis ensemble ^ 2). p. de Brébœuf était un colosse, et pouvait endurer de rudes fatigues: parlant des difficultés incroyables que l'on rencontrait en remontant les rapides de l'Ottawa, il mentionne Nicolet, comme si ce brave compatriote lui avait tenu tête :
" Jean Nicolet, dît-il, en son voyage qu*il fit avec nous jusqu'à l'Ile, souffrit aussi tous les travaux d'un des plus robustes sauvages(3>.''
(1) J^el. des j€S,y 1635, p. 25.
(2) Jeau de Brébœuf était du diocèse de Bayeux ; Antoine Daniel, de Dieppe.
(3) ReL desjés.i 1635, p. 30.
On ne ât pas moins de trente-trois portages ; on traîna aussi le canot plus de cinquante fois : alors tout le monde se jetait à Peau et mettait la main à renibarcation pour lui faire monter le rapide. Dans une de ces occasions, Pun des Français faillit se noyer. Il était resté dans le canot, on ne sait pourquoi, et les sauvages le lâchèrent :
" Son adresse seule et sa force, écrit le P.
de Brébœuf, lui sauvèrent la vie."
Pnis il ajoute : "Je me suis quelquefois mêlé d'aider à mes sauvages ; mais le fond de la rivière est de pierres si tranchantes que je ne pouvais marcher longtemps, étant nupieds.**
Nous avons vu, en effet, que dans ces vo)'ages en canots d'écorce, les sauvages ne permettaient pas aux Français de garder leurs chaussures, de peur qu'ils ne vinssent à salir ou à endommager leurs frêles embarcations.
On arriva enûn sain et sauf à Pile des Allumettes, Les missionnaires prirent alors sans délai le chemin du pays des Hnrons.
Nicolet passa quelques jours à l'île, où il avait séjourné autrefois deux ou trois ans :
puis il se mit en route pour son grand voyage.
Suivons-le maintenant, la carte à la main.
De rîle des Allumettes h la baie ( îe; >rorienne, le trajet est connu. A partir de Tile, jusqu'à une certaîne distance, TOttawa prend le nom de rivière Creu5j, et re-seinble beaucoup au Saguenay : les rivages, taillés à pic, s'élèvent à une grande hauteur ; les paysages sout imposants, pleins de majesté.
Au delà de la rivière Creuse, il reste encore vingt ou vingt-cinq lieues à faire avant de
prendre la rivière Mattawau. On remonte tout le cours de cette dernière rivière, puis, après un portage peu considérable, on atteint le lac Nipissing. On traverie ce Lie dans sa longueur, puis l'on descend la rivière des Français par laquelle il se décharge dans la baie Géorgienne.
Une fois à la baie Géorgienne, la voie la plus courte pour Nicolet était de filer vers le
sud-ouest iuoqirau lac Michi^^^an. Il côtoya, au contraire, les rives de la baie Géorgienne vers Pest, afin de visiter les Hurons, auprès desquels il éiaÎL accrédité par Chaniplain, et dont il parlait tort bien la langue.
Le pays des Hurons s'étendait de la baie Géorgienne au lac Simcoe, entre les rivières Severn et Nattaousaga. Cette nation était divisée en dix-huit bourgades, comprenant à
cette époque environ trente à quarante nulle âmes. Laissons Champlain lui-même nous faire une petite description du pays^ qu'il con« naissait si bien :
" Il y a, dit-il, dix-huit villages, dont six
sont clos et fermés de palissades de bois, à triple rang, entrelacés les uns dans les autres : au-dessus, des galeries, qu41s garnissent de pierres pour lancer sur leurs ennemis^ et dVau pour éteindre le feu qu'ils pourraient appliquer contre leurs palissades.
Ce pays est beau et plaisant, en partie déserté, ayant la forme et la même situation que la Bretagne, étant presque environné d'eau. Les dix-huit villages renferment à peu près deux mille hommes de guerre.
^' Leurs cabanes sont en façon de tonnelles,
ou berceau, couvertes d'écorces d'arbres, de la longueur de vingt-cinq à trente toises, plus ou moins, et six de laige, laissant par le milieu une allée de dix à douze pieds de large, qui va d'un bout à Tautre : chaque côté il y a une manière d'établie, de la hauteur de quatre pied«, oh ils couchent en été, pour éviter Pimportunité des puces dont ils ont grande quantité ; en hiver, ils couchent en bas, sur des
nattes, proche du feu, pour être plus chaudement que sur le haut de Pétablie.
Au bout de leurs cabanes, il y a un espace, où ils conservent leur blé d'inde, qu'ils mettent eu de grandes tonnes faites d'écorces d'arbres. Au milieu de leur logement il y a des bois suspendus, où ils mettent leurs habits, leurs vivres et autres choses, de peur des souris qui y sont en grande quantité . . • •
" Voilà la forme de leurs logements qui sont séparés les uns des autres comme de trois à quatre pas, pour la crainte du feu qu'ils appréhendent fort.
Leur vie est misérable au regard de la nôtre, mais heureuse entre eux, qui n'en ont pas goûté de meilleure et croient qu'il ne s'en trouve pas de plus excellente(^).''
Nicolet était chargé d'infonner les Hurons que le gouverneur du Canada désirait voir établir des relations amicales entre eux et les Gens de Mer. Il leur exposa l'objet de sa .
mission, puis leur demanda quelques hommes pour l'accompagner dans son voyage et tmiter de la paix de concert avec lui.
Il fallut, pour aboutir à un résultat favorable, bien des pourparlers, des assemblées de
(i) Œuvres de Oumpiain, p.561.
capitaines, des discours, avec raccompagnement inévitable de festins, de danses, d'échanges de piv^sents, c'est-à-dire avec le cérémonial obligé chez les sauvages dans les négociations de toute affaire importante.
Enfin, Nicolet put s'embarquer pour le Wisconsiu avec sept sauvages Hurous.
On suivit la rive nord de la baie Géorgienne, laissant h gauche les îles manitoulines, et Von poussa jusqu'au Sault-Sainte-Marie, Partout Nicolet faisait ou renouvelait connaissance avec les nombrt-u.-es tribus indi<:^cnes, toutes de race algonquine, qui habitaient ces parages, et les attachait aux Français. Il est probable que la plupart ne lui étaient pas inconnues, ayant eu occasion de les voir durant son long séjour au lac Nipissing.
Entre toutes ces riations, il y en avait deux très intéressantes : les ChcvcUx-Relevés, que Champlain avait remarqués lui-même, dans son voyage de 1615, et dont il dit quelque part : Ils out les cheveux fort relevés, et agencés, et mieux peignés que nos courtisans, et n'y a nulle comparaison, quelque fer et façon qu'ils y puissent apporter (0 ; " puis la nation des Castors ou Nez-Percés, qui
(i) Œuvres de Champlain^ p. 512.
passait pour uue des plus nobles de tout le Canada :
** On supposait, dit Butterfield, que cette nation descendait du grand Castor, qui était, après le Lièvre, la principale divinité de ces sauvages (i)."
Le P. Vimont nous apprend quel était le
cérémonial de rigueur à Pentrée des voyageurs étrangers dans toute bourgade sauvage, ce qui équivalait à un visa de passeport ou à' un
régleraient de douane :
Lorsqu'ils arrivaient à une bourgàde,
dit-il, ils ficliaieiit deux bâtons en terre, auxquels ils suspendaient des présents, afin d'ôter à ces peuples la pensée de les prendre pour ennemis et de les massacrer/'
Au pied des rapides par où le lac Supérieur — la plus grande étendue d'eau douce qu'il y ait sur le globe — se décharge dans le lac Hurôn, du côté américain, s'élève aujour-
d'iuii, au milieu de paysages pleins de grandeur, le joli village du Sault-Sainte-Marie, chef-lieu du comté de Chippewa, dans Tétat du Michigan. Du Icnips de Xicolet, iKy avait là une bourgade sauvage. Il s y arrêta
(i) Diseoveryofthe North-West^ p. si.
quelques jours, avec ses compagnons de voyage, pour s'y reposer.
Puis, revenant sur ses pas, il reprit sa route au milieu de magni£ques îles, et entra par le détroit de Mackinaw dans le grand lac Michigan, au fond duquel repose aujourd'hui IHmmense cité de Chicago, et dont les eaux baignent les rivages de trois des plus riches états de l'Union américaine, le Michigan, les Illinois et le Wisconsin. Aucun Européen, avant lui, n^avait vu ce beau lac, Tun des plus grands du monde.
Nicolet poursuit sa course sur le lac Michigan, dont il cotx>ie le rivage à droite. Il entre dans la baie des Noquets, et en fait le tour. Il pénètre ensuite dans la baie Verte, et descend jusqu'à la rivière Malomine (Menomee), dont là vallée est habitée par les peuples de la Folle- Avoine :
" I^ folle-avoine dont ils portent le nom, écrit le P. Marquette, est une sorte d'herbe qui croît naturellement dans les petites rivières dont le fond est de vase, et dans les lieux marécageux. Bile est semblable à celle qui croît parmi nos blés, les épis sont sur des tuyaux noués d'espace en espace ; ils sortent de l'eau vers le mois de juin, et vont toujours
montant jusqu'à ce qu'ils surnagent de deux pieds environ. Le grain n'est pas plus gros que celui de nos avoines, mais une fois plus long; aussi la farine en est-elle plus abondante. . . •"
Il y a en ce pays-là, écrit à son tour le
P. Lalemant, une certaine plante, haute de quatre pieds environ, qui croit en des lieux marécageux. Un peu auparavant qu'elle monte en épi, les sauvages vont en canot lier en touffes Therbe de ces plantes, les séparant les unes des autres autant d'espace qu'il, en faut pour passer un canot lorsqu'ils reviendront en cueillir le grain.
^* Le temps de la moisson étant venu, ils
mènent leurs canots dedans les petites allées qu'ils ont pratiquées au travers de ces grains, et faisant pencher dedans les touffes amassées ensemble, les égrènent. Quand le canot est plein, ils vont le vider à terre dans une fosse préparée sur le bord de l'eau, puis avec les pieds ils les foulent et remuent si longtemps que toute la balle s'en détache. Ensuite ils font sécher le grain, et hnalement le mettent dans des caisses d'écorce pour l'y conserver.
Ce grain tire beaucoup sur l'avoine, lorsqu'il est cru ; mais étant cuit à l'eau, il
renfle plus qu'auctinc semence d'Europe i^V Les peuples de la Folle-Avoine prenaient le
poisson lL le gibier daiLi k.s iiièiULs filets : c'était pour Nicolet uue pèche d'uu genre tout nouveau^ qui dut l'amuser beaucoup :
" Ces sauvages, dit le P. Dablou, s'étaut aperçus que les canards, les sarcelles et autres oiseaux de cette nature vont chercher dans Peau les grains de folle-avoine qui s'y trouvent, vers la saison d'automne, ils leur tendent des rêts si adroitement, que sans compter le poisson, ils y prennent quelquefois en nnc nuit jusqu'à cent pièces de gibier. Cette pêche n'est pas moins a^^réable qu'utile ; car c'est un plaisir de voir dans une rets, quand on la tire de l'eau, un canard pris proche d'un brochet, et les carpes se brouiller daus les mêmes filets avec les sarcv-lles. Les sauvages se nourrissent de cette manne pendant près de trois mois (2),"
Fra toiii sur son clicniin, Nicole! rencontre d'intéressantes populations sauvages et, en sa qualité de Français, noue avec elles des liens d'amitié. Jusqu'ici, il n'a vu encore que des tribus, d'origine algonquine ; et, malgré la grande variété des dialectes, il peut saisir ce
(1) J^eL des/és., 1663, p. X9.
(2) làid,, 1672, p. 37.
qu'on lui dit, et se faire comprendre lui-même, à cause de sa connaissance approfondie de la
langue algonqiiine.
Mais voilà qu'il arrive bientôt au but de
son voyage. Les Gens de Mer ou Ouinipigons résident au fond de la baie Verte, en gagnant vers le sud jusqu'au lac qui porte leur nom (Winnebago Lake). Déjà la nouvelle de son arrivée s'est répandue de village en village. Irui-même, à deux journées de distance des Ouinipigons, s'est empressé de leur envoyer un de ses hommes pour annoncer sa venue et porter un message de paix. Message et envoyé sont admirablement accueillis, quand on entend, dit k P. Vimont, que c'est un Européen qui porte la parole. Ou dépêche plusieurs jeunes geiis pour aller au devant de Phomme merveilleux. Ils accourent, ils le conduisent, ils portent tout son bagage."
Nicolet s'avance gravement et solennellement au milieu de cette escorte :
" Il était revêtu, dit le P. Vimont, d'une
grande robe de damas de la Chine, toute parsemée de fleurs et d'oiseaux de toutes sortes.'.'
Ce costume, évidemment apporté de Québec, trahit les préoccupations de notre
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voyageur et celles de Champlain : on s'attendait à rencontrer chez les Gens de Mer quelques mandarins^ quelques Habitants du Céleste^ Empire; on les croyait probablement plus proche qu'ils n'étaient de la mer de l'ouest, plus en rapport avec les habitants d'au delà le Pacifique.
Tout en s'avançant vers la première bourgade des Ouinipigons, située près de l'embouchure de la rivière aux Renards, Nicolet décharge tranquillement les pistolets qu'il tient à chaque main, les recharge^ et tire ainsi à plusieurs reprises :
" Sitôt qu'où l'aperçut, continue le P.
Vimont, toutes les femmes et les enfants s'enfuirent, voyant un homme porter le tonnerre en ses deux mains."
Les Ouinipigoiis étaient un peuple nombreux et sédentaire. Ils appartenaient à la famille des Dakotas et, comme nous l'avons dit, parlaient une langue tout-à-fait différente du huron ou de l'algonquin (i).
A peiue eurent-ils appris l'arrivée de Nicolet et le but de son voyage, qu'ils se réunirent eu grand nombre pour le voir et l'entendre :
(i) ReL d€$ Jés,f 1640, p. 35.
<^ Il se fit une assemblée de quatre ou cinq mille hommes, dit le P. Vimont ; chacun des
principaux fit son festin, en Pun desquels on servit au moins six-vingts castors."
Nicolet profita de l'occasion pour traiter de la paix. Il ne manqua pas de dépeindre aux Ouinipigons les beautés de la vallée du Saint-Laurent, et les avantages qu'ils retireraient d'un commerce régulier avec la colonie canadienne. Il insista sur la nécessité de rester eu paix avec les sauvages qui étaient amis des Français, avec les Hurons, avec les Castors, avec les différents peuples établis autour des Grands Lacs. Tout cela fut admis sans conteste, et " la paix fut conclue (0."
Après avoir ainsi atteint le but principal de son voyage, Nicolet s'avance plus avant dans le Wisconsin, il remonte assez péniblement la rivière aux Renards jusqu'au lac Ouinipigon, traversé ce lac et, du côté du sudouest, à l'endroit où est aujourd'hui la ville d'Oslikosh, retrouve la rivière aux Renards.
Il suit son cours, désormais assez tortueux, eiitremêlé de marais et de lacs, et se rend jusqu'à la bourgade des Mascoutins, dans le comté actuel de Green Lake, enun très beau
(i) /àid,t 1636, p. 92.
lieu, où Pon voyait de belles plaines et campagnes à perte de vue (O," Encore ici, des sauvages d'origine algonquine :
" Ce bourg, écrivait le P. Marquette eu 1673, est composé de trois sortes de nattons qui s'y sont ramassées : des Miamis, des Mascoutins et des Kikapous. Les premiers sont les plus civils, les plus libéraux et les mieux faits. . . . Les Mascoutins et les Kikapous sont plus grossiers, et semblent des paysaus, en comparaison des autres.
** Comme les écorces à faire des cabanes sont rares en ce pays, ils se. servent de, joncs, qui leur tiennent Heu de muraille et de couverture. La coniiiiodité de ces cabanes de jonc est grande ; ils les mettent en paquets et les portent ob, ils veulent pendant le temps de leurs chasses.
" Lorsque je les visitai, je fus extrême-
nic:ît consolé de voir une belle croix plantée au milieu Je ce l»ourg et ornée de plusieurs peaux blanches, de ceintures rouges, d'arcs et de flèches que ces boiuies gens avaient offerts au grand Manitou — c'est le nom qu'ils donnent à Dieu — ^pour le remercier de ce qu'il avait eu
(i) AV/. desji's,^ 1670, p. 100.
pitié d'eux pendant Pliiver, leur donnant nue
chasse aboudauLe.
" Je pris plaisir de voir la situation de
cette boiirp'auc. Elle c;:t Ijelle et divertissante : car, d'une éniiuence sur laquelle elle est placée, on découvre de toutes parts des prairies à perte de vue, partagées par des bocages ei Ijois de haute futaie; la terre y est très bonne, et rend beaucoup de blé d4nde ; les sauvages recueillent quantité de prunes et de raisins.''
Cette croix que le P. Marquette eut le plaisir de voir au milieu de la bourgade des Mascoutins, y avait été plantée par le P, Allouez, le grand apôtre de Pouest I^orsqne Nicolet visita cette bourgade en 1635, Pévangilc n'y avait pas encore été prêché : on aime à croire cependant que notre brave Normand prépara efficacement la voie an missionnaire.
Encore trois jours de navigation sur la rivière atix Renards, à partir de la bourgade
des Mascoutins, puis un pjrta:;e de quelques milliers de pas, à la hauteur des terres, et Nicolet touchait à la rivière Wisconsin, dont les eaux appariiennent au vaste bassin du Mississipi.
Êt cependant il est à peu près certain que
Nicolet ne s'est pas rendu jusqu'à la rivière
Wiscoiisin. Il n^est pas sorti de la région des eaux qui descendent vers Québec. Il n'a pas été plus loin que la bourgade des Mascoutins : " C'est ici, écrivait en 1673 ^ï^rq nette, le terme des découvertes qu'ont faites les Français, et ils n'ont pas encore passé plus avant (0.'*
*' Le sieur Nicolet m'a assuré, dit le P»
Vimont, que s'il eût vogué trois jours plus avant sur un grand fleuve qui sort de ce lac,
il aurait trouvé la mer. . . . 12).*'
Le lac dont parle ici le P. Vimont, c'est
celui qu'il vient de mcntiouner plus haut, le second grand lac des HuroJts^ c'est-à-dire, d'après le contexte, le lac Michigan lui-même. Or, la rivière Wisconsin n'a aucun rapport avec le iac Michigan. T^e fleuve dont Nicolet avait parlé au P. Vimont ne pouvait être que la rivière aux Renards, sur laquelle il avait navigué depuis la baie Verte. Encore trois jours de navigation sur cette rivière, et il trouvait, apr^ un petit portage, le fleuve
(1) Voyage et découverte d€ quelques Pays et Nations de V Amérique Septentrionale par le P, Marquette et le
S. JoUict. A Paris, chez Etienne Michallet, rue Saint- Jacques à l'image Saint Paul, 1681. Réédité par M. Rich, en 1845, p. 6.
(2) Rel, desjés.^ 1640, p. 36.
Wisconsin, qui Paurait conduit à ce qu'il croyait être " la mer/' à cause du nom de grandes eaux que les sauvages donnaient au Mississipi. En langue algonquine, Mississipi veut dire grandes eaux.
L'expression grandes eauxy écrit le P. Tailhan, était usitée chez les sauvages pour désigner le Mississipi Jean Nicoiet s'y trompa. Parvenu à trente ou quarante lieues du Mississipi, il s'arrêta, s'imaginant n'être plus qu'à trois journées de la mer. . . . (0."
£t pourquoi Nicoiet s'est-il ainsi arrêté
en marche? A-t-il cédé à quelque forte sensation de lassitude, de crainte, de découragement? S'est-il laissé vivement impressionner par quelqu'une de ces fictions terribles et habilement combinées, au moyen desquelles les sauvages essayèrent, plus tard, de dissuader Marquette et Jollict d'aller au Mississipi?
Il ne nous paraît nullement nécessaire de recourir à aucune de ces raisons. Les motifs les plus simples sont presque toujours les véritables. Nicoiet avait rempli Pobjet principal de sa mission. Le printemps de 1635 était arrivé : il était temps de songer à retour-
(x) Mémoires de Nicolas Perrot, note du P. X«ûUmui, p. 222.