‹ Jean Nicolet et le Canada de son tempsChapitre 9 sur 14 · NICOLET, AU CANADA, DURANT ^OCCUPATION · texte numérisé non relu

NICOLET, AU CANADA, DURANT ^OCCUPATION

ANGI^AISK

I#a Compagnie des Marchands ne fait rien pour la colonie. — ^Prise de Québec par les Anglais. — ^Trahison de quelques Français. — Fidélité de Nicolet.— Le Canada rendu à la France. — Les sauvages restent attachés aux Françaîs.^Nicolet rappelé à Québec.

Y| A Compagnie au service de laquelle Nicolet s^était engagé comme interprète en

1618, était composée d'un certain nombre de marchands de Rouen, auxquels s'adjoignirent plus tard quelques négociants de Saint-Malo.

Grâce aux soins officieux de Champlain, elle avait obtenu du roi de France le privil^e exclusif de la traite des fourrures dans la vallée du Saint-Laurent, à condition d'acquitter toutes les charges de Tadministration civile et ecclésiastique de la colonie : elle devait envoyer chaque année un certain nombre de colons au Canada et pourvoir à leurs besoins religieux en y entretenant quelques missionnaires; elle payait le traitement du vice-roi, en France, et celui de son lieutenant, au

Canada ; elle devait aussi pourvoir à la sûreté et à la défense de la colonie.

Cette Compagnie, tonte entière à ses intérêts matériels, ne montra jamais le moindre zèle ni pour la conversion des sauvages, ni pour l'exécution du pieux dessein qu'avait conçu François 1er de fonder au Canada une colonie chrétienne et sincèrement catholique.

D'ailleurs, elle n^était nullement homogène au point de vue religieux. Plusieurs de ses membres étaient huguenots, et n'avaient dû consentir qu'à contre-cœur à entretenir les Récollets au Canada. Ils ne manquaient jamais l'occasion de favoriser leurs amis ; et si Cham* plain n'eût toujours été sur ses gardes, la colonie serait inévitablement devenue, et en peu de temps, un foyer de dissensions civiles et religieuses, comme il y en avait tant en France, à cette époque, notamment à La Rochelle.

Ces marchands de Rouen et de Saint- Malo comprenaient-ils, du moins, leurs véritables intérêts commerciaux? Ils se jalousaient entre eux : plusieurs factions s'étaient formées au sein de leur Compagnie, et la défiance des unes et des autres était si grande qu'elles entretenaient chacune leur commis au Canada pour se surveiller et s'épier.

La Compagnie de Rouen ne faisant absolument rien pour le développement de la colonie, le duc dé Montmorency crut devoir en

créer une autre, celle des De Caeu, à laquelle il donna son nom et son patronage. C'était augmenter les divisions, et aggraver le mal au lieu de le ^ncrir. La nouvelle compagnie était elle-même en grande partie protestante : quel zèle pouvait*on attendre de sa part pour la protection des intcicts religieux de la colonie ?

Les marchands de La Rochelle réclamaient, eux aussi, leur part dans les profits de la traite ; et Von vit, une année, jusqu'à trois sociétés rivales se disputer le commerce des fourrures dans la vallée du Saint-Laurent

Que fait Champiain au milieu de toutes ces divisions ? On ne saurait trop admirer son tact et sa sagesse ; sa diplomatie franche et habile passe à travers toutes les difficultés. Lieutenant du vice^roî au Canada, il est obligé de compter avec la nouvelle compagnie qui s'est formée sous ses auspices, mais il n'abandonne pas pour cela la compagnie de Rouen qu'il a organisée lui-même : il lui reste fidèlei et réussit à amalgamer les deux sociétés, de manière à protéger les intérêts de tous*

La Compagnie de Rouen ne veut rien

faire pour la protection et la défense de la

colonie : Champlain se charge de remplir ses obligations, et presque malgré elle, il jette sur la colline de Québec les fondements du

Château Saint-Louis qui sera durant un siècle et demi le boulevard de la nationalité française en Amérique. Puis, dès 1621, il y promulgue d'admirables règ-lements de police, que roii peut considérer avec raison comme le premier code canadien* Les Récollets, de leur côté, commencent cette même année, à tenir les registres de Pétat civil à Québec : l'Eglise et PEtat continuent de s'entendre pour le bien de la colonie.

Sans abandonner complètement leur résidence et leur chapelle du Cul-de-Sac, les Récollets sont allés se Irxer là bas sur les bords de la rivière Saint-Charles, à Pendtoit où est aujourd'hui PHôpîtal-Général, et s'y sont bâti un petit monastère. Détail bon à noter : le premier secours qu'ils ont reçu pour cette construction leur est venu du vice-roi, le père ' du grand Condé.

Maintenant, à la vue de tout ce qu'il y a

à faire pour la conversion des sauvages du Canada, et du peu de ressources que met à leur disposition la Compagnie des Marchands,

ils se décident à demander la collaboration d'autres Religieux, Mais qui entretiendra dans le pays ces nouveaux missionnaires ? Voilà que la Providence vient à leur secours. Le duc de Montmorency râigne sa charge de vice-roi en faveur de son neveu Henri de Lévi, duc de Ventadour : celui-ci est un ecclésiastiqu^i un homme tout dévoué aux intérêts de la religion et de la patrie française: les Récollets ayant demandé aux Jésuites de venir partager leurs labeurs au Canada, il se charge lui-même de les y 'envoyer à ses propres frais ; il sera au Canada leur soutien et leur protecteur : et c^est en efiEet sous ses auspices qu'ils arrivent à Québec en 162^,

Deux ans plus tard, le grand ministre Richelieu lui-même prend en mains les a£Faires de la Nouvelle-France, et fonde cette célèbre Compagnie des Cent-Associés qui joua un si grand rôle dans les annales françaises de notre histoire.

De son humble logis, au lac Nipissing^

Nicolel suil attentivement toutes les péripéties du drame où se jouent les destinées de la colonie canadienne. Attaché à la Compagnie de Rouen, il déplore son peu de zèle pour Pavancement du pays, mais il lui reste

fidèle, comme Champlain; il ne reconnaît point d'antres msdtres que ceux qui Vont

engagé en 161 8, et il continue à se dévouer sans réserve à leurs intérêts. Puis, lorsqu^il apprend la formation de la grande Compagnie des Cent-Associés, il attend les événements et se tient prêt à recevoir les ordres des nouveaux maîtres de la colonie.

Sincèrement religieux, avec quel bonheur n'a-t-il pas vu arriver chez les Nipissiriniens

le premier apôtre de ces sauvages, le P. Guillaume Poulain, qui s'y rendit en 162a. Ce saint missionnaire venait d'échapper au martyre : fait prisonnier par les Iroquois, non loin de ^Montréal, il était déjà attaché au poteau et avait fait le sacrifice de sa vie, lorsque les Français, s^apercevant de son absence, accoururent, et offrirent de Péchauger pour quelques prisonniers iroquois qu'ils avaient en leur possession. Le bon Père, mis en liberté, prit aussitôt le chemin de l'Ottawa, et monta jusqu'au lac Nipissing, oti il prêcha PSvangile aux sauvages de Pendroit, et eut le bonheur de baptiser un bon nombre d'enfants et d'adultes malades à l'extrémité.

L'année suivante, Nicolet revit àvec bonheur son ancien directeur, le P. Joseph, et fit

connaissance avec Pillustre Frère Sagard qui

Paccotiipagnaît dans son second voyage au pays des Hurous. Il vit aussi les Pères de Brébœuf et de^None lorsqu'ils montèrent également chez les Hurons pour les évangéliser.

Qui pourrait dire le contentemeut et la joie que la visite de ces bons religieux répandait dans Pâme de Pexilé?

Mais voilà qu*en 1628 il apprend que les Anglais veulent s^emparer du Canada. Impuis« sants à défendre leurs co-religionnaires de 1 lance contre les armées de Richelieu, qui a entrepris de les réduire à l'obéissance, et de faire de la nation française un peuple fort et uni, ils s'attaquent à la colonie canadienne, alors que le grand ministre, tout occupé au siège de La Rochelle, n'est pas en état de la secourir.

Charles 1er est tellement sûr de réussir dans son entreprise contre la Nouvelle-France, quMl a déjà concédé le pays à son ami Sir William Alexander, comte de Stirling(i). C'est ainsi qu'on dispose avec un sans*gêne incroy* able, à l'insu de Champlain, de la colonie qu'il a fondée au prix de tant de sacrifices !

Déjà les Anglais ont pris dans le golfe

(i) ArMves du Canada^ 1881, p« 23.

plusieurs vaisseaux français, cliargés de provisions que la Compagnie des Cent- Associés envoyait à la colonie ; ils ont détruit tout ce quHl y avait à Tadoussac, bsûlé en partie ^habitation du Cap Tourmente : ils menacent Québec, et font sommer Champlain de se rendre.

Sans rénergie et le conrage intrépide du fondateur de la colonie, la reddition de Québec coïncidait presque avec celle de La Rochelle eu lùance (30 octobre 1628).

Trois huguenots de Dieppe, au service de l'Angleterre, sont à la tête de l'expédition: voilà coniincnt ces protestants, dignes de ceux de La Rochelle, comprennent le patriotisme !

En apprenant ces événements, Nicolet n'y peut tenir ; il descend en toute hâte à Québec (2), Mais li n'y revient, hélas ! que pour assister à la reddition de la ville. Champlain et Pontgravé, après avoir tenu bon toute Tannée i6a8, furent obligés de capituler l'année suivante, le 19 juillet. La paix était conclue depuis plusieurs mois entre la France et l'Angleterre: le traité de Suse est du 24 avril 1629 ; mais on ne le savait pas, et on ne pouvait le savoir eu Amérique.

(2) Ferland, Histoire du Canada ^ 1. 1, p. 235.

On a une " Déclaration de Champlain, sous serment, des armes, munitions et autres ustensiles, laissés au fort de Québec lors de la reddition (0." Ces objets devaient être restitués à la France, à la conclusion de la paix. En parcourant ce document précieux, on se demande avec étonnement comment Champlain avait pu tenir si longtemps avec si peu de ressources à sa disposition.

Que va faire Nicolet, en voyant la colonie passer sous la domination anglaise? C'est dans les occasions de ce genre que Ton reconnaît les hommes de caractère. Ceux qui n'en ont pas commencent toujours par regarder de quel côté va tourner le vent, puis, sans aucun souci de leur dignité personnelle, brûlent de Pencens devant les pouvoirs nouveaux.

La conduite des huguenots Kertk, travail*

lant au profit de P Angleterre contre leur patrie, est indigne, et confirme l'opinion que " Français et Catholique, c'est tout un.'' Mais enfin les Kertk étaient une famille d'origine anglaise, qui avait émigré à Dieppe pour des fins commerciales ; regardés comme Français, ils étaient toujours restés attachés à l'Angleterre ; et l'un d'eux, David, après s'être marié

(i) V Abeille ^ vol. lo, No. 4.

à Dieppe, où naquirent ses enfants, retourna

à Londres, où il mourut en 1629 (0.

Que dire de certains Canadiens, d'origine absolument française, qui jouèrent un rôle si louche lors de la prise de Québec par les Anglais en 1629 ^ Sans leur trahison, les Anglais n'auraient pas connu le dénuement où se Irouvait la colonie, et ne se seraient pas présentés avec tant d^assurauce devant Champlain pour le sommer de se rendre. Louis Kertk l'avoua au P. Le Caron :

" Voyez-vous, lui dit-il, ces deux Français, en lui désignant Le Baillif, commis des marchands, et Pierre Raye, charron de son métier ? ce sont eux qui m'ont amplement instruit de tout ce que je désirais savoir de Québec*"

Sagard porte une terrible accusation contre les Huguenots français qui se trouvaient sur le navire d'Emeryde Caen, lorsque celui-ci rencontra ks vaisseaux riuglais :

" Il ne voulurent jamais combattre, dit-il, leurs frères, les Anglais de Kertk, et posèrent bas leurs armes. ... Si De Caen eût remporté la victoire, il eût facilement re^Dris Québec et le Fort"

La conduite de quelques Français, après (i) Archives du Canada^ 1884, p. XII.

la capitulation de Québec, révolta le bon et honnête Champlain, qui la leur reproche amèlement dans son journal :

" Louis Kertk, dit-il, ayant reçu les clefs de Québec, les donna à un P'^rançais, appelé Le Baillif, natif d'Amiens, qui sMtait volon* tairement donné aux Anglais pour les servir et les aider à nous ruiner, comme perfide, à son roi et à sa patrie, avec trois autres que j'avais autrefois emmenés en nos voyages, il y avait plus de quinze à seize ans, Pun appelé Btienne Brûlé, de Champigny, truchement des Hurons, le second, Nicolas Marsolet, de Rouen, truchement des Montagnais, le troisième, de Paris, appelé Pierre Raye, charron de son métier, Puu des plus perfides traîtres et inéchanls qui fût en la bande. Le dit Baillif était autrefois venu en ces lieux, avec De Caen, qui Pavait fait un de ses commis, et Pavait ensuite chassé pour être grandement vicieux (i)."

Un autre renégat français, que l'histoire a stigmatisé comme traître, c*est Jacques Michel, de Dieppe : sans lui, Pexpédition des Kertk contre Québec n'aurait pas réussi. Il avait le commandement des vaisseaux anglais

(i) Œuvres de Champlain, p. 1228L

et leur ût remonter le Saint-Laurent jusqu'à Québec. Il eut ensuite la punition réservée à

tous les traîtres : méprisé des Anglais aussi bien que des Français, il tomba dans un efiFroyable accès de rage, et mourut misérablement à Tadoussac. Le P. Le Jeune qui l'avait bien connu à Dieppe, écrit à son sujet : ** Ce pauvre Jacques Michel, plein de mélancolie, ne se voyant point recompensé des Anglais, comme il prétendait, pressé d'ailleurs de remords de conscience de les avoir assistés contre ceux de sa patrie, mourut subitement quelque temps après la prise de ce pays. Il fut enterré à Tadoussac. J'ai appris que les sauvages le déterrèrent, et firent toutes sortes d'ignominies à son corps, le mirent eu pièces, le donnèrent à leurs chiens. Voilà, ajoute le P. Le Jeune, le salaire des perfides ; je prie Dieu qu'il ouvre les yeux aux autres (0."

La veille de sa mort, écril Champlain,

il avait tellement juré et blasphémé le nom de Dieu que j'en avais horreur. ... Je ne pus m'empêcher de lui dire : Bon Dieu î comme vous jurez, pour un réformé, sachant si bien reprendre les autres quand ils le font !. . . . Il était triste, pensif et mélancolique, de se voir

(i) BeL desjés., 1632, p. 8.

méprisé de sa patrie, abhorré du monde,

et montré au doigt .... Les Anglais euxmêmes l'appelaient traître, et disaient : Voyez* vous celui-là : il a vendu sa patrie, pour j^un peu de mécontentement qu'il dit avoir eu}^en France (0."

Champlain, qui ne peut s'empêcher de parler en termes si sévères de Jacques Michel, d'Etienne Brûlé, de Marsolet et autres, rend au contraire un beau témoigfnage àj Olivier Le Tardif, beau-frère de Nicokt, qui, en sa qualité de sous-commis du magasin, avait dû remettre à Louis Kertk les clefs du fort Saint- Louis :

Il S'acquitta de sa charge en homme de bien," écrit-il.

" Il était fort honnête homme et bien vertueux," a écrit de lui le F, Le Jeune (2).

Jean Nicolet et Godefroy de Linctôt, plutôt que de servir sous les Anglais, remontèrent avec les Hurons vers les contrées de l'ouest, et ne reparurent à Québec que lorsque les Anglais se furent retirés du Canada. Ils restèrent fidèles à leur roi, à la France, à la patrie canadienne : et leur conduite est d'autantjplus

(1) Œuvrés de Càamplain, p. 1267.

(2) ReL desjés,, 1633, p. 31.

admirable qu*ils n'avaient pins rien à attendre de la Société des Marchands, qui n'existait plus, ni de Champlain, ni de la Compagfnie

des Cent-AssQcics, dont l'avenir paraissait bien compromis.

** C'est peut-être durant Pépoque critique de 1629 à 1633, ^^^^^ ^* Suite, que nos voyageurs jetèrent les plus forts germes d'amitié parmi les tribus algonquines et huronnes.

Séparés tont-à-conp de leur base d'opération, tombés aux mains de Tennemi, on les aurait crus enlevés à jamais au monde civilisé, sinon à la vie même. Cependant il u'eii fut rien.

Il arriva plutôt le contraire de ce à quoi l'on aurait pu s'attendre.

" Jusque-là, le trafic des pelleteries pour des articles de fabrication européenne avait servi au commencement d'alliance qui nous permettait de remonter l'Ottawa, et de visiter la baie Géorgienne, mais il s'en fallait de beaucoup que nous fussions à l'aise sur ces territoires. Cela» du reste, se passait au moment où les colons anglais débarqués en même temps que nous sur les plages de PAtlantique, n'avaient pas encore osé se risquer à dix arpents de leurs cambuses. Nous avions déjà franchi des centaines de lieues de pays^ et

attiré la traite, en larges proportions, dans la vallée du Saint-Laureut

" Les interprètes, les voyageurs^ selon le mot consacré, se refusaient à quitter leur conquête ou à y introduire les Anglais. Ils ne craignaient pas de retourner au fond des bois reprendre la vie d'aventure et s'appliquer plus que jamais à agrandir l'inâuence du nom français vers Pouest. Sans pouvoir compter avec certitude sur le retour du drapeau blanc à Québec, ils se mirent en travers des projets que les marchands anglais auraient pu conce»

voir de se répandre de ce côté (i)."

Leur travail fut effîcace : ils cultivèrent si bien Pamitié des sauvages, qu'ils les attachèrent à la France, au détriment des Anglais : Les Anglais, dit Chrétien Leclerc, possédèrent trois ans ce nouveau monde; et quoiqu'ils n'oubliassent rien pour gagner Tamitié des sauvages et les faire entrer dans leurs intérêts, les présents, toutefois, les flatteries, les avantages, les profits, ni les traités d'alliance qu^ils leur proposaient, n'avaient pu encore donner aucune atteinte à la forte inclination qu'ils avaient conçue pour les Français, et à rattachement qu'ils concevaient presque

(i) Mélanges d'histoire et d€ lit Uratîu et p. 421.

universellement, à l'exception des Iroquois,

qui n'en ont jamais eu pour aucune nation U)."

Les Algonquins seuls se montrèrent sur le Saint-I,aurent pour commercer avec les Anglais, et encore en petit nombre. " Les Hurons, dit M« Ferland, ne voulurent pas descendre à la traite tant que les Anglais restèrent dans le pays." Et il ajoute : " Louis Kertk avait voulu gagner Tamitié des sauvages ; mais il ne put leur faire oublier les Français (2)."

Comment, en effet, le sauvage, naturellement si fin, si observateur, si rusé, n'aurait-il pas saisi bien vite le contraste entre le caractère généreux, ouvert et sympathique du Français, et la nature froide, raide, égoïste et mercantile de l'Anglais ? Son' instinct seul, à défaut d'autres lumières, lui indiquait de quel côté étaient ses véritables intérêts, et lui faisait souhaiter le retour prochain des Français au Canada.

Ce retour se fit attendre beaucoup plus longtems qu'il n'était raisonnable de le supposer. Chose singulière, en effet, à l'heure où Champlaîn se vit obligé de capituler, et de

(1) Pf entier EiabUssemetU de la Foi, t. I, p. 418.

(2) Histoire du Cattada, t. I, p. 249, 262.

cédei Québec aux Anglais, la paix entre la France et l'Angleterre était déjà conclue depuis plusieurs mois ; mais il Pignorait, et ne pouvait même le savoir. Eh bien, en dépit de cette circonstance qui aurait dû engager PAngleterre à lui remettre le Canada le plus tôt possible, il fallut trois ans pour qu'elle se décidât à remplir cette obligation. Charles I voulait auparavant qu'on lui versât complètement la dot promise à sa femme, Henriette- Marie de France, ûUe de Henri IV :

" Par contrat de mariage en date du 8 mai 1625, douaire d'Henriette-Marie était de huit cent mille couronnes, dont moitié payable la veille du mariage à Londres, et l'autre moitié un an plus tard, à compter de la date du premier paiement Le mariage eut lieu le 13 juin 1625, et la première moitié du douaire fut alors payée, la seconde devant écheoir à la même date en 1626 (^)."

Celle seconde moitié de dot n'était pas encore payée en 1629. Elle ne l'était pas même en 1631 (2), et Richelieu menaçait de la retenir, tant que les forts du Canada et de l'Acadie n'auraient pas été restitués à la France:

(1) Archives du Canada, 1884, p. 13.

(2) I,ettie de Charles 1er à M. Wake, 12 juin 1631.

de son côté Charles I ue voulait pas tendre le Canada, à moins qu^on ne lui payât totalement et sans délai la dot de sa femme.

Plus tard, ce sera également une question de dot non pa\ ée qui servira de prétexte à la fameuse guerre de succession d'Espague. Une dot considérable avait été promise à Marie- Thérèse, épouse de Louis XIV, en échange de ses droits à la succession d'Espagne auxquels elle avait renoncé : la clause essentielle de Pacte de renonciation n'ayant pas été remplie, Louis XIV en profita pour réclamer les droits de sa famille à la succession du trône : de là l'une des plus longues guerres de son règne (i).

La dot d'une reine ; la négligence d'une cour à payer cette dot : comme le sort des

peuples dépend quelquefois de peu de chose :

Qnidquid délirant reges, plectuntur Achivi !

Ce ne fut qu'au printemps de 1632 que les diflScultés entre la France et l'Angleterre au sujet du Canada furent définitivement réglées par le traité de Saint-Germain-en-Laye. Le 13 juillet, Québec fut remis entre les mains de MM. Emery De Caen et Duplessis-Bochart,

(i) Mignet, Introduction à ^histoire de la succession d'Espagne.

représentant la Compagnie des Cent- Associés.

On laissa à De Caen le privilège de la traite pour un an, aân de IHndemniser des pertes qu'il avait éprouvées par suite de la guerre, Champlain ne revint prendre possession de son poste comme commandant à Québec qu'en

Dans l'été de 1632, cinquante canots Hurous descendirent, chargés de pelleteries, dans la vallée du Saint-I^aurent II en des> cendit cent cinquante l'année suivante ; et ces cent cinquante canots étaient montés par cinq ou six cents sauvages, tout joyeux de revoir leurs amis les Français, et surtout le meilleur de leurs amis, leur bienfaiteur et leur père, Champlain. Ils ne savaient comment exprimer leur bonheur et leur joie :

" Lorsque les Fiançais n'étaient pas ici, disait un des capitaines, la terre n'était plus terre, la rivière n'était plus rivière, le ciel n'était plus ciel ; mais au retour du sieur de Champlain, tout est retourné à son être, la terre est devenue terre, la rivière est devenue rivière, et le ciel a paru ciel (i)."

Quelques semaines plus tard, arrivèrent aussi devant Québec les Nipissirintens, qui

(i) PeL dajés.t 1633, p. 36.

avaient cic retardés par les Algonquins de Pile des Allumettes.

Il est probable que Nicolet descendit avec eux. Ce qui est certain, c^est qu'il fut rappelé" à Québec, après la reddition du Canada à la France, et nommé commis de la traite et interprète des sauvages, pour la Compagnie des Cent-Assodés.

C^est lui-même qui avait demandé à Champlain son rappel y et il n'avait pris cette décision qu'à regret :

** Il ne s'est retiré de chez les Nipissiriniens, écrit le P. Le Jeune, que pour mettre son salut en assurance dans l'usage des sacrements, faute desquels il y a grand risque pour l'âme, parmi les sauvages.'^

Touchant détail : comme il met au grand jour l'esprit de foi et la délicatesse de conscience de Nicolet !

Il y avait trois ou quatre ans qu'il n'avait pas vu de prêtres. Ils avaient tous quitté le pays, malgré le désir qu'ils auraient eu d'y rester. On les avait obligés de repasser en France, après la cession de Québec aux Anglais. Si l'on en croit Chrétien Leclerc, les Kertk auraient " témoigné publiquement aux Récollets qu'ils les auraient laissés volon-

tiers au Canada, mais qu'ils avaient eu des ordres précis du Roi d'Angleterre de les repasser en Fiance (i)."

D'après Sagard, le Frère Gervais et le P.

Joseph Le Caron avaient résolu, coûte que coûte, de rester au pays. Ils montèrent, dit-il, aux Trois-Rivièies, au prix de mille dangers et d'un naufrage à Sainte-Croix, bien décidés à se rendre au pays des Hurons. Mais ils reçurent im ordre de Champlain de redescendre à Québec le plus tôt possible. A Québec, ils duré&t s'embarquer, ainsi que les Jésuites, pour retourner en France :

" On laisse à juger, dit Chrétien L<eclerc, quelle fut la douleur des missionnaires des deux Instituts, lorsqu'ils se virent obligés d'abandonner une mission qu'ils aimaient si tendrement"

Les Récollets ne purent obtenir de repasser au Canada en 163a. Les Jésuites seuls y revinrent, à la demande et sous la protection du cardinal de Richelieu. Ce sont ces Religieux que Nicolet trouva à Québec lorsqu'il descendit du lac Nipissing.

On peut se figurer la consolation qu'éprouva ce grand chrétien, lorsqu'après avoir

(i) Premier Etablissement de la Foi ^ t. I, p. 4 10,

été 51 longtemps privé de secours religieux, il se vit tout-à-coup) suivant l'expression du P. Vimont, dans la paix et la dévotion de

Québec."

Mais il ne jouit pas longtemps de ce bonheur. On eut bientôt besoin de ses services

pour une expédition lointaine. Les voyages, la vie des bois, la carrière d'aventures qu*il avait menée jusque là, avaient créé chez lui, pour ainsi dire, une seconde nature : il n'hésita pas à accepter la mission pleine de hasards et de difficultés qui lui était proposée.

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